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    Lectures du Ramadan

    Pauvreté, ultralibéralisme, éthique…Pourquoi il faut relire Amartya Sen

    Par L'Economiste | Edition N°:4553 Le 23/06/2015 | Partager
    Ses idées se sont imposées jusque chez la Banque mondiale
    Il y a des applications au Maroc
    Le prix Nobel veut réconcilier l’économie avec la morale

    Les mécanismes pour aider les pauvres par des subventions prennent l’eau.

    A l’Université de New Delhi, quelques jours après la remise du prix de la Banque de Suède, (le prix qu’il est convenu d’appeler Prix Nobel d’Economie) Amartya Sen, en toge rouge, reçoit un grand hommage. Il est le premier asiatique à recevoir ce prix en 1998. Son travail a été classé dans la catégorie «Economie du bien-être» (sic!).

    Au Brésil, le pays exemplaire, des déviances ont contaminé le monde politique, jusque dans l’entourage immédiat de la présidente. Il s’agit des aides pour les enfants scolarisés et des subventions pour le ramassage des ordures.
    Au Maroc, voilà 30 ans qu’on parle de donner directement de l’argent aux familles pauvres au lieu de subventionner le pain, le sucre…
    On a pratiquement cessé de subventionner l’alimentation depuis longtemps.
    On a massivement subventionné l’automobile. Mais toujours point d’aides directes à l’horizon: qui serait assez fou pour mettre une telle machine à votes entre les mains d’un parti politique?
    Entre-temps, les Américains ont cru avoir trouvé la vraie grande idée pour tuer la pauvreté: prêter sur la valeur du bien en cours d’acquisition.
    D’un seul coup, ceux qui n’avaient pas d’argent pouvaient devenir des propriétaires fonciers et immobiliers… La machine tournait à plein régime jusqu’à… l’effondrement des sub-primes.
    Dix ans après le début de la crise, la Terre entière n’a pas fini d’éponger les pertes. Des dizaines de  milliers de vieilles personnes qui se croyaient riches de leur épargne-retraite patiemment accumulée pendant trente ans, connaissent aujourd’hui un profond dénuement.

    Le livre qui fait le plus référence est «Un nouveau modèle économique : développement, justice et liberté» chez Odile Jacob. Il comporte une vision un peu manichéiste du monde. Nous sommes captifs d’un double danger, la dictature régulatrice d’un côté et  le libéralisme débridé de l’autre: nous serons sauvés par la vision éthique et libre  de l’économie, propose le prix Nobel.

    Alors que fait-on contre la pauvreté? Pourquoi ne pas commencer par  ressortir les bouquins d’Amartya Sen. Ce sont certes des ouvrages anciens, mais tous ou à peu près viennent de revenir à la mode. Obama n’a-t-il pas nommé une conseillère spéciale anti pauvreté, en la personne d’Esther Duflo?
    Le retour à la mode s’explique aussi par l’irritation, voire le franc désaveu, qu’engendre l’économie libérale.
    Pas étonnant que les livres signés ou co-signés Amartya Sen soient réédités à gros bouillons depuis cinq-six ans.
    Pour Sen, l’économie (au sens de «economics») est d’abord une éthique. La pauvreté n’est pas question de dollars/jour. Là est le résultat, pas l’origine, de la pauvreté.
    Il faut donc inventer une autre mesure, qui, par chance servira aussi d’outil: la «capabilité». On peut se contenter de parler de «capacité», ça se comprend plus facilement.
    Plus une personne a de capacités, plus elle a de chance de prendre les bonnes décisions qui la feront sortir de la pauvreté, ou qui l’empêcheront d’y tomber.
    Pour bien faire comprendre son idée, Sen utilise l’image d’un handicapé, qui acquiert des compétences. Exactement ce que réclament au Maroc des associations comme l’AMH, ou Care, et bien d’autres.
    On peut y mettre un peu de malice politique. On trouvera des «capacités», à l’œuvre quand on observe que les mêmes personnes reprennent le haut du pavé après une révolution qui leur a tout fait perdre (sauf la vie, naturellement). C’est une question de capacités, mais aussi de liberté, dit Sen. Plus on a de «liberté», plus on a de liberté de choix sociaux.

     

    Accumuler les libertés

    Savoir lire et écrire, est une «liberté» que n’a pas l’analphabète. Avoir la liberté de s’informer pour choisir la filière de formation qui donnera le meilleur travail à la sortie: c’est un empilement de libertés. Lequel donnera, en fin de course, des points de capital immatériel. Mais là encore, c’est une autre histoire.
    En revanche, l’approche du prix Nobel est à l’œuvre au Maroc dans les actions de l’INDH. Ce mode d’action accroît les capacités des familles qui habitent autour de petits investissements publics, ainsi réalisé.  Mais il n’est pas facile aux responsables de l’INDH d’expliquer leurs choix à des interlocuteurs gouvernementaux qui ont l’habitude de compter par millions de DH pour juger des actes publics.
    Même difficulté pour les microcrédits: comment expliquer le coût de la mise à disposition du crédit en faveur des emprunteurs pauvres, pour leur donner la capacité, la liberté de travailler? Pourtant, sans ce prix, pas de crédit, ce qui n’est évidemment pas souhaitable. Les microcrédits marocains ont créé plus d’un million d’emplois: pas mal comme application pratique des idées d’un prix Nobel!
    L’idée de liberté est aussi importante. On peut avoir toutes les capacités possibles, sans liberté, rien ne va changer, ni pour l’individu, ni pour la société. Les dictatures politiques, religieuses… ne progressent pas.
    On le sait déjà depuis Al Muqaddima de Ibn Khaldoun. Sauf qu’aujourd’hui on a un contre-exemple: la Chine plus dictatoriale que l’Inde, progresse plus vite.  A moins qu’il manque chez les habitants de cette dernière des «capacités» ou alors que les hommes de la plus grande démocratie du monde ne sont peut-être pas aussi libres? Ou bien encore que liberté ne veut pas dire démocratie et inversement? Voilà de belles opportunités de méditations pour Ramadan.

    Une révolution qui nous concerne

    Récompensé d’un prix Nobel en 1998, comme Stiglitz qui travaille dans la même direction (voir ses chroniques régulières dans L’Economiste), Amartya Sen a favorisé une révolution dans l’approche du développement, chez des gens aussi influents que les experts de la Banque mondiale.
    Ceux de nos lecteurs qui ont connu la période de l’Ajustement structurel marocain, dans les années 1980, se souviendront avec quel acharnement il avait fallu défendre l’idée de conserver un peu de croissance, si on veut redresser un pays.
    Aujourd’hui, ce n’est plus du tout la même philosophie économique (certains parlent de «doxa» ou «d’oukases»; ils n’ont peut-être pas tort).  Non seulement le maintien d’une bonne croissance est acté mais en plus, pas moyen d’obtenir le moindre soutien de la Banque mondiale si on n’ajoute pas un gros volet de «lutte contre la pauvreté». Il y a dix ans on aurait pu faire défendre l’idée de lutte par des subventions. Aujourd’hui, impossible.  Il faut dérouler un  programme d’augmentation des «capabilités» de pauvres.
    Une révolution s’est donc produite en vingt ans, sous l’influence d’Amartya Sen et de ses proches.

                                                        

    Un rapprochement compliqué mais fécond

     

    Pour celles et ceux qui voudraient profiter du recueillement de Ramadan pour explorer des territoires rares, pourquoi ne pas s’aventurer dans un rapprochement entre  Amartya Sen et  John Rawls: «Comprendre la pauvreté» sous la plume savante de Danielle Zwarthoed (Puf 2009).
    Rawls est le philosophe-juriste-moraliste-politique qui a donné une approche contemporaine de la relation entre la Justice et le droit (non! non, ce n’est pas la même chose: il était légal, conforme au droit/loi, d’envoyer les jeunes Américains se faire tuer au Vietnam, mais ce n’était pas juste/éthique).
    Sen, lui, s’est demandé, quand on sait que la pauvreté résulte d’un manque de droits/capacités, comment inscrire la lutte contre cette pauvreté dans le droit/loi, (sans engendrer des dictatures).
    Il est assez curieux de constater que dans la pensée francophone, ces deux géants contemporains sont opposés, alors que les Anglo-saxons, eux, considèrent qu’ils sont complémentaires.

     

                                                               

    Les multi-identités directement ciblées par la terreur

     

    Ce livre-là, sur les identités, est pratiquement introuvable. C’est dommage car ce serait peut-être celui qui serait le plus utile aujourd’hui. Si tant est qu’on écoute son auteur.
    Les articles-people disent que Sen a défendu cette thèse parce qu’il a eu trois épouses, dont deux non indiennes.
    Plus sérieusement, Amartya Sen a travaillé en Inde, son pays, mais aussi un peu partout dans le monde et  beaucoup aux Etats-Unis. Les Etats-Unis qui ont abrité les travaux de  Samuel Huntington «Le choc des civilisations» (publié en partie dans nos colonnes au cours de l’été 2002).
    Amartya Sen, lui n’est pas d’accord, ni avec Huntington, ni avec Amin Maalouf et ses «Identités meurtrières»-Poche 2001 (voir L’Economiste du 26 juillet 2012  et aussi l’analyse de Ali Benmakhlouf sur L’Economiste du 2 avril 2008).
    Sen dit qu’on a tous des monceaux d’identités, qui nous raccrochent à divers cercles, parfois à diverses contradictions.
    Sans doute l’auteur a-t-il vu ou vécu des massacres interreligieux, toujours fréquents en Inde.  Ces massacres démarrent sur des prétextes futiles. Au lieu de se calmer au tournant de l’an 2000, ils ont au contraire augmenté. Aujourd’hui des partis politiques indiens revendiquent ouvertement l’élimination des «identités différentes».
    Sen reproche aux systèmes éducatifs de ne pas souligner les multiples cultures de chacun. Voire parfois  ces systèmes exacerbent  les différences pour en faire des motifs de violence.
    L’auteur flétrit cette exacerbation car, dit-il, les identités évoluent sans cesse. Même les conceptions, au sein d’une même religion, évoluent dans le temps et dans l’espace, souligne-t-il. Il fait le même travail d’analyse vis-à-vis de ce qu’il appelle «la dialectique du colonisé»  où les sociétés asiatiques et moyen orientales, s’inscrivent en opposition à l’Occident. Mais, écrit Sen, cette dialectique fait parfois le jeu d’extrémistes, prêcheurs  d’identités monolithiques et violentes. Sa thèse, si émouvante, est née au début des années 2000. On ne savait pas encore que les choses iraient de mal en pis.

     

     

    Nadia SALAH

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