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    Chronique Militaire

    Les Etats-Unis et le maintien des rapports de force au Moyen-Orient

    Par L'Economiste | Edition N°:4500 Le 08/04/2015 | Partager

    IL y a deux semaines, le 26 mars, l’Arabie saoudite et ses alliés lançaient une campagne aérienne au Yémen pour

    Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009).

    réduire des insurgés houthis, une secte chiite soutenue par l’Iran(1). Au plan géostratégique, l’absence dans le ciel d’appareils de l’US Air force a surpris, même si les Etats-Unis ont apporté une aide logistique et en renseignement. Trois faits, de plus, retiennent l’attention. La stratégie américaine qui consistait à n’intervenir qu’au moyen d’une force armée supérieure à toute autre semble avoir vécu. Deuxième point, les Saoudiens et les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG), bien équipés à force d’achats de matériels performants, sont désormais capables de mener seuls une telle campagne. L’opération, enfin, illustre la rivalité sunnites/chiites.
    Celle-ci est d’une complexité inouïe, car les deux communautés ne sont pas homogènes. Comme au Liban, lors de la guerre civile, de sanglantes querelles ont lieu au sein de chaque camp. En Irak, lors de la bataille pour Tikrit défendue par les sunnites de Daesh, les assaillants étaient loin d’être tous chiites, comme l’armée irakienne, mixte, ou les unités kurdes, entièrement sunnites. En Syrie, les combats opposent l’armée régulière, où les Alaouites, une secte chiite, prédominent, à des groupes armés sunnites, prompts à se battre entre eux. L’opposition syrienne, faite de factions souvent rivales, n’est en rien une coalition. Dans ce cadre, l’Arabie saoudite et l’Iran ne cessent d’intervenir, le plus souvent, de façon indirecte.
    L’affaire yéménite est d’autant plus importante qu’elle constitue pour l’Iran zone d'influence dans le monde arabe. L’entreprise n’est pas nouvelle. Au temps du Shah, Téhéran poussait déjà ses pions dans le Golfe et la péninsule arabique. Les ayatollahs ont ensuite étendu leur domaine jusqu’à la Méditerranée. Il suffisait pour ce faire qu’en Syrie le régime Assad survive et qu’à Bagdad un gouvernement dévoué à Téhéran s’établisse. Dès lors, le succès était assuré, conforté au Liban par l’existence du Hezbollah dont la milice constitue une troupe par procuration aussi disponible qu’efficace.
    En 2012, cette stratégie a paru menacée par le quasi effondrement du régime syrien et par l’avènement à Bagdad d’un pouvoir peu désireux de s’inféoder à Téhéran. Ces circonstances, associées aux sanctions internationales, ont placé un moment l’Iran sur la défensive.

     

    Et la Turquie?

    A Ankara, la discrétion, même le silence, sont la règle. La Turquie fait bien partie de la coalition anti-Houthis; qu’on ne sache pas pourtant qu’elle a déployé quel que moyen militaire que ce soit. Son rôle potentiel pour établir un équilibre régional est vital. Ce pays est «la» puissance économique du Moyen-orient, son armée est la plus nombreuse, même s’il est permis de discuter de sa valeur. Ankara surveille attentivement le chaos à sa frontière méridionale, les tensions en train de monter au Caucase, et toute situation conflictuelle sur les bords de la Mer noire. Dans ce cadre, la Syrie et l’Irak et l’activisme iranien sont au premier rang des préoccupations turques. D’ordinaire discret sur ce dernier sujet, Erdogan a jugé intolérable que l’Iran veuille dominer la région. Ankara a coutume de parler beaucoup mais d’agir peu; les dernières déclarations du président annoncent peut-être un renversement de la position turque.
    Sans doute convient-il de ne pas oublier que Erdogan avait revendiqué pour son pays le double rôle de grande puissance régionale et de leader du monde sunnite. Ce moment est passé faute d’être intervenu en Syrie ou en Irak. Mais la géographie commande. La Turquie demeure la grande puissance sunnite du Moyen Orient et le troisième indispensable partenaire pour le maintien de tout équilibre régional avec l’Arabie saoudite et l’Iran.

    Cependant, et non sans paradoxe, l’irruption de l’Etat islamique a permis à l’Iran de repartir en avant. De deux façons. La propagande de l’EI, conçue pour faire apparaître Daesh sous un jour terrifiant et aussi très puissant, n’a pas pu dissimuler le fait que l’EI ne représente qu’une fraction de la communauté sunnite d’Irak, elle-même minoritaire dans ce pays. Mais cette propagande a incité les Chiites à s’opposer à l’Etat islamique. L’Iran en a profité pour, d’une part, soutenir les milices chiites existant en Irak, ainsi, dans une certaine mesure, que l’armée irakienne, d’autre part, pour amener les Etats-Unis à effectuer des frappes en appui des opérations terrestres irako-iraniennes, destinées à reprendre

     

    Tikrit à l’EI. La stratégie de Washington étant de stopper l’EI sans envoyer de troupes au sol, la coopération avec l’Iran s’est imposée, pour le plus grand plaisir de Téhéran.
    La situation est un peu semblable en Syrie. L’Iran et la Russie appuient depuis longtemps le pouvoir alaouite. Mais les Iraniens ont été les plus efficaces, grâce au Hezbollah venu épauler une armée syrienne épuisée. Du coup, l’effondrement du régime Assad, un moment tenu pour imminent, n’est plus d’actualité. Les Etats-Unis, initialement très hostiles au président syrien, sont devenus neutres, au nom de la priorité à la lutte contre Daesh. L’influence de l’Iran en Syrie a encore de beaux jours devant elle. Voilà pourquoi la situation au Yémen a conduit Riad et ses alliés du CCG à intervenir dans ce pays. Le risque existait de voir les Houthis établir à Sanaa un Etat chiite, allié de l’Iran, et les Chiites encercler l’Arabie saoudite. Heureusement pour Riad, les Houthis ne sont pas une troupe par procuration semblable au Hezbollah. L'argent saoudien et les opérations militaires conçues pour couper les Houthis de l’Iran pouvaient changer la donne. Le Royaume d’Arabie a décidé d’agir.
    Lors du «Printemps arabe», la tentative chiite pour renverser le pouvoir à Bahreïn a échoué du fait de l’intervention saoudienne en mars 2011. Riad redoute toujours l’irruption dans la péninsule de régimes liés à l’Iran. D’où l’intérêt d’une intervention quand bien même celle-ci serait condamnable en droit. Au Yémen, les Saoudiens agissent comme à Bahreïn : action armée + coalition…
    En un sens, l’équation est simple pour une Arabie saoudite située au coeur du monde sunnite. Les Saoudiens et leurs alliés ont choisi la défensive comme stratégie, l’offensive comme tactique. Le but, clair, est de donner un coup d’arrêt militaire aux influences chiite et iranienne grâce à une coalition usant de la force aérienne pour appuyer des alliés locaux sur le terrain. Sauf invasion toujours possible du Yémen par les coalisés, les Saoudiens appliquent la même stratégie que les Etats-Unis dans les années 2000, mais à une échelle évidemment plus modeste.
    Les Etats-Unis entendent préserver l’équilibre des forces en présence. Cette stratégie est difficile à mettre en oeuvre dès lors qu’il s’agit de n’avantager personne. D’où l’aide US à la coalition dirigée par Riad pour planifier des opérations au Yémen contre les Houthis soutenus par les  Iraniens. A l’inverse, en Irak, les Américains aident les Chiites -et par extension leurs alliés- en menant des raids contre l’Etat islamique. En Syrie, en revanche, la stratégie des Etats-Unis est devenue si compliquée qu’elle défie toute explication claire. Là est la nature même d’une politique d’équilibre des rapports de force. Les Etats-Unis s’opposent à l’Iran sur un théâtre d’opération, ils l’appuient sur un autre. Les schémas simples, voire simplistes, de la guerre froide n’ont plus cours.
    Au même moment, les négociations des «5 plus 1» sur le nucléaire iranien ont abouti à un accord préalable. A vrai dire, les Etats-Unis et leurs alliés, excepté Israël, ne s’inquiètent guère de l’armement nucléaire dont l’Iran serait susceptible de se doter. Depuis 2005, il ne s’est pas écoulé une année sans que l’on dise être à moins d’un an ou deux pour que l’Iran se dote de «l’arme ultime». Année après année, la prévision a été reculée d’autant. Mettre au point une arme nucléaire opérationnelle est une tâche difficile. Les Iraniens n’ont jamais procédé à un essai alors que la miniaturisation de l’arme est encore plus complexe. Ce dossier, qui semblait hier essentiel, est sans doute de ceux dont le caractère brûlant s’atténue avec le temps. Quoiqu’il en soit, les Etats-Unis (et leurs alliés) vont encore bombarder l’Etat islamique, ce qui aidera l’Iran, et continueront d’appuyer les Saoudiens au Yémen, ce qui déplaira à Téhéran.
    Le dossier du jour a changé. Après s’être ménagé une zone d’influence allant jusqu’à la Méditerranée, l’Iran veut ajouter le Yémen. Voilà l’Arabie saoudite menacée face à deux directions que Téhéran entend transformer en étau. La question est de savoir si les seuls raids aériens vont aboutir à un résultat. Ce n’est pas impossible. Les deux parties semblent d’accord pour en discuter sous réserve, selon les insurgés, d’un arrêt des raids aériens et de la présence d’un arbitre indépendant. Le souverain saoudien a proposé le CCG. On attend de connaître la réponse des Houthis et la position de Téhéran. Quelle que soit la manière dont la situation va évoluer, les Etats-Unis au Moyen Orient vont sans doute continuer à vouloir éviter de se battre tout en veillant au maintien de l’équilibre des forces. Mais ce métier d’arbitre n’est pas de tout repos, surtout quand les joueurs s’estiment floués…

     

     

    (1) Voir Mustapha Tossa, «L’Arabie saoudite affronte l’Iran au Yémen», L’Economiste, 2 avril 2015.

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