×
  • L'Editorial
  • régions Dossiers Compétences & RH Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste prix-de-la-recherche Prix de L'Economiste Perspective 7,7 Milliards by SparkNews Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
    Le prix de L’Economiste pour la recherche en économie, gestion et droit
    Roman de l'été

    «Les enfants perdus de Casablanca»,
    Quarante-deuxième épisode: Le jour de la passion

    Par L'Economiste | Edition N°:4617 Le 30/09/2015 | Partager

    Jilali Lamrani, l’avocat marocain, Louis Shapiro, le sergent américain, Lucas, le pied-noir, ou encore la belle Gabrielle, sont au cœur de cette œuvre qui peut  se lire entre intrigue historique  et policière. L’auteur Tito Topin  y retranscrit l’ambiance de Casablanca entre 1942 et 1955, avec pour fil rouge un savant dosage de romance, de lutte pour l’indépendance et de cohabitation de plus en plus difficile entre communautés. Topin donne encore une fois  un aperçu  de son aisance à décrire la psychologie tourmentée de ses personnages principaux. Le tout à travers un souci du saut temporel, sans que cela ne nuise à la cohérence de l’ensemble, constaté tout au long de l’ouvrage.
    L’Economiste en accord avec les Editions Denoël et l’auteur offre à ses lecteurs cette œuvre en roman.

    Résumé: Lucas, persévérant, finit par retrouver la trace de Gabrielle. Il lui avoue ses sentiments au cimetière.

    Elle avait quel âge, ta mère? demande-t-elle enfin.
    - Trente-trois ans. Et ton père?
    - Trente-neuf. Et toi?
    - Mon âge?
    - Oui.
    - Dix-neuf.
    - J’aurais dit plus.
    Ils restent un instant silencieux.
    - C’est incroyable ce que tu joues bien du piano.
    - Non, c’est pas vrai, je me suis fait enguirlander par mon prof.
    - Je t’ai applaudie.
    - Il paraît que j’ai bouffé deux mesures, en plus.
    - Attends, il faut être vachement calé pour s’en apercevoir, moi j’ai rien vu, rien entendu.
    - Tu aimes quoi comme musique?
    - En ce moment, Sidney Bechet, Claude Luter… Armstrong.
    - Fats Waller?
    - Aussi, oui.
    - Il fait quoi, ton père?
    - Je ne sais pas, je ne l’ai pas connu.
    - Il est mort?
    - Non, il s’est fait la malle quand j’étais tout petit, je ne me souviens pas de lui, j’ai même pas une photo, rien. Il m’a juste laissé les yeux bleus et son nom, mais je vais le changer quand je serai grand, je vais prendre celui de ma mère. Angelofranchi.
    - Moi, je l’aimais bien, le mien, mais il n’était jamais là. C’était comme s’il était parti, lui aussi. Il paraît que j’ai son nez. Tu aimes mon nez?
    - Fais voir.
    Elle s’arrête, il passe le doigt sur l’arête de son nez.
    - Il est mignon. Ils rient.
    La Pontiac repasse en sens contraire. L’homme n’a plus sa casquette, les cheveux le giflent.
    Elle lui prend la main.
    - J’étais contente de te retrouver, l’autre soir.
    - Je croyais que t’allais pas te souvenir de moi.
    - Je savais que je te reverrais.
    - Moi aussi, j’en étais sûr.
    - Je n’étais pas pressée, je n’ai pas cherché à savoir si tu étais au lycée Lyautey, à l’Indus…
    - Ni l’un ni l’autre, je fais des études commerciales mais c’est pour faire plaisir à ma grand-mère, sinon j’aurais voulu faire les Beaux-Arts.
    - À Paris? Il acquiesce.
    - Ici, les profs sont nuls.
    Il sort un paquet de Casa-Sports de sa poche de chemise, un paquet de cinq. Il lui imprime une secousse pour faire sortir une cigarette et le lui tend.
    - Non, merci, je ne fume pas.
    Il actionne son briquet, aspire la fumée.
    - Je ne sais pas comment t’expliquer ça, mais je sais qu’au fond de moi, je t’attendais, dit-elle. C’était comme si on m’avait fait une promesse sans me donner de date.
    - C’est vrai?
    - Je te jure.
    - J’ai souvent pensé à toi.
    - Ça m’étonnerait, j’étais toute petite.
    - Je n’étais pas grand.
    - Tu étais impressionnant dans ton costume noir. J’ai su tout de suite qu’on avait un destin en commun. Tu crois au destin? Je veux dire, tu crois que nos destins sont tracés à l’avance? Moi oui.
    - Je ne sais pas.
    - Mon père est mort le jour où j’ai eu mes règles, ça non plus ce n’est pas un hasard, c’est comme s’il devait mourir pour que je devienne une femme.
    Elle s’interrompt, s’arrête, le regarde.
    - Ça ne te gêne pas que je te parle de ça?
    - Non, non.

    À nouveau, le sang lui monte au visage, il approche la cigarette de ses lèvres et en profite pour se toucher les joues. Bouillantes.
    - Si ça te choque, dis-le.
    - Non, je t’assure. Je t’écoute.
    - Il meurt, j’ai mes règles, et je te croise, tout ça est lié. C’est pourquoi je savais, j’avais confiance, je savais que nous deux, c’était écrit quelque part. Tu me crois?
    - Oui, bien sûr.
    - Tu veux bien?
    - Oui.
    Elle allonge le pas, le dépasse, se retourne et l’embrasse sur la bouche.
    - Viens à la maison, dit-elle, j’ai parlé de toi à maman, je lui ai tout dit.
    La villa des Matthieu est agréable, le salon assez grand pour y donner des réceptions, avec des meubles coloniaux mais de style moderne, des peintures orientalistes sur les murs, et un immense tapis de Rabat au centre, dans des camaïeux de bleu. Une baie vitrée donne sur une piscine rectangulaire encadrée de pelouse, une autre, plus petite, sur un jardin en fouillis dominé par un cactus monumental comme Lucas n’en avait jamais vu.
    Lætitia lui a posé des questions, de façon détendue. Sur sa famille, ses études, ce qu’il comptait faire plus tard, après son service militaire. Elle s’est étonnée qu’il trouve normal de ne pas avoir de nouvelles de son père, qu’il fasse des études commerciales alors qu’il souhaitait faire autre chose dans la vie. Peinture. Dessin. Publicité. Elle lui a montré ses Pontoy, son Majorelle - un ami de son mari, a-t-elle précisé - et, dans le bureau, une pin-up parisienne de Jean-Gabriel Domergue qu’il n’a pas aimée. Elle lui a proposé du thé, il a préféré du café. Noir, s’il vous plaît, avec deux sucres. Elle lui a offert une cigarette, il a accepté. Une Navy Cut. C’était la première fois qu’il en fumait. Oui, il savait que ce n’était pas bon pour la santé, il comptait s’arrêter. Depuis quand il fumait? Il ne savait plus. Il avait commencé très jeune, quand les Américains avaient débarqué. S’il aimait la musique? Oui, le jazz. Sidney Bechet, Claude Luter, Fats Waller. Il avait cité les mêmes musiciens, il ne lui en était pas venu d’autres à l’esprit. Le piano? Le stride, le boogie, surtout. Oui, bien sûr, il savait qui était Dooley Wilson. Avant de le retrouver au Speak-easy il l’avait écouté avec Alix Combelle quand ce dernier était passé à Casablanca, au théâtre. Oui, Gabrielle lui avait appris qu’il était son professeur. Génial. Elle aussi aimait le jazz, elle achetait ses disques directement à la base américaine, c’était moins cher et plus complet que chez Vidal, rue Nolly. Voulait-il écouter le dernier? Un Stan Kenton, il connaissait? Non, il n’en avait jamais entendu parler. Pas maintenant, maman, est intervenue Gabrielle, visiblement excédée par l’empressement de sa mère à s’approprier Lucas. Un autre café, peut-être? Non, merci. Cigarette? Oui, je veux bien.
    - S’il te plaît, maman, a insisté Gabrielle, je voudrais être un peu seule avec Lucas.
    - Bien sûr, suis-je bête. Excuse-moi, chérie, mais je suis curieuse, je suppose que c’est le défaut de toutes les mères lorsque leur fille leur présente un charmant jeune homme.
    Lucas s’absorbe dans la contemplation d’une sculpture.
    - Je peux l’emmener dans ma chambre?
    Un signe de tête approbateur, une dernière recommandation.
    - Si tu joues du piano, ne joue pas trop fort, Charles se repose.
    - Je ne jouerai pas, dit-elle avec un regard complice en direction de Lucas, je te promets.
    La chambre de Gabrielle ne contient presque plus de vestiges de l’enfance. La poupée de son à laquelle manque un bras, le vieux Babar avachi sous la coiffeuse, le cochon tirelire sur l’étagère à côté de la bibliothèque, le canard en bois monté sur quatre roues dont la peinture a souffert pour avoir été trop souvent oublié dans le jardin, la boîte éventrée d’un Monopoly. Abandonnés dans les coins, ils avaient cédé la place à de nouveaux objets de désir. Un grand poster de Norman Rockwell, un gant  et un gilet de base-ball portant la lettre G en égyptienne rouge bordée de noir, quelques livres parmi lesquels il repère La Vallée heureuse, Really the Blues en anglais, Le Silence de la mer et une pile de 78 tours près d’un gramophone à manivelle contenu dans une valise ouverte.
    Et naturellement le piano.
    Lui qui n’a jamais eu de chambre, seulement un cosy-corner dans le salon, la détaille avec une pointe d’envie. Elle est peinte en blanc, murs et plafond, sans rideaux. Le sol est carrelé, sans tapis, le mobilier moderne, en bois clair. La porte-fenêtre du balcon ouvre sur un jardin éclatant de bougainvillées rouges, oranges, jaunes, blancs. À cette heure, le soleil y dépose ses derniers rayons.
    L’affiche de Rockwell montre une famille exprimant sa joie de chaque côté d’une table dressée tandis que la mère, une forte femme, apporte un plat avec une énorme volaille.
    - Une dinde, explique Gabrielle. Les Américains ont une fête annuelle où ils mangent de la dinde.
    - T’en as déjà mangé?
    - Je ne crois pas. En fait, c’est possible, parce que ça ressemble à du poulet mais en plus gros.
    - C’est comme les escargots, tu aimes ça?
    - Berk.
    - Les huîtres?

    - Berk.
    - Les épinards?
    - L’horreur.
    En répondant, Gabrielle descend le volet roulant extérieur. Elle le stoppe à une dizaine de centimètres du carrelage, laissant ainsi filtrer un tapis de lumière, juste assez pour ne pas faire l’obscurité totale.
    - C’est mieux comme ça, dit-elle.
    Assis en tailleur, Lucas examine les disques répandus sur le sol. Johnny Hodges, Andy Russell, des noms qu’il découvre. Il se renseigne, il veut savoir de quels instruments ils jouent. Elle ne le sait pas toujours, il lui faut lire les pochettes, ce n’est pas toujours indiqué. Ils rient de leur ignorance.
    Elle promet de les lui faire écouter plus tard, sa mère a recommandé de ne pas faire de bruit. Charles dort, explique-t-elle à son tour.
    Il cesse de lire les étiquettes sur les disques, il se relève maladroitement, manque de renverser un abat-jour, le rattrape, se retourne.
    Le souffle coupé.
    Elle est nue, elle n’a gardé que sa culotte. Ses pommettes s’enflamment.
    Elle prend conscience de son audace, elle croise ses mains sur la poitrine et, pour cacher son embarras, se précipite sur lui, le heurte, l’enlace et enfouit son visage sur son épaule.
    Il n’ose pas tout de suite la toucher, il n’ose pas la serrer dans ses bras, caresser les seins qu’il sent battre contre sa poitrine.
    Elle lève le visage vers lui. Il l’embrasse, l’enlace enfin.
    - Viens, dit-il en l’attirant vers le lit.
    Il murmure son prénom tandis qu’il passe sa chemise par-dessus la tête, se sépare de ses mocassins d’un coup de talon, défait sa braguette, rejette son jean à coups de pied, retire son slip et la rejoint.
    Sa peau est fraîche, douce.
    Le souffle court, il glisse le bras sous sa nuque, l’emprisonne, l’enserre.
    Il passe le doigt sous l’élastique de sa culotte, l’abaisse de sa main libre, elle soulève les fesses pour lui faciliter la tâche. Il fait glisser la culotte sur les cuisses. Elle replie les genoux l’un après l’autre, l’aide à s’en débarrasser, soudainement pressée. Une fric-tion des talons, c’est fait.
    Elle ferme les yeux.
    Il caresse le ventre, le sent tressaillir sous son ongle, il empoigne la toison pubienne, s’étonne de sa rudesse, glisse un doigt vers le clitoris, suit le mouillé. Sous le plaisir, elle se cambre. Ses lèvres jouent avec les seins, embrassent le téton, le mordillent.
    Brusquement, il s’arrête.
    Il retire le bras sous sa nuque, se détache d’elle. Elle ouvre les yeux, se blottit contre lui.
    - Qu’est-ce qu’il y a?
    - Rien, je ne sais pas.
    - C’est de ma faute?
    - Mais non, bien sûr que non.
    - Quoi, alors?
    Ses doigts descendent sur le ventre de Lucas, à la recherche du sexe.
    Il lui prend la main, la retire.

     

                                                                  

    Tito Topin

     

    Considéré comme l’une des plus grandes signatures du polar français, Tito Topin compte à son actif une vingtaine de romans ainsi qu’une cinquantaine de scénarios de séries télé dont la plus célèbre est celle de l’inspecteur Navarro. Ce Casablancais, qui a entamé sa carrière dans le monde de la pub, a remporté plusieurs distinctions:  grand prix Mystère de la critique, considéré comme le concours de référence des romans policiers, pour «55 de fièvre» publié chez Gallimard et que L’Economiste avait proposé à ses lecteurs en roman de l’été en 2007,  grand prix de Littérature policière pour «Un gros besoin d’amour» en 1989, grand prix Polar de Cognac pour «Bentch et Cie» en 2006,  Plume de cristal au Festival international du film policier de Liège pour «Des rats et des hommes» en 2012.

     

    • SUIVEZ-NOUS:

    • Assabah
    • Atlantic Radio
    • Eco-Medias
    • Ecoprint
    • Esjc