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Tribune

Arabe, français, darija,… entre chimère et absurdité

Par Yassine MSEFFER | Edition N°:4776 Le 19/05/2016 | Partager

Yassine Mseffer a démarré sa carrière en France en finance des marchés à Merrill Lynch,  puis à Thomson Reuters. De retour au Maroc, il a d’abord lancé la filiale marocaine d’un industriel français, avant de devenir DG de l’ONG Injaz Al Maghrib, spécialisée dans l’éducation à l’entrepreneuriat et à l’esprit d’initiative dans l’enseignement public. Il est actuellement consultant, expert en développement Maroc & Afrique (Ph. YM)

Le langage est «la maison de l’être» dit Heidegger. Il traduit une philosophie et une vision du monde. A l’occasion de la Journée internationale de la langue maternelle, le 21 février dernier, l’Unesco a révélé dans son «Rapport mondial de suivi sur l’éducation» que 40% de la population mondiale n’a pas accès à l’éducation dans sa langue maternelle.
L’agence recommande une politique linguistique inclusive qui favorise l’emploi de la langue maternelle dans l’enseignement, qui contribue «à l’amélioration du niveau scolaire, à la tolérance, à la cohésion sociale et, en définitive, à la paix». Le Maroc fait partie de ces mauvais élèves épinglés par ce rapport. En novembre dernier, notre ministre de l’Education nationale, Rachid Benmokhtar, nous informait que 76% des élèves marocains ne comprennent pas ce qui se dit en classe. Il annonçait alors, après un débat houleux au Parlement, l’enterrement de 30 ans d’arabisation pour revenir au français.
Depuis son indépendance, le Maroc a toujours souffert d’une hésitation entre l’arabe et le français. Ce bilinguisme peut être vécu comme «une chance, un bonheur» (Abdellatif Laâbi) ou «une expérience douloureuse et déchirante» (Boualem Sensal).
Mais le débat actuel entre arabophones et francophones cache le véritable problème linguistique de notre pays: aucune de ces langues n’est notre langue maternelle. Dans la vie de tous les jours, depuis notre naissance, nous parlons darija ou amazigh. Or, ces deux langues n’ont pas droit de cité sur les bancs de nos écoles.
Pour bien comprendre l’absurdité de cette situation, imaginez un instant qu’en France, dès que vous franchissez les portes de l’école, la seule langue utilisée et tolérée soit le latin. Imaginez que les livres, les journaux et tous les ouvrages soient édités uniquement en latin, que le journal télévisé soit aussi en latin. Imaginez finalement que le français ne soit parlé et toléré que dans votre vie privée, avec votre famille et vos amis. Et bien cela était le cas jusqu’au XVIIe siècle.
En effet, l’Eglise catholique romaine considérait, depuis sa création, le latin comme une langue sacrée, et aussi une langue de conquête et d’unité, nécessaire pour garder la cohésion de l’Empire romain. Ainsi, en France, le latin fut la langue de l’enseignement et du savoir jusqu’à ce que Louis XIV accomplisse d’énormes efforts pour le remplacer par la langue parlée par son peuple: le français, un français châtié et remanié.
Le français, comme les langues européennes en partie, dérive directement du latin dit autrefois «vulgaire», c’est-à-dire le latin populaire parlé par le peuple. Ces langues ont connu une mutation continue dès le IIe siècle pour devenir aujourd’hui des langues aussi riches et vivantes que le français et l’espagnol.
C’est principalement avec la Renaissance que le latin a commencé à perdre ses fonctions scientifiques, philosophiques et diplomatiques. Et ce n’est pas un hasard si c’est à ce moment-là que ces pays européens comme la France ou l’Espagne commencèrent la fondation de leurs empires. Et ce n’est qu’en mars 1965 que le pape Paul VI célébra la première messe dans la langue de ses fidèles, l’italien. Comparaison n’est pas raison. Le latin est une langue morte alors que l’arabe classique vit encore. Mais le monde arabe est en train de connaître sensiblement la même histoire. Le lexique et les structures de la langue arabe sont restés figés depuis la période préislamique.
L’arabe parlé a quant à lui évolué au fil du temps et de l’espace pour donner naissance aux nouvelles langues que sont l’irakien, l’égyptien ou le marocain. Ces néo-langues doivent devenir des langues à part entière, après un travail indispensable de remaniement et de codification.
Au Maroc, nous n’acceptons pas ces évolutions pourtant naturelles en refusant de faire de notre darija notre langue nationale, et cela pour diverses raisons:
D’abord, l’arabe classique serait une langue sacrée intouchable. Pas touche à la langue du Coran! Si Dieu a choisi cette langue pour la dernière des révélations, qui sommes-nous pour décider de remplacer ou travestir cette langue sacrée? Ainsi, dans les mosquées sénégalaises, turques ou indonésiennes le Coran est encore récité en arabe, ce qui veut dire que nos coreligionnaires apprennent les textes phonétiquement, sans rien y comprendre.
Mais la langue du Coran n’est pas tout à fait la langue arabe actuelle, aussi traditionnelle soit-elle. Comme le souligne l’universitaire allemand Christoph Luxenberg en 2000, le syro-araméen était encore du temps du prophète la langue de culture dominante dans toute l’Asie occidentale, ce qui a forcément eu une influence sur les autres langues de la région, qui n’étaient pas encore des langues écrites.
Ensuite, les nostalgiques du panarabisme voient en la langue arabe un vecteur d’unité et d’influence du monde arabe. Cet argument ne tient pas la route. Il suffit de se rendre à des réunions de pays arabes pour se rendre compte que la plupart des participants préfèrent l’anglais à l’arabe pour communiquer entre eux.
Enfin, la darija ne saurait être une véritable langue à cause de sa vulgarité présumée et également de sa non-homogénéité dans l’ensemble du pays.
La darija est l’avenir de notre pays. Les médias l’ont bien compris, l’intégrant désormais dans leur mode de communication, pour le meilleur et pour le pire. Bien entendu, c’est une langue encore brute, déstructurée et différente d’une région à une autre. Mais avec la vision, la conviction et le courage politique nécessaire, nous pouvons dès à présent initier un travail de codification, de structuration, et de syntaxe indispensable pour en faire notre nouvelle et belle langue nationale.

Figées, les langues finissent par mourir

La langue est un moyen de communication vivant en perpétuel mouvement, s’enrichissant des langues voisines et contemporaines, et s’inspirant des évolutions sociales, économiques et technologiques de son environnement. A refuser cette évolution en voulant la figer en nostalgie d’un passé glorieux, elle deviendra aussitôt une langue morte.

 

 

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