×
  • Compétences & RH
  • Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste Docs de Qualité Enquête de Satisfaction Chiffres clés Prix de L'Economiste 2019 Prix de L'Economiste 2018 Perspective 7.7 milliards Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
    Enquête

    Contrebande: L’Oriental, passoire pour les «cartels» de la cigarette
    DNES Amin RBOUB

    Par L'Economiste | Edition N°:4512 Le 24/04/2015 | Partager

    La contrebande de cigarettes bat des records ces derniers mois.

    Poste Zouj Bghal. Si la fermeture de la frontière est une contrainte pour l’ensemble du Maghreb, elle est depuis 21  ans une aubaine pour les réseaux de trafiquants des deux côtés qui tiennent à ce qu’elle reste fermée. En bas, le mur grillagé (côté marocain) qui a le mérite de matérialiser une frontière dans une zone de trafics en tous genres
     

    L’Oriental est de loin le principal fournisseur de tabac manufacturé illicite au Maroc (plus de 71% du trafic). Ce sont exclusivement des produits algériens, fortement subventionnés, et qui sont moitié moins chers que ceux du marché légal. Evidemment, ce sont les Marlboro qui s’offrent la part du lion. Enquête dans la plaque tournante d’un trafic transfrontalier, qui adopte les codes du crime organisé.
     Zouj Bghal, Béni Drar, Chraga, Guerbouz, Ahfir, Saïdia… C’est la plaque tournante du trafic de cigarettes de contrebande qui alimente tout le Maroc. Une équipe de L’Economiste vient de se rendre dans les différents points frontaliers sensibles pour constater l’ampleur du phénomène. Un trafic lucratif qui est en train de battre tous les records en termes de volumes de cigarettes écoulées et de gains illicites.  Les derniers chiffres sur la contrebande de tabac manufacturé (janvier 2015) parlent d’un taux de pénétration de 71,5% en provenance de l’Algérie, via Oujda. Du coup, l’Oriental est de loin le principal fournisseur de cigarettes de contrebande au Maroc. Le reste provient des ports, duty free, aéroports et dans une moindre mesure de Mauritanie (sous l’appellation RIM: République islamique de Mauritanie) via les provinces du sud.  Depuis 2 ans, le phénomène du trafic de cigarettes a pris des proportions inquiétantes dans cette région du Far East. Du coup, d’un mois à l’autre, les volumes explosent et inondent l’ensemble du territoire, à des prix défiant toute concurrence. La cartouche de Marlboro est écoulée à 120 DH. En plus, la machine logistique est bien huilée via des canaux et formes de distribution minutieusement étudiés. Mode opératoire: A partir de la frontière, tard le soir,  des fourgons et épaves récupèrent des sacs et gros cartons. Une fois le trajet parcouru, la marchandise est ensuite livrée et stockée dans des entrepôts, non loin de la frontière. A partir de là, d’autres voitures immatriculées dans d’autres villes (comme Rabat), fourgonnettes, pick-up voire autocars arrosent le reste du pays. La première plateforme des livraisons est à Taza et Fès, avant de gagner le Gharb, Kénitra, Salé, Rabat, Casablanca, Marrakech… A partir des grandes villes, le dispatching se fait dans l’arrière pays. Emballée dans des sacs noirs ou bleus, la marchandise s’écoule en un temps record, dans la discrétion la plus absolue. Les réseaux sont tellement organisés, que la distribution se fait en moins d’une journée dans les quatre coins du pays.
    «En 2014, nous avons effectué des saisies record de l’ordre de 254.162 paquets, soit plus de 25.000 cartouches à Oujda et Berkane», tient à préciser le préfet de police du chef lieu de l’Oriental. Cette année, les saisies ont atteint 9.023 paquets entre Nador, Figuig et Oujda. A Oujda uniquement, la police a intercepté 173.767 paquets en 2014. De sources policières, le plus inquiétant est que «l’on assiste à une évolution de la contrebande vers le crime transfrontalier via des réseaux très structurés et des interférences entre le commerce illicite et des mafias sournoises». Et d’ajouter, à chaque fois que l’on arrête un trafiquant, grand ou petit, l’on pousse le plus loin possible les investigations de manière à s’assurer qu’il n’y a pas de lien avec le crime organisé ou une atteinte à la sécurité. Ce sont les nouvelles instructions compte tenu du contexte géopolitique régional (Libye, Tunisie, Mali…) De l’avis de Abdelhakim Doukkali, secrétaire général de la Société marocaine des tabacs (SMT), il n’y a pas le moindre doute, «la contrebande est devenu un problème d’ordre public voire une menace à la sécurité internationale. D’ailleurs, il a été prouvé que des mafias internationales font du commerce illégal du tabac un levier de fonds pour financer des opérations criminelles voire terroristes».

    vide

    La corrélation directe entre les filières de la contrebande et le crime organisé a d’ailleurs été prouvée en Algérie. Pour rappel, le terroriste algérien Mokhtar Ben Mokhtar (alias Le Borgne) a fait fortune dans la contrebande des Marlboro. Ce qui lui a permis de financer des opérations de terrorisme au sud de l’Algérie et au nord du Mali. Et ce n’est pas pour rien que la marque Marlboro s’offre la part du lion des réseaux parallèles (64%) basés dans l’Oriental. C’est la marque qui génère le plus de marges, mais qui est parfois utilisée comme monnaie ou produit de troc entre trafiquants.
    Principal point de transit: la frontière de Béni Drar et Ahfir (où des propriétaires terriens ont des liens de sang et de parenté des deux côtés de la frontière ainsi que des droits de passage). Le modus operandi est des plus ingénieux. Du côté algérien, la marchandise est souvent acheminée le soir via des camions, des fourgons, voire à dos de mulets et d’ânes jusqu’à la frontière. A ce stade, ce sont les fourgons marocains et autres «Moukatilates» (tdlr: tueuses) qui prennent le relais. Ce sont généralement des épaves vieilles de plus de 30 ans. Les trafiquants préfèrent les R18, R21, R25, R9… roulant à l’essence. Des voitures robustes dont les motorisations ont fait leurs preuves en termes de vitesse et de performance. Autre particularité, ce sont des voitures déglinguées qui n’ont aucune plaque minéralogique. Quand bien même elle existe, la plaque d’immatriculation est souvent fausse, correspondant à celle d’un tracteur, un camion ou un véhicule d’une autre ville (Marrakech, Essaouira, Agadir, Rabat…). De plus, les «Moukatilates» n’ont qu’un seul siège, celui du conducteur. Le reste est vide pour plus de capacités et un volume de chargement optimum.  «Je prends la route vers la frontière au coucher du soleil et je reviens chargé tard vers minuit. Souvent je refais le voyage le lendemain à 5h du matin», confie un trentenaire de Béni drar, conducteur d’une Renault 18, qui n’a ni plaque d’immatriculation ni carte grise, encore moins un numéro de châssis. «J’ai acheté mon véhicule à 8.000 DH. Je me suis débarrassé de la plaque et barré le numéro de châssis. Quand je me fais arrêter par un barrage, j’abandonne la voiture et je cours pour qu’il n’y ait pas de poursuite. J’en suis au 5e véhicule abandonné devant un barrage»,  témoigne le trafiquant, non sans fierté. Pour ce contrebandier, «souvent les autorités ferment les yeux, pour des considérations sociales et politiques». D’autres informateurs parlent d’achat de la voix, surtout au niveau du Rond Point el Guerbouz, entre Béni Drar et Ahfir.
    Une fois le transport de la frontière assuré, la marchandise est stockée dans des entrepôts discrets derrière le marché de contrebande de Béni Drar et à Ahfir, à quelques encablures de la frontière. Sur place, le mur grillagé est visible du côté marocain. De l’autre côté de la frontière, et non loin du mur, ce sont des tranchées béantes qui séparent le sol algérien de la zone tampon avec le Maroc traversée par l’Oued Kiss.

    Renault 18 ou Moukatila (tueuse). Le moyen de transport le plus prisé par les trafiquants de cigarettes. (Photo 1) Un réel contrebandier chargé, non loin de la frontière de Béni Drar. Une saisie récente de la gendarmerie ainsi que des entrepôts de stockage à Ahfir et Oujda

    Face au poste avancé de l’armée marocaine à Ahfir, les villages les plus proches sont ceux de Boukanoun (à côté du Jbel éponyme) et Remchi (à 40 km de la ville de Maghnia, relevant de la wilaya de Tlemcen). Malgré la construction du mur et des tranchées, cette zone-là est réputée être l’une des principales passoires des mafias de la cigarette et de la contrebande de tous genres (carburant, psychotropes, viagra, médicaments, alcool, produits alimentaires, pneumatiques, ustensiles en alu, couvertures, dattes, lait, farine, semoule…). Mais il n’y a pas que la marchandise qui traverse. Selon des indicateurs très proches des réseaux, peu avant l’aurore, des hommes et des femmes passent facilement de l’autre côté. Ce sont généralement des commerçants, des villageois qui ont des liens de parenté de l’autre côté ou encore des artisans marocains (plâtriers, maçons, peintres, menuisiers, plombiers, carreleurs, soudeurs…). De la main d’œuvre qualifiée, très prisée de l’autre côté de la frontière. En fin de journée, les manœuvres retournent chez eux pour passer la nuit et repartir travailler le lendemain chez le voisin de l’Est. En revanche, les autorités algériennes refoulent chaque nuit des meutes par dizaines de subsahariens et des familles de réfugiés syriens via des passages discrets non loin du mur de sécurité. S’y ajoutent quelques jeunes algériens qui s’aventurent à rentrer au Maroc pour passer en Espagne via Mellilia. «En principe, le mur grillagé de Jerrada à Saïdia (80 km) devrait limiter les trafics de tous genres. Le grand acquis est que nous avons pu matérialiser la frontière, car auparavant personne ne savait de quel côté de la frontière l’on  se trouvait», tient à préciser le préfet de police d’Oujda. Selon la plus haute autorité policière de la région, le principal défi est d’intercepter le trafic de psychotropes, plus connus sous l’appellation Karkoubi. Rivotryl est le plus dévastateur hallucinogène fabriqué en Algérie qui inonde le marché marocain. «Chaque comprimé saisi, c’est un crime en moins. Les psychotropes sont des ingrédients du crime. Cette année, nous avons intercepté 16.661 comprimés en 3 mois seulement», tient à préciser un gradé de la police.

     

    «Transvasement»: Les vrais-faux paquets

    Depuis 2 ou 3 ans, la contrebande a favorisé l’émergence d’un business encore plus sournois et lucratif, celui connu, dans le jargon des fabricants, par le transvasement. Le principe est des plus ingénieux: tout repose sur des techniques de faux et usage de faux. Le procédé consiste à acheter des paquets vides de Marlboro de la SMT (Société marocaine des tabacs) à 2 ou 3 DH l’unité  (à Casablanca au quartier Moha Ou Saïd de Bab Marrakech, à Hay Mohammedi, Lalla Yakout, Derb Soltane, Hay Hassani, Bd Afghanistan…) et de les remplir par 20 cigarettes de contrebande. Une fois le paquet rempli, l’on y colle au niveau de la jointure un timbre récupéré du paquet de Marquise et l’on emballe avec le plastique du paquet de contrebande, que l’on colle par le bas. La technique est imparable et c’est tout bénéf! Surtout que le vrai-faux paquet est recyclé par des agents spécialisés dans les boîtes de nuit, les bars et restaurants (entre 40 et 50 DH). Curieusement, le dispatching et la commercialisation se font aussi via des buralistes et débitants ainsi que le circuit omniprésent des détaillants. Depuis quelques mois, des entrepôts de la banlieue de Casablanca (Tit Mellil, Deroua, Médiouna, Aïn Harrouda, Sbite, Ahl Loughlam…) se sont spécialisés dans ce trafic insoupçonné. Depuis ces hangars clandestins, ils arrosent l’ensemble du pays. «Nous venons de saisir un entrepôt à Ahl Loughlam avec une marchandise d’une valeur de 7 millions de DH», confie un agent de la Cellule de veille de la Société marocaine des tabacs (SMT).

     

    Retrouvez dans la même rubrique

    • SUIVEZ-NOUS:

    • Assabah
    • Atlantic Radio
    • Eco-Medias
    • Ecoprint
    • Esjc