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    Chronique

    Centenaire du premier emploi à la guerre des gaz de combat

    Par L'Economiste | Edition N°:4515 Le 29/04/2015 | Partager

    Avril 2015 est un mois marqué par trois centenaires tragiques: le génocide arménien,

    Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

    la bataille des Dardanelles ou Gallipoli(1), la première utilisation des gaz de combat. Ceux-ci, regroupés sous le vocable d’«armes chimiques», sont  un symbole d’horreur. De toutes les techniques issues de la Grande guerre, les gaz constituent l’héritage le plus hideux qui se puisse imaginer.
    Et pourtant! Appartenant aux «armes» dites de «destruction massive» (ADM), les gaz de combat ne sont pas vraiment une arme. Ils ne servent qu’exceptionnellement. Le «droit de la guerre» l’interdit. Lors de la Deuxième Guerre mondiale, les belligérants, même les moins scrupuleux, n’en ont pas voulu sur les champs de bataille. Ainsi l’Allemagne nazie a-t-elle utilisé les gaz, non pour se battre, mais pour exterminer les populations juives et tsiganes.
    La raison est simple. Les gaz sont inutilisables à la guerre. Abusif est donc leur classement dans les ADM, aux côtés des armes biologiques et nucléaires. Seules ces dernières méritent d’être dites de  «destruction massive», les armes biologiques n’ayant jamais vraiment servi.

     

    La deuxième bataille d’Ypres

    En 1915, les fronts sont continus et impossibles à franchir. L’impasse est manifeste. On ne sait comment en finir avec la guerre des tranchées. Pourtant, les chimistes allemands croient avoir trouvé la solution.  Le 22  avril 1915, à 17 heures, les sapeurs d’outre-Rhin libèrent dans l’atmosphère 150 tonnes de chlore, contenues dans 5.830 cylindres, sur un front(2) de 6 km tenu par deux divisions françaises, les 45e et 87e DI. Le vent est favorable. «Un lourd nuage vert-jaunâtre, flottant à 1 mètre au-dessus du sol, dérive à la vitesse de 2m/seconde. A 17h15, l’infanterie allemande sort de ses tranchées et commence sa progression, l’arme à la bretelle, en arrière du nuage de gaz»(3). L’effet du toxique est immédiat, effroyable, presque indescriptible. Devenues intenables, les lignes françaises sont évacuées sans résistance…
    L’effet est tellement spectaculaire que les Allemands ne peuvent exploiter leur succès initial faute de l’avoir prévu. Pour les tacticiens des deux côtés, la cause est entendue, le gaz est efficace. Erreur! Le chlore réussit parce que c’est la première fois qu’on l’emploie. La panique est totale. En s’enfuyant, les troupes continuent d’évoluer dans le nuage de gaz. Resté sur place, pelotonné au plus profond de sa tranchée, le fantassin respire le gaz, plus lourd que l’air, qui se répand inexorablement dans les creux. Le seul moyen logique de s’en prémunir serait de se tenir sur le parapet de la tranchée et d’attendre que le nuage empoisonné, poussé par le vent, soit passé… Plus facile à dire qu’à faire! Il faudra donc fabriquer en très grand nombre les masques idoines, capables de protéger les hommes. Ce qui sera fait relativement vite.
    Dès lors, on utilise les gaz, des deux côtés cette fois. Cependant, la surprise ne joue plus. Chaque camp sait désormais comment faire face. Il y aura encore des pertes mais elles seront relativement réduites. Sur les 10 millions de soldats tués lors de la Grande guerre(4), on estime à 100.000 le nombre de gazés contre  6 millions celui des victimes des tirs d’artillerie! Les gaz de combat ne sont donc pas la panacée, le spectaculaire succès du 22 avril 1915 ne sera pas renouvelé. La peur panique des gaz, elle, demeure. Et pour cause! Des jeunes hommes, devenus aveugles, mettent des semaines à mourir. Leur agonie est atroce. Historiens et romanciers(5) ont décrit les ravages opérés sur les personnes «gazées» tandis que les tacticiens cherchaient à perfectionner l’arme sans y parvenir.

    Les contraintes des gaz

    Mettre en œuvre  des gaz de combat n’est pas simple. Les contraintes sont multiples et les conditions idéales d’emploi, rarement rencontrées. Leur létalité n’est effective qu’en milieu fermé,

    De toutes les techniques issues de la Grande guerre, les gaz constituent l’héritage le plus hideux qui se puisse imaginer. Et pourtant! Appartenant aux «armes» dites de «destruction massive» (ADM), les gaz de combat ne sont pas vraiment une arme. Ils ne servent qu’exceptionnellement

    comme dans les chambres à gaz de tragique mémoire.
    L’emploi des gaz exige en effet des fronts fixes et densément tenus, deux conditions observées seulement au cours de la Grande guerre et lors du conflit Iran-Irak (1979-1988(6)). La météorologie doit s’y prêter: temps sec, vent modéré, constant, soufflant dans la bonne direction. Un vent trop fort réduit considérablement l’efficacité du toxique rapidement dispersé. Il arrive aussi que le vent tourne. Un incident de ce type est intervenu lors de la guerre Iran-Irak. Les Irakiens avaient projeté du gaz moutarde sur une position iranienne surélevée par rapport aux Irakiens. A la suite d’un changement d’orientation du vent, le toxique est revenu sur ceux qui l’avaient diffusé. S’en souvenant sans doute, l’état-major irakien imagine de faux gaz, projetés en préalable à la reconquête de la presqu’île de Fao, vers la fin de la guerre. Des nuages de fumées colorées, nauséabondes mais inoffensives, provoquent une fuite éperdue des défenseurs iraniens.  
    La létalité est fonction de la durée d’exposition au gaz. Celui-ci, épandu de façon précise, à bonne distance de l’opérateur et en grande quantité, doit être de surcroît suffisamment concentré. Les toxiques les plus dangereux, comme le phosgène, sont les moins persistants et deviennent vite inoffensifs.
    La projection des gaz est un autre problème. Le système le plus efficace paraît être le largage par avion de bidons(7) s’ouvrant en arrivant au sol. L’appareil doit voler à faible altitude et à vitesse réduite, par temps frais et sans vent, de manière à polluer une zone étendue. Comme il est impossible d’agir de la sorte au-dessus d’une zone tenue par l’ennemi, pareil mode d’action est seulement possible à l’encontre d’une population hors d’état de se défendre. Ce fut le cas à Halabja, cette petite ville du Kurdistan gazée sur ordre de Saddam Hussein, le 16 mars 1988. Les Irakiens avaient utilisé de petits avions monomoteurs Pilatus à hélice. Bilan: 5.000 personnes assassinées! Loin d’être une arme de combat, les gaz permettent surtout de massacrer des populations sans défense. Aujourd’hui, ces gaz font toujours peur, même si leur effet est surtout d’ordre psychologique. Leur emploi, quand il est démontré, comme en Syrie, lors des combats entre l’armée du régime Assad et les rebelles, est vivement condamné. En 2013, cette utilisation eut pu constituer une «ligne rouge» susceptible d’entraîner une intervention armée occidentale si le président Obama n’avait pas renoncé à la dernière minute. Aujourd’hui, la plupart des puissances qui en disposaient dans leur arsenal ont détruit leur stock. Ce centenaire du premier emploi à la guerre de gaz de combat aurait pu être heureusement marqué par la disparition des derniers dépôts d’armes chimiques existant encore sur la terre. Il s’en est toutefois fallu de peu!

     

    Convention sur l’interdiction des armes

    chimiques (CIAC)

    La CIAC, Convention sur l’interdiction de la mise au point, de la fabrication, du stockage et de l’usage des armes chimiques et sur leur destruction est un traité international de désarmement. Cette convention a été signée le 13 janvier 1993, à Paris. Elle est entrée en vigueur le 29 avril 1997.
    Le fonctionnement de la CIAC, laquelle est généralement considérée comme un des plus grands succès en matière de désarmement, est fondé sur trois principes:
    - interdiction complète des armes chimiques,
    - destruction des arsenaux existants,
    - vérification des engagements pris dans le cadre de la Convention et placée sous l’égide d’une institution indépendante, l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, ou OIAC.
    Au 11 septembre 2013, sur un total de 197 Etats possibles (les 193 membres des Nations unies ainsi que les îles Cook, Niue, Saint-Siège et l’Etat de Palestine) la CIAC comptait 190 Etats parties qui ont ratifié la Convention ou y ont accédé. La Syrie a accédé le 14 septembre 2013.
    Deux Etats l’ont signée mais pas ratifiée, Israël et la Birmanie
    Quatre Etats demeurent encore en dehors de la Convention, l’Angola, la Corée du Nord, l’Egypte, le Sud Soudan.

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    (1) Gallipoli ou bataille des Dardanelles du 25 avril 1915 au 9 janvier 1916 entre les troupes de l’Empire ottoman et les forces françaises et britanniques, celles-ci composées pour l’essentiel d’unités venues d’Australie et de Nouvelle Zélande. La péninsule de Gallipoli forme la partie nord du détroit des Dardanelles reliant la mer Egée à la mer de Marmara.
    (2) Depuis Steenstraat sur le canal de l’Yser jusqu’à l’est de Poelcappelle, le village de Langemarck (banlieue d’Ypres, Belgique) constituant l’objectif principal.
    (3) « La grande guerre chimique, 1914-1918 », Olivier Lepick, Paris, PUF, octobre 1998, pp 76 et suivantes.
    (4) Cf. «La guerre au 20e siècle», Paris, Hachette supérieur, 3e édition, 2013, pp 45-50.
    (5) Erich Maria Remarque du côté allemand dans «A l’Ouest rien de nouveau», André Malraux, en France, dans «Les Noyers de l’Altenburg».
    (6) 450.000 tués.
    (7) Les gaz de combat se stockent sous une forme liquide qui s’évapore à l’air libre.

     

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