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Culture

Arabe classique, arabe dialectal, amazigh… quand l’insécurité linguistique obscurcit l’avenir du Maroc
Par Alain BENTOLILA

Par L'Economiste | Edition N°:1927 Le 29/12/2004 | Partager

Alain Bentolila est administrateur de la Fondation BMCE Bank et directeur scientifique d’un des engagements majeurs de cette fondation, «1.001 écoles rurales». Linguiste, Bentolila a vite cherché à donner du sens social aux langues. Il est très connu pour ses travaux sur l’illettrisme en France. Un de ses ouvrages sur le sujet a été distingué par le Grand prix de l’Académie française. Il a mis au point un dispositif de rattrapage pour les adultes victimes de l’illettrisme. Il vient de rejoindre l’équipe des chroniqueurs de L’Economiste, qui compte notamment l’essayiste Guy Sorman, l’éthologue Boris Cyrulnik, le juriste Larbi Ben Othmane…S’il est une promesse que l’école doit tenir, dans quelque pays que ce soit, c’est celle de distribuer de manière plus équitable les chances de participer utilement à la vie économique et sociale de sa communauté. Sans cela, elle laissera sur le bord du chemin une part importante de sa population. On a malheureusement laissé se creuser au sein même de l’école marocaine un fossé linguistique et culturel qui prive près de la moitié des élèves de tout espoir de réussite scolaire et rend incertaine leur destinée sociale. En insécurité linguistique dans la langue arabe comme dans la langue française, ils sont incapables de mettre en mots le monde, incapables de contribuer efficacement au développement de leur pays. Car il ne faut pas croire que, faute d’êtres doués pour la lecture et la grammaire, ils seront bons en mathématiques, en biologie ou en informatique. Non! ils ne seront bons en rien car ils seront incapables de mettre leurs propres mots sur le savoir des autres. Ne pensons pas non plus que, faute de devenir enseignants ou cadres supérieurs, ils feront d’excellents plombiers ou d’habiles mécaniciens. Aucune chance! Il existe aujourd’hui de moins en moins de métiers, aussi «manuels» qu’ils soient, qui n’exigent de solides capacités de communication orale et écrite. Plus grave encore, après une dizaine d’années d’école, ils seront livrés à un monde dangereux dans lequel ils ne sauront réfuter ni les explications obscures et magiques du monde, ni les propositions sectaires et discriminatoires d’où qu’elles viennent.Echec scolaire, échec professionnel, échec civique, voilà où conduit l’incapacité de mettre en mots sa pensée au plus juste de son ambition, avec infiniment de respect mais infiniment d’exigences. La défaite de la langue, c’est aussi la défaite de la pensée : c’est renoncer à agir utilement et pacifiquement sur les autres et sur le monde. La question fondamentale qui est aujourd’hui posée au système éducatif marocain est donc la suivante: Comment distribuer de façon plus équitable le pouvoir linguistique oral et écrit entre tous les élèves? Le problème linguistique est en effet la cause, non unique mais essentielle, des difficultés endémiques du système éducatif marocain. Source de polémiques stériles, prétexte à des affrontements idéologiques aveugles, ce problème n’a jamais été posé avec suffisamment d’objectivité et de sérénité. La seule façon de dépassionner le débat est d’affirmer haut et fort que seuls comptent l’intérêt de l’enfant marocain et son avenir scolaire, culturel et social. Regardons les faits!. Les échecs programmés dans une école minéeL’école marocaine est minée par un problème majeur. Ce problème est qu’il existe un fossé entre la langue maternelle que parle le petit Marocain à son arrivée à l’école et la langue dans laquelle il va apprendre à lire et à écrire. Ce fossé condamne une part importante des élèves à n’avoir aucune sécurité linguistique, ni à l’oral ni à l’écrit dans quelque langue que ce soit. C’est ce que l’on appelle une situation d’insécurité linguistique généralisée. L’importance et la nature de cet échec programmé varient selon les différentes situations sociolinguistiques que connaît le Maroc. Deux obstacles se dressent sur le chemin qu’emprunte le petit écolier marocain.Le premier obstacle sur le chemin de la maîtrise de la langue est l’écart qui existe entre l’arabe dit dialectal et l’arabe classique. L’une et l’autre langues manifestent des différences suffisamment importantes dans leurs structures syntaxiques et morphologiques pour que la communication soit difficile, voire carrément impossible. On comprend alors combien il est illusoire d’espérer obtenir une maîtrise de la lecture et de l’écriture en arabe classique sur la base d’un arabe oral très inégalement maîtrisé. Si bien que de nombreux enfants aborderont la lecture et l’écriture en arabe classique comme une langue étrangère à celle qu’ils utilisent à l’oral. Comment imaginer alors qu’ils deviendront des lecteurs responsables alors que les mots écrits qu’ils ont à découvrir n’ont rien de commun avec ceux dont ils tentent désespérément de se servir pour dire le monde? Si l’on veut sortir du piège, il conviendrait de proposer à tous les élèves de l’école publique marocaine la maîtrise réelle d’un arabe moderne, structuré et efficace tel que celui qui, à l’écrit comme à l’oral, est en voie de constitution dans certains organes de presse et certains médias.Le second obstacle tient à l’écart entre les parlers amazigh et l’arabe. La question qui se trouve ici posée est de même nature. Les enfants qui arrivent à l’école en ne parlant que l’amazigh utilisent un système linguistique qui, sur le plan phonologique, syntaxique et rhétorique, ne présente aucune analogie avec celui de l’arabe. C’est, il faut le dire, une langue étrangère au plan des structures linguistiques. Or nous savons bien que tenter d’apprendre à lire et à écrire à un enfant dans une langue qu’il ne parle pas est une promesse d’échec. Ce constat a deux conséquences: - la première est la nécessité, au début de la scolarité, d’utiliser la langue maternelle pour communiquer en classe avec ces élèves; - la seconde est la nécessité de commencer à apprendre à lire et à écrire dans la langue maternelle des enfants afin que l’entrée dans l’écrit se fasse sans rupture. L’apprentissage de la lecture et de l’écriture en arabe classique et en français s’en trouvera considérablement facilité.Car, ne l’oublions pas! on ne peut construire l’apprentissage d’une langue nouvelle sur les ruines de sa langue maternelle. Ce qui fait la réussite exceptionnelle du projet Medersat.com de la Fondation BMCE Bank, dans les zones rurales (80% de réussite aux tests d’évaluation en 2004), c’est sans nul doute la mise en œuvre d’une politique linguistique respectueuse de l’identité des enfants. Il faut que nous ayons tous à l’esprit que l’insécurité linguistique enferme ceux qui la subissent dans le constat ponctuel et la qualification radicale. L’insécurité linguistique rend donc difficile la mise en cause des mots dangereux des principes explicatifs du monde sans aucun fondement scientifique. Pauvreté linguistique et pauvreté tout court forment un cocktail détonnant. . La crédulité sera fataleUn citoyen privé de réel pouvoir linguistique, en difficulté de conceptualisation et d’argumentation, ne pourra pas prendre une distance propice à la réflexion et à l’analyse. Il sera certainement plus perméable à tous les discours sectaires et intégristes qui prétendront lui apporter des réponses simples, immédiates et définitives. Il pourra plus facilement se laisser séduire par tous les stéréotypes qui offrent du monde une vision obscure et magique. Il se soumettra plus docilement aux règles les plus rigides et les plus arbitraires pourvu qu’elles lui donnent l’illusion de transcender les insupportables frustrations quotidiennes. Car il faut bien le dire: les enfants du Maroc et d’ailleurs auront à affronter dans les années qui viennent un monde dans lequel l’excès de crédulité pourra se révéler souvent fatal. Un monde où discours et textes de nature totalitaire et sectaire se présenteront sous le couvert d’une parfaite correction grammaticale, articulés selon une argumentation sans faille. La réfutation de ces textes supposera qu’ils aient été formés à la mise en cause, au questionnement, à l’exigence afin qu’ils sachent que la valeur d’un discours ou d’un texte ne se mesure pas en fonction du statut de celui qui le dit ou l’écrit. Etre capable de vigilance et de résistance à toutes les utilisations perverses du langage, être préparé à imposer ses propres discours et ses propres textes en accord avec sa juste pensée, voilà ce que l’on doit à un enfant si l’on veut qu’il contribue à donner à ce monde un sens honorable.On ne peut en effet jouer pleinement son rôle de citoyen sans la capacité de relever le défi que la langue nous propose : avoir la volonté de dialoguer avec celui qui ne pense pas comme moi, qui ne croit pas dans le même dieu que moi en sachant que, parce mon frère en humanité, il est digne de ma parole. La langue n’est pas faite pour parler uniquement avec ceux que l’on aime parce qu’ils nous ressemblent; je dirais même qu’elle est plutôt faite pour parler avec ceux que l’on n’aime pas et qui ne nous ressemblent en rien.Au Maroc, la maîtrise de l’arabe, de l’amazigh et du français partagée par tous doit permettre de rassembler, de transcender les clivages, de guérir les déchirures. Ces langues ne doivent pas annihiler les différences culturelles, religieuses et sociales, mais les rendre audibles les unes aux autres; c’est ainsi qu’elles contribueront à préserver le lien social et à éviter que ce pays ne devienne un conglomérat de groupes imperméables les uns aux autres, prêts à tous les affrontements, à toutes les violences. L’école marocaine est responsable de porter au plus haut degré d’excellence la fonction de communication de toutes les langues qui font son histoire et son avenir.  Tous ses élèves, maîtrisant l’arabe, l’amazigh et le français, pourront ainsi accepter l’Autre dans sa différence, avec confiance et lucidité, en préférant toujours les arguments aux coups, la rigueur à l’obscurantisme, la tolérance à l’intégrisme.

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