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BBC-Gouvernement: Les leçons d'un avertissement sévère
Par Francis GHILES

Par L'Economiste | Edition N°:1707 Le 18/02/2004 | Partager

Le très sévère verdict rendu par le juge Lord Hutton à l'encontre de la British Broadcasting Corporation -la fameuse BBC- a surpris de nombreux observateurs. Parmi eux, l'auteur de ces lignes qui, de 1975 à 1995, a participé à des centaines d'émissions, essentiellement sur le service mondial de cette chaîne –BBC World Service. Les bulletins d'information et de commentaire des affaires courantes sont écoutés par 230 millions de personnes de par le monde, chiffre considérable qui souligne l'exceptionnelle confiance dont elle jouissait. La confiance était accrue dans le monde arabe par un service de qualité, diffusé en langue arabe.Rappelons les faits: en mai 2003, un journaliste de la chaîne, Andrew Milligan, avait accusé le gouvernement de Tony Blair d'avoir “gonflé” la menace représentée par Saddam Hussein. Ces menaces étaient décrites dans un rapport établi par les services secrets du Royaume et ce dans le dessein d'entraîner une majorité travailliste parlementaire et une opinion publique très réticente à soutenir une politique d'attaque préventive contre l'Irak élaborée par le président américain George W. Bush et à laquelle adhérait pleinement Londres. A la différence de son très puissant allié, Tony Blair avait conditionné son entrée en guerre à la certitude que Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive. . Le vrai travail des services secretsLes passions partisanes, les tentatives du gouvernement pour influencer les journalistes, les luttes entre les médias pour “faire les scoops” étaient farouches; elles étaient à la hauteur des enjeux.Lord Hutton n'avait pas pour mission de vérifier le bien-fondé de ce qu'affirmaient les services de sécurité britanniques à Tony Blair, à savoir si Saddam Hussein possédait ou non de telles armes. Il est un fait que les services secrets américains ont été très influencés par les desiderata d'un président qui, après les attentats contre New York le 11 septembre 2001, cherchait un bouc émissaire. Il avait envie d'en découdre avec une figure emblématique du Moyen-Orient. De leur côté, les services anglais aussi furent influencés par la conviction ancrée dans l'esprit du Premier ministre britannique que Saddam Hussein était un mal à extirper du Moyen-Orient. Les deux services pâtirent de cet état d'esprit de croisade. Pourtant puisqu'il s'agissait d'une guerre préventive, il aurait fallu que les preuves soient particulièrement solides. Or, un rapport des services secrets présente rarement ce type de “preuves”. Le plus souvent, il se borne à suggérer des “pistes”. Bien que leur influence dans le débat à Londres et à Washington ne pèse guère, il faut noter que les services français et allemands se trompèrent aussi grossièrement que leurs pairs américains et anglais. Ce volet de l'affaire n'était pas du ressort de ce qui fut demandé à Lord Hutton après le suicide de David Kelly. Source de la BBC et éminent spécialiste de l'Irak, il s'était suicidé une fois que son nom fut apparu dans la presse en mai 2003.La réputation de la BBC a été ternie comme jamais avant dans son histoire, ce qui est dommage pour deux raisons: - Parce que cette chaîne reste emblématique de grande fiabilité pour l'essentiel des informations qu'elle diffuse;- Parce qu'elle a su préserver son indépendance vis-à-vis des gouvernements successifs, qui la financent néanmoins à partir d'une redevance publique.. Leçons globaliséesIl n'en reste pas moins que la liste d'erreurs commises en mai dernier et les réactions tant d'Andrew Gilligan que du directeur, Greg Dyke et du président de la chaîne Gavyn Davies sont symptomatiques d'un malaise beaucoup plus profond. C'est un malaise qui touche, bien sûr, le Royaume-Uni mais aussi d'autres pays -la France, l'Espagne et l'Italie sans oublier les Etats-Unis. Les leçons qu'on peut en tirer sont valables non seulement en Europe et en Amérique du Nord mais aussi dans des pays tiers où la liberté de la presse est plus récente, moins assurée, a fortiori beaucoup plus fragile.La première chose à noter est que le journaliste a affirmé que le gouvernement ne disait pas la vérité sur la foi d'un seul témoignage. Or, la règle première de toute déontologie d'une presse sérieuse exige qu'il y ait deux sources indépendantes pour corroborer toute affirmation d'une telle importance. La deuxième leçon concerne la qualité du système de correction et de vérification des articles ou des émissions avant qu'ils ne soient diffusés. Dans le cas présent, le système de vérification était très défectueux. Même après les plaintes furieuses du porte-parole du gouvernement, ni Greg Dyke ni Gavyn Davies n'allèrent vérifier les éléments qui avaient conduit Andrew Gilligan aux conclusions hâtives (et erronées, on le sait aujourd'hui) faites dans cette émission. Gavyn Davies qu'on savait proche du parti au pouvoir semblait plus intéressé à défendre “l'indépendance” de la BBC qu'à vérifier si le journaliste avait un dossier solide, le second, fort de son succès dans la relance de la station BBC1, était peut-être plus préoccupé par l'audimat que par la vérité.Pour sa part, la BBC World Service n'a pas transmis une émission qui a été diffusée uniquement sur les ondes d'une des chaînes domestiques, ce qui souligne au passage qu'elle est dirigée de manière plus rigoureuse. La mésaventure de la BBC offre des leçons bien au-delà des frontières du Royaume-Uni. En effet, la force du bon journalisme anglo-saxon, illustrée hier par The Times, aujourd'hui par The Economist et Financial Times, est la distinction rigoureuse maintenue entre les faits, qui sont généralement têtus, contradictoires et rigoureusement établis- et l'opinion du journaliste qui rédige l'article. Cette façon de travailler s'est quelque peu édulcorée dans le service domestique de la BBC. C'est notamment le cas à la télévision, où la course à l'audimat, le règne de journalistes vedettes dont la vie privée, étalée à la Une de la presse populaire, sont devenus plus importants que les sujets qu'ils traitent. L'incident de France 2, la semaine dernière, qui a été rappelée à l'ordre par le CSA français (annonce fausse de la démission Juppé), montre la puissance de cette course. . Le culte des pugilatsCes nouvelles règles transforment le journal télévisé et les grands débats en pugilats où les invités se transforment en stars: le seul but semble être un concours à qui exagérera ou insultera le plus vite son ou ses adversaires. De telles pratiques sont monnaie courante à Londres comme à Paris et aux Etats-Unis, et aussi dans certaines chaînes arabes. La déontologie et le sérieux y ont perdu ce que les parts de marchés et le vedettariat ont gagné. Une des conséquences en Europe occidentale et en Amérique du Nord est que le public croit de moins en moins ce que racontent les médias: Tout est devenu spectacle, y compris le bulletin météorologique, et confrontation. Les journalistes se heurtent aux politiques qui le leur rendent bien. L'explosion technologique, la volonté de conquérir des parts croissantes de marchés, l'américanisation tant décriée par ailleurs -l'Europe s'est fait une spécialité ces dernières années de critiquer les mœurs américaines mais de n'en garder que les pires côtés, notamment en France- sont trois facteurs qui expliquent ces dérives mais ne les excusent pas. Le cynisme des électeurs en Occident se nourrit de cette situation: alors que l'époque est complexe, les mutations rapides, trop de journalistes travaillent sans humilité et se prennent pour le cinquième pouvoir.. Toutes les confiances ébranléesLe triomphe du Premier ministre, Tony Blair, n'aura pourtant été que de courte durée car le rapport de Lord Hutton a ébranlé la confiance de l'opinion publique britannique tant dans l'honnêteté de son gouvernement que dans celle de la BBC. Les premiers sondages d'opinion soulignent pourtant que trois fois plus de Britanniques font aujourd'hui plus confiance à la BBC qu'au gouvernement. Deux raisons expliquent ces chiffres qui disent à quel point la tâche de Tony Blair sera difficile dans les mois à venir. Les émissions de la chaîne publique restent, quelles que soient les erreurs commises, de grande qualité. Connue affectueusement sous le nom de “Auntie” (ma tante), la BBC est l'institution du Royaume pour laquelle les Britanniques gardent la plus grande affection et qu'ils veulent protéger de politiciens qu'ils savent peu scrupuleux.Les allégations de la BBC étaient sans fondement certes, mais les raisons invoquées par le gouvernement pour faire la guerre à l'Irak n'en ont pas davantage. Neuf mois après la chute de Bagdad, aucune trace d'armes de destruction massive n'a été trouvée et David Kay, qui fut à la tête du groupe de spécialistes à qui le président américain avait demandé de faire toute la lumière sur cette question, a affirmé début février que les rapports de la CIA étaient erronés, ce qu'a aussi admis la conseillère du président pour les questions de sécurité, Condolezza Rice.La majorité des Britanniques restent persuadés que leur Premier ministre les a embarqués dans une guerre sous un faux prétexte. Quel que soit le verdict sur les responsabilités, les services anglais et américains se sont convaincus de la présence d'armes de destruction massives qui n'existaient pas, ou qui n'existaient plus depuis longtemps. Les Britanniques savent que leurs dirigeants politiques ont tout fait, par journalistes interposés, pour mettre en doute, l'hiver dernier, la réputation professionnelle et l'intégrité morale de Hans Blix, (l'éminent spécialiste suédois nommé par l'ONU pour enquêter sur le terrain sur la question). Celui-ci avait contredit les affirmations des services occidentaux de façon très claire dans son ultime rapport remis au Conseil de sécurité. Dans le climat délétère qui règne aujourd'hui, Tony Blair aura du mal à regagner la confiance des Britanniques. L'acharnement de certains de ses proches à mettre en doute l'éthique de la profession journalistique dans son ensemble ne fait guère honneur à un Premier ministre qui n'a de cesse de se présenter comme un homme dont les choix politiques sont guidés par une morale supérieure. La réputation du Premier ministre souffrira plus, devant l'Histoire, de cette malheureuse affaire, que celle de la BBC. Un peu de modestie serait de mise, un plus grand respect pour les règles de déontologie de ce qui reste un métier exaltant serait bienvenu de la part de Auntie et de trop nombreux journalistes qui s'imaginent être des justiciers n'ayant à répondre à aucune loi.

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