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    Roman de l'été

    «Les enfants perdus de Casablanca»,quatorzième épisode: Lueurs d’apocalypse

    Par L'Economiste | Edition N°:4589 Le 17/08/2015 | Partager
    Jilali Lamrani, l’avocat marocain, Louis Shapiro, le sergent américain, Lucas, le pied-noir, ou encore la belle Gabrielle, sont au coeur de cette oeuvre qui peut se lire entre intrigue historique et policière. L’auteur Tito Topin y retranscrit l’ambiance de Casablanca entre 1942 et 1955, avec pour fil rouge un savant dosage de romance, de lutte pour l’indépendance et de cohabitation de plus en plus difficile entre communautés. Topin donne encore une fois un aperçu de son aisance à décrire la psychologie tourmentée de ses personnages principaux. Le tout à travers un souci du saut temporel, sans que cela ne nuise à la cohérence de l’ensemble, constaté tout au long de l’ouvrage.
    L’Economiste en accord avec les Editions Denoël et l’auteur offre à ses lecteurs cette oeuvre en roman de l’été.
    Résumé: Lætitia est informée de la mort de son mari, le lieutenant Maisonneuve, l’une des premières victimes du débarquement américain. Elle redoute l’instant où elle doit en informer sa fille Gabrielle, troublée par ses premières règles.

    LA péniche de débarquement racle une première fois le fond, se remet à flot, racle à nouveau, file tout droit et pour finir heurte brutalement un rocher qui affleure le sable, et s’échoue.

    Déséquilibrés, les hommes se cramponnent les uns aux autres pour ne pas tomber, les paquetages s’entrechoquent, les casques s’entre-cognent et avant qu’ils se retrouvent d’aplomb, la rampe de la péniche descend d’un coup devant eux, découvrant la plage.
    - Go! s’égosille le capitaine Hoffter. - Go! reprend le sergent Louis T. Shapiro en pétant de trouille. Il dévale la rampe, saute dans l’eau glacée. Elle pénètre aussitôt ses chaussures, ses chaussettes de laine, trempe son pantalon. Le froid le saisit, ses pieds clapotent désagréablement quand il court en s’enfonçant dans le sable mou où il peine à suivre sa compagnie dans le fourmillement d’hommes et de matériel qui a envahi la plage. Des GI’s en maillot de corps et sans casque ahanent en désembourbant un Dodge tandis qu’une Jeep les dépasse en leur projetant un paquet de sable dans la figure. Le réservoir d’un camion se crève pendant son déchargement et prend feu, l’incendie se propage à une caisse de munitions, tue un ranger. Deux péniches s’abordent, la plupart des marines tombent à l’eau, se noient, entraînés par leurs paquetages. Une autre s’échoue en travers de la côte, une autre s’éventre sur les rochers. Presque toutes parviennent à la plage. Les GI’s débarquent des caisses d’armes, de munitions, de vivres qu’ils empilent n’importe comment avant de repartir en chercher d’autres.

    Les landing crafts, pas assez nombreux, font le va-et-vient entre les navires et la côte, déchargeant pêle-mêle des véhicules, du matériel et des hommes. Les marines ont du mal à se frayer un chemin dans ce qui devient très vite un indescriptible chaos.

    - Allez, en avant, en avant! gueule le capitaine Hoffter alors que personne ne peut l’entendre. En ligne, mettez-vous en ligne!
    Les godasses alourdies par la flotte et le sable, le dos cassé par le barda, l’épaule à moitié déboîtée par le poids du fusil, Louis bute contre un marine à genoux qui vomit de l’eau de mer et il se serait étendu de tout son long si une main ne l’avait pas saisi sous l’aisselle et redressé.
    - Vernon!
    - Tu veux te coucher, mon salaud, t’es déjà fatigué ? ironise son copain en lui flanquant une bourrade.
    - Putain, dans quel bordel on est?
    - Si j’avais su, man, j’aurais pris un billet de retour.
    Ils reprennent leur course en cahotant et plus ils s’éloignent de la mer, plus ils s’enfoncent dans le sable.
    - Ça va mieux, toi? demande Louis, le souffle court.
    - Quoi?
    - T’avais envie de gerber.
    Vernon se tord la cheville, tombe sur un genou, se redresse sans ralentir.
    - Oui, ça va sauf que maintenant j’ai la courante.
    - T’as toujours un pet de travers, dis Louis en se marrant, la voix saccadée. Mais, merde, qu’est-ce qu’on branle ici, il y a pas d’Allemands, pas de comité de réception, rien. Ils pouvaient pas nous débarquer au port, peinards, avec des nanas qui nous attendent pour nous mettre des colliers d’hibiscus autour du cou?
    - T’as besoin de réviser ta géo, man.
    Le bourdonnement rageur d’une douzaine d’avions de chasse en rase-mottes soulève une tempête de sable qui les gifle, pénètre la bouche et les yeux. À peine ont-ils disparu en direction de la terre que retentit un souffle de métal, suivi d’un sifflement.
    Louis crachote, secoue ses vêtements tandis qu’on plonge à plat ventre autour de lui.
    Il n’a pas le temps de réagir. L’obus explose à une vingtaine de mètres et projette une énorme gerbe de fumée, de sable et d’éclats. Le souffle de la déflagration lui fait perdre l’équilibre, le poids de son barda l’entraîne en arrière et il bascule sur le dos. Ses reins heurtent durement une chaussure tombée près de lui, le pied est toujours à l’intérieur, tranché à la cheville.
    Il se relève d’un bond en claquant des dents.
    Le sergent Vernon est inerte, sur le ventre, un bras dans une position bizarre, le visage enfoui dans le sable, son chewing-gum à quelques centimètres.
    - Vernon? Hé, Vernon, joue pas au con!
    Louis le secoue sans résultat, l’attrape par une épaule et le retourne. Le corps obéit mais c’est à peine si la tête a bougé, juste assez pour découvrir une vaste plaie au cou par laquelle s’échappe un geyser de sang.
    Ses jambes se dérobent. Il est saisi d’un irrésistible haut-le-coeur et vomit tandis que le chaos se déchaîne autour de lui, un fracas infernal d’armes automatiques.

    Les marines se mettent à courir vers la grande dune d’où partent les tirs, les ordres fusent, les officiers hurlent et s’agitent dans un tumulte assourdissant. Invisibles, le rythme régulier, les mortiers canonnent la plage avec un bruit amplifié de guim-barde. Le crépitement rageur des mitrailleuses tricote dans les intervalles, ponctué par la percussion des grenades et le roulement des mousquetons dont les museaux noirs dépassent des crêtes.

    - Docteur! hurle Louis en recouvrant l’hémorragie de Vernon avec un mouchoir kaki. Pour l’amour du ciel, un docteur!
    L’affolement, les cris, l’excitation, les ordres, les gestes, les courses folles entre les champignons des obus accentuent la pagaille et la confusion.
    Soudain, un fracas assourdissant venu de la mer recouvre les bruits de la plage. À une cadence accélérée, les canons de l’armada sèment la mort au-delà des dunes, leurs salves s’accompagnent de lueurs d’apocalypse.
    - Docteur! hurle Louis et son cri se noie dans les sanglots.
    - Laisse tomber, tu vois pas qu’il est foutu! gueule un brancardier ruisselant de sueur en arrivant sur lui, une civière roulée sur l’épaule.
    - Emmène-le à l’infirmerie, vite! Aide-moi.
    Le brancardier recule avec sa civière.
    - On manque de brancards, je dois transporter les blessés qu’ont leurs chances, pas les mourants, c’est les ordres.
    Louis attrape le brancardier par la manche, l’attire à lui.
    - Tu te les fous au cul, tes ordres, aide-moi à le porter!
    - Lâche-moi!
    - Il est pas mort, tant qu’il est pas mort, je veux qu’on le soigne! C’est un Américain, un soldat américain!
    - S’il est pas mort, rends-lui service, tire-lui une balle dans la tête.
    Louis accentue sa pression avec rage, il arrache la civière à la prise du brancardier.
    - Donne-moi ça, son of a bitch!
    Le brancardier s’approche de Vernon. Le sang ne coule plus, le regard est vitreux sous le sable qui le recouvre.
    - Regarde-le, il est mort! Tu vois pas qu’il est mort! Tu me fais perdre mon temps avec tes conneries!
    Stupéfié, Louis regarde Vernon. - Mort?
    Un obus de mortier éclate tout près. Par un réflexe de survie qu’il ne s’explique pas, il se jette sur le côté et fait un roulé-boulé qu’accélère le souffle de la bombe tandis qu’une pluie de sable et de débris s’abat sur lui. Il ressent une douleur à la cuisse, un petit éclat a transpercé son treillis et s’est fiché dans la chair. Il se relève, abasourdi, et reste une éternité à fixer le cratère qui s’est formé à la place de Vernon, à quelques pas du cadavre du brancardier. Brusquement, il dégaine son couteau de commando, coupe son pantalon sur une vingtaine de centimètres, retire le bout de ferraille qui dépasse de la blessure, se défait de son paquetage d’un mouvement d’épaules et le laisse tomber. Il rengaine son couteau, saisit son fusil à deux mains et avec un grand cri se mêle au tumulte et s’élance vers la dune.
    Il dépasse le corps du capitaine Hoffter, il heurte un homme qui vocifère dans un téléphone de campagne, il repousse un blessé et rejoint son groupe de combat au moment où celui-ci se reforme en ligne pour un nouvel assaut de la dune. La falaise de sable s’écroule sous leurs pas, les fait glisser chaque fois plus bas, chaque fois plus épuisés. En courant, debout ou à quatre pattes, hurlant pour s’encourager, les hommes déchargent leurs pistolets-mitrailleurs ou lancent des grenades, mais le feu des mitrailleuses ennemies les plaque au sol tandis que de grands bouquets de terre, de sable et de sang fusent autour d’eux.
    Dans ce déferlement d’acier, Louis se terre un instant en se protégeant la tête des deux bras. Son fusil-mitrailleur lui échappe, file dans la pente. Un lieutenant lance un ordre de repli et donne l’exemple avant d’avoir été entendu de ses hommes. Par grappes successives, les marines se débandent et dévalent la dune dans le plus grand désordre, laissant une quinzaine d’entre eux sur le tapis, morts ou blessés, impossible de les distinguer, les cris de douleur et les lamentations se fondent dans le fracas.
    Louis n’a pas bougé. Il a franchi les trois quarts de la dune. Là où il se trouve, il échappe à l’angle de tir de la mitrailleuse en surplomb. Peu à peu, il reprend sa progression vers le sommet, en reptation sur ses coudes, à demi enfoui dans le sable. Il s’aide des épaules, des hanches, des genoux, des chevilles. Il prend garde à ne pas provoquer l’avalanche de sable qui ne manquerait pas de signaler sa présence. On parle français au-dessus de lui, il a étudié cette langue à l’université de Chicago pour faire plaisir à sa grand-mère maternelle, mamie Marcelle, née à Paris dans une rue dont il a noté le nom au cas où les hasards de la guerre le conduiraient jusque-là. Rue Lepic, un nom facile à retenir.
    Avec une lenteur calculée, il se déhanche, détache une grenade du ceinturon, la dégoupille et maintient fermement la cuillère avant de se décider à la lancer. S’il rate son coup, elle dégringolera sur lui. Il remonte une jambe et enfonce le pied le plus profondément possible dans le sable à la recherche d’un appui. Ce n’est pas très malin de sa part d’avoir dégoupillé l’engin trop tôt. Il sent venir une crampe dans ses doigts. Son pied rencontre une pierre, il cale sa semelle et se détend d’un bond désespéré en expédiant la grenade par-dessus la crête.
    Il n’attend pas la déflagration, il s’élance de toutes ses forces, de tous ses muscles, il franchit le sommet de la dune au moment où les trois serveurs de la mitrailleuse sont projetés en l’air, percutés par les shrapnels. L’un d’eux, l’oeil crevé, couvert de sang mais vivant, attrape son fusil équipé d’une baïonnette et tire au hasard.
    L’impact frappe Louis en pleine poitrine.
    Un instant interdit devant sa blessure, il hurle de rage, rassemble ses forces, arrache l’arme des mains du mitrailleur, la retourne à la verticale, crosse en l’air, et lui plante la baïonnette dans le ventre.
    Comme le soldat se débat toujours, il glisse son doigt dans la gâchette, appuie sur la détente.
    Haletant, il s’appuie sur le fusil et reste ainsi, le regard vide sur le sang qui s’écoule de sa blessure.
    Des marines surgissent sur la crête.
    - Sergent! s’écrie Dooley Wilson en apercevant Louis Shapiro, tête pendante, bras ballants, la poitrine posée sur la crosse d’un fusil planté dans le corps d’un tirailleur marocain. Brancardier!
    Louis ne l’entend pas, il a perdu connaissance.
     
    Tito Topin

    Considéré comme l’une des plus grandes signatures du polar français, Tito Topin compte à son actif une vingtaine de romans ainsi qu’une cinquantaine de scénarios de séries télé dont la plus célébre est celle de l’inspecteur Navarro. Ce Casablancais, qui a entamé sa carrière dans le monde de la pub, a remporté plusieurs distinctions: grand prix Mystère de la critique, considéré comme le concours de référence des romans policiers, pour «55 de fièvre» publié chez Gallimard et que L’Economiste avait proposé à ses lecteurs en roman de l’été en 2007, grand prix de Littérature policière pour «Un gros besoin d’amour» en 1989, grand prix Polar de Cognac pour «Bentch et Cie» en 2006, Plume de cristal au Festival international du film policier de Liège pour «Des rats et des hommes» en 2012.

     

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