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Roman de l'été

«Les enfants perdus de Casablanca»Vingt-et-unième épisode Paroles de flics ex-vichystes

Par L'Economiste | Edition N°:4596 Le 28/08/2015 | Partager
Jilali Lamrani, l’avocat marocain, Louis Shapiro, le sergent américain, Lucas, le pied-noir, ou encore la belle Gabrielle, sont au cœur de cette œuvre qui peut  se lire entre intrigue historique  et policière. L’auteur Tito Topin  y retranscrit l’ambiance de Casablanca entre 1942 et 1955, avec pour fil rouge un savant dosage de romance, de lutte pour l’indépendance et de cohabitation de plus en plus difficile entre communautés. Topin donne encore une fois  un aperçu  de son aisance à décrire la psychologie tourmentée de ses personnages principaux. Le tout à travers un souci du saut temporel, sans que cela ne nuise à la cohérence de l’ensemble, constaté tout au long de l’ouvrage.
L’Economiste en accord avec les Editions Denoël et l’auteur offre à ses lecteurs cette œuvre en roman de l’été.
Résumé: La rencontre des Lamrani avec Gabrielle se termine mal. Jilali est pris en chasse par la police française. 

AVEC un excès de précautions, le commissaire Mercier descend les mauvaises marches de l’escalier qui conduisent aux cellules, de simples cubes sans fenêtre ni ouverture fermés par une grille de fer torturée par l’humidité et éclairés par une ampoule nue de 25 watts piquetée de chiures de mouches.

Mercier a raison de se méfier. Les marches sont un piège pour qui ne les pratique pas régulièrement. En ciment grossier, aucune n’a la même hauteur et l’usure du temps combinée aux semelles cloutées des policiers les a creusées en leur milieu. L’hiver où il a fait si froid, un détenu qu’on pressait de descendre avait chuté et s’était méchamment cassé l’épaule. Il en avait profité pour accuser la police de l’avoir brutalisé, mais grâce à Dieu, il avait rapidement retiré sa plainte après avoir fait l’objet de traitements appropriés.

La première cellule est occupée par Jilali Lamrani. Son visage porte les marques d’une arrestation mouvementée.

Dans la seconde, un dangereux tueur qui opérait dans le Tadla. C’est un homme amaigri, prostré, le regard éteint, qui attend son exécution d’un jour à l’autre. La troisième est celle d’un ivrogne ramassé sur la voie publique, il s’en dégage une odeur âcre de vomi. La suivante est réservée à un criminel récidiviste qui violait les femmes par les cinq trous, les trois les plus communément pratiqués auxquels il ajoutait les yeux d’après la rumeur, certains disent les oreilles. Un couinement avertit Mercier de la présence d’un rat, voire de plusieurs. En remontant, il lui faudra se souvenir de demander à Miloud de répandre quelques graines de poison en prenant soin de les placer hors de portée des prisonniers pour éviter les suicides comme cela s’était produit à la prison de Port-Lyautey(1). 
Un journaliste métropolitain avait cru bon de révéler dans un article infondé que c’était la faim qui avait poussé les détenus à disputer leur nourriture aux rats sans se douter qu’elle contenait du poison. Il y avait gagné une interdiction de séjour au Maroc, à titre définitif.
La dernière cellule a la grille entrouverte.
À l’intérieur, un homme dort en chien de fusil sur un lit de camp militaire. La tête est orientée vers la grille, coiffée d’abondants cheveux poivre et sel jetés sur les oreilles. Sur la manche de sa veste froissée, un brassard de deuil. Une jambe de pantalon remonte sur un mollet poilu, le bas du revers est effiloché par l’usure. À portée de main, posées sur le sol en terre battue, une paire de Ray-Ban et une bouteille de pastis Muraz, reconnaissable à sa couleur plus pâle que celle des autres pastis.
La grille couine à l’entrée de Mercier.
- Delatorre?
Le dormeur grogne, grimace, s’étire et s’allonge sur le dos. Il a une barbe de trois jours, les poils sont blancs et rehaussent le bronzage du visage.
- Ah, c’est vous? dit-il en ouvrant les yeux. 
- Qu’est-ce que vous faites là? 
De l’index, le commissaire Delatorre retire une crotte de son nez qu’il roule en boule et dont il se débarrasse d’une pichenette.
- La sieste, dit-il. 
- Bon Dieu, Delatorre… Ici? 
- C’est l’endroit le plus frais de toute la ville. Depuis quand il n’a pas fait aussi chaud en novembre? 
- C’est le vent du sud, ça arrive, dit Mercier. 
Il se penche, ramasse la bouteille de pastis, en observe le niveau et la repose.
- Vous êtes ivre. 
- Juste assez pour bien dormir après un bon déjeuner à base de veau spongieux et de petits pois en boîte. 
- Allons, commissaire, s’il vous plaît, relevez-vous. Allons dans mon bureau, j’ai à vous parler. 
- Trop chaud. 
- Ça pue ici. 
- Alors, faites vite. Si vous avez quelque chose à me dire, dites-le-moi, ça m’aidera à me rendormir. 
- Vous vous conduisez comme un con, Delatorre. Je sais que vous n’êtes pas dans votre état normal depuis la disparition de… Mais en fin de compte, c’est vous qui vous êtes mis tout seul dans ce merdier, alors arrêtez de jouer les crétins et essayez de faire face. En homme. 
- Votre discours n’est pas très bon aujourd’hui, monsieur, j’en ai connu de meilleurs. 
- Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise de plus? Que vous êtes un crétin? Je viens de vous le dire. Que vous êtes bourré? Je vous l’ai dit. Est-ce que vous voulez qu’on parle sérieusement? Est-ce que je peux vous parler du rapport que j’ai reçu? 
Delatorre bâille. 
- Si ce n’est pas trop long. 
Il sort de sa poche un paquet de tabac, déformé.
- Vous voulez que je fasse court? Je vais faire court. Vous êtes mis à pied, commissaire. Viré de la police.
Avec application, Delatorre étale une pincée de mauvais tabac sur du papier à rouler, le colle délicatement en le mouillant avec  le bout de la langue et tord les deux bouts qu’il sectionne d’un coup de dents.
Il prend sa boîte d’allumettes, en craque une.
- Ne vous fatiguez pas, je connais le motif. Mercier hausse les épaules. 
- Pourquoi ne m’avoir rien dit? 
- Dire quoi? 
- Je vous aurais aidé. 

Il jette l’allumette, souffle la fumée.

- Je n’ai besoin de l’aide de personne, j’ai fait ce que j’avais à faire. 
Le commissaire prend les deux jambes de Delatorre par les chevilles, les repousse et s’assoit sur le bord du lit de camp. Il sort un rapport officiel de la poche intérieure de sa veste d’uniforme et la déplie.
- Je vous lis l’essentiel. Un détachement de la IIIe armée du général Patton s’est présenté à votre poste de police dans la nuit du 10 au 11 novembre, avec l’ordre d’y établir leur quartier général. 
- Vous l’avez lu, c’était la nuit. La nuit, je dors. 
- Pourquoi ne pas avoir obéi? 
- Depuis quand je devrais obéir à une armée étrangère? 
- Ce sont nos alliés, Delatorre. En guerre - parce que nous sommes en guerre -, on choisit son camp et vous avez choisi le mauvais. Vous avez joué les fortes têtes, vous les avez menacés avec une mitrailleuse. 
Delatorre se soulève péniblement, exerce une rotation des hanches, plie les jambes et les repose à terre, de chaque côté de la bouteille de pastis Muraz. Mégot aux lèvres, doigts écartés, il rejette ses cheveux en arrière. 
- J’étais mal réveillé… Je tombe du lit et me voilà en pyjama devant un Amerloque avec des étoiles cousues de partout, un type fort en gueule, haut comme une mosquée, le colt 45 bas sur la cuisse, mastiquant un chewing-gum qui pue la menthe à dix mètres et entouré de bonhommes à moitié bourrés. Vous auriez fait quoi, vous? J’ai dit à ce guignol d’attendre que je m’habille et au lieu de passer l’uniforme, j’ai réveillé mes gars, ceux qui étaient de garde cette nuit-là, et on a installé notre vieille sulfateuse sur la terrasse…
Il éclate de rire et son rire se transforme en quinte de toux.
- Et on a cherché partout les cartouches et on ne les a pas trouvées, toussote-t-il en pleurant de rire. 
- Comment vous est venue une idée pareille? C’est une vraie connerie… 
- J’en ai fait toute ma vie, alors une de plus, une de moins. Il essuie ses larmes, renifle. 
- Celle-là, le général Patton ne vous la pardonne pas, parce que c’est le général Patton lui-même que vous avez traité par-dessus la jambe, le général en chef de l’armée américaine. 
- Je n’ai jamais eu de chance, toujours été poissard. Ma première baise, j’ai attrapé la chaude-pisse. Chaque fois que je me faisais plaisir, j’étais puni. Je suis viré alors que j’ai pris mon pied cette nuit-là. 
- La question n’est pas là. 
- Quand c’est arrivé, nous étions encore vichystes, vous et moi, pas vrai? Il n’était pas encore question de changer de camp. J’ai obéi aux ordres du général Noguès, résident général de ce pays et torche-cul d’un maréchal sénile. Ordre de résister et de flanquer l’envahisseur à la mer. Et moi qui suis en pyjama, qui ne fait rien d’autre que mon boulot, on me fait chier? Oui, j’ai résisté! J’ai résisté avec une sulfateuse sans cartouches. Pas de morts, pas de blessés. Qu’est-ce qu’ils ont foutu, ces putains de guerriers yankees, quand ils ont vu le museau de ma sulfateuse? Ils en avaient rien à foutre d’un flic en pyjama, ils se sont installés dans un baraquement en face et ils se sont bourré la gueule toute la nuit. 
Il tend ses mains, paumes tournées vers le haut.
- Le débarquement a fait cinq mille morts dans les deux camps. Regardez mes mains… Elles sont propres… Pas de sang. 
Il se baisse et prend la bouteille entre ses jambes. 
- Le pastis pur, c’est de l’élixir parégorique, bon pour la chiasse. Tenez, buvez un coup. Je m’excuse, je n’ai pas de godet. 
- Non, merci. 
- C’est vrai, vous ne buvez pas, vous ne fumez pas, vous ne rigolez pas, j’espère que vous avez une sexualité normale. 
- Ça suffit! 
- Oh, ne vous fâchez pas, je peux tout aussi bien vous parler de la mienne, phase terminale. 
Il boit une lampée de pastis au goulot. 
- Arrêtez de boire, vous êtes assez ivre comme ça. 
- Pas assez pour être sourd, non, dit-il en grimaçant sous l’effet de l’alcool. 
- Si seulement vous n’aviez pas été marié avec une Mauresque. 
- Ah, enfin… je l’attendais, celle-là… Elle est morte, la Mauresque! Ça ne vous suffit pas? On ne pourrait pas me foutre la paix, maintenant qu’elle est morte? 
- Avouez que ça pouvait alimenter les soupçons sur votre mollesse. 
- Mollesse?… Eh merde… 
- Croyez bien que j’ai fait ce que j’ai pu, j’ai écrit au chef de région que vous étiez un bon policier, honnête et efficace… 
- Honnête? 
- Parfaitement. 
- Et vous croyez que c’est un argument pour le chef de région? Lui qui est corrompu jusqu’à la moelle? Mais être un flic honnête dans ce pays, monsieur, c’est carrément de la provocation, vous êtes considéré comme un élément irresponsable, dangereux pour la morale!
Tito Topin

Considéré comme l’une des plus grandes signatures du polar français, Tito Topin compte à son actif une vingtaine de romans ainsi qu’une cinquantaine de scénarios de séries télé dont la plus célèbre est celle de l’inspecteur Navarro. Ce Casablancais, qui a entamé sa carrière dans le monde de la pub, a remporté plusieurs distinctions:  grand prix Mystère de la critique, considéré comme le concours de référence des romans policiers, pour «55 de fièvre» publié chez Gallimard et que L’Economiste avait proposé à ses lecteurs en roman de l’été en 2007,  grand prix de Littérature policière pour «Un gros besoin d’amour» en 1989, grand prix Polar de Cognac pour «Bentch et Cie» en 2006,  Plume de cristal au Festival international du film policier de Liège pour «Des rats et des hommes» en 2012.

 

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