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    Chronique

    Daech en Libye, menaces pour l’Europe, le Maghreb et le Sahel
    Par Mustapha Tossa

    Par L'Economiste | Edition N°:4471 Le 26/02/2015 | Partager

    Spécialiste du monde arabe, Mustapha Tossa, journaliste franco-marocain, est diplômé de l’Institut supérieur de journalisme à Rabat promotion 1986 et du Centre de formation et de perfectionnement des journalistes de Paris. Il participe en 1988 au lancement du service arabe de Radio France internationale. En 1990, il présente l’émission Rencontres destinée aux communautés d’origine étrangère sur France 3, avant d’effectuer des reportages et de réaliser des documentaires dans le cadre de la série «Racines» diffusée sur la même chaîne. Chroniqueur pour Atlantic Radio et L’Economiste, il intervient régulièrement sur les chaînes de télévision françaises et satellitaires arabes pour commenter l’actualité internationale

    Ce qui était géographiquement une menace lointaine est devenue aujourd'hui un danger proche et imminent. L'Etat islamique, organisation terroriste née en Irak, après l'intervention américaine contre Saddam Hussein, grandie en Syrie lorsque la communauté internationale a voulu faire chuter Bachar El Assad, semble avoir pris ses quartiers en Libye. Deux indicateurs puissants ont sonné l'alerte. La spectaculaire décapitation collective de 21 coptes égyptiens qui a provoqué entre autres l'entrée en activité de l'aviation égyptienne contre les bastions des groupes islamistes à Derna. S’ajoutent les non-moins spectaculaires attentats qui ont ensanglanté l'est de la Libye qui ont fini par faire avorter le dialogue politique entre les partenaires libyens sous parapluie onusien dont un round important était prévu au Maroc cette semaine.
    Il est vrai que depuis des mois, le diagnostic régional et international est des plus alarmistes sur le devenir de la Libye. Le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, l'avait décrite comme un hub pour terroristes. De nombreuses voix, notamment africaines, avaient sollicité une intervention militaire internationale pour éradiquer ses groupes qui prennent progressivement possession du territoire libyen. Mais leur cri est resté inaudible tant la communauté internationale échaudée par les conséquences de la première guerre contre la Libye freine les ardeurs militaristes. Ce sont les mêmes qui ont vu d'un mauvais œil la décision unilatérale de l'Egypte de bombarder les bastions de Daech à Derna, région présentée par l'organisation terroriste comme le noyau du futur émirat islamique de la région.
    Ceux qui refusent une intervention militaire internationale contre la Libye parmi lesquels on trouve les voisins algérien et tunisien, plus quelques puissants pays du Golfe, argumentent leur refus par deux réflexions majeures. La première est qu'il faut donner la chance au dialogue politique libyen sous parrainage de l'ONU pour que les deux parties qui se font la guerre en Libye incarnées par "les gouvernements", celui considéré comme "légitime" de Toubrouk , et celui perçu comme "putschiste" de Tripoli, puissent parvenir à un accord politique. La seconde réflexion est qu'une intervention militaire ferait le jeu de Daech puisqu'elle sera créatrice de plus de chaos qui bénéficierait en premier lieu à l'agenda ouvertement déstabilisateur et subversif de l'Etat islamique.  Les opposants à une nouvelle intervention militaire en Libye vivent actuellement une mauvaise séquence. Tous leurs espoirs étaient portés sur la probable réussite du dialogue politique entre les différentes forces libyennes que mène avec une grande discrétion l'envoyé spécial des Nations unies Bernadino Leon. Son entreprise était la seule parmi toutes les médiations en cours à avoir suscité l'espoir de parvenir à un accord politique entre des forces libyennes de plus en plus antagonistes.
    En tout état de cause, Daech en Libye est une menace à triple dimension. L'Europe n'est qu'à quelques kilomètres à vol d'oiseau. La menace d'ouvrir de larges vannes de l'immigration clandestine est à prendre au sérieux.  Cette menace attribuée à Daech de vouloir déverser un demi-million de réfugiés sahéliens et arabes parmi les 750.000 qui stationnent en Libye n'est pas passé inaperçue dans des pays européens qui souffrent déjà dans leurs territoires de la cassure de la digue libyenne.
    La Libye occupe le cœur stratégique et géographique de l'Afrique du Nord et ses frontières sahariennes dominent l'immense et instable région du Sahel. Des groupes en Algérie, sous le label de «Jound Al Khilafa», avaient fait allégeance à l'Etat islamique et risque de se voir pousser des ailes avec une proximité aussi explosive.
    Pour ces raisons, la sonnette d'alarme terroristes retentit dans toute les capitales de la Méditerranée exigeant un traitement spécial qui va au delà des solutions proposées jusqu'à présent, à cause de la grande complexité du jeu politique libyen. A la lumière des ces événements et des blocages politiques, il n'est pas exclu que la crise libyenne puisse être un puissant facteur de reconfiguration des grandes alliances politiques arabes et maghrébines. Les pays du Golfe seront contraint de revoir leurs calculs et leurs stratégie, ceux du Maghreb, sans doute pour la première fois «impactés» par un danger commun, se trouveront dans l'obligation de revoir la pertinence de leurs traditionnels antagonismes.

    «La prophétie» de Kaddafi

    Signe des temps durs et de pessimisme persistant, la presse s’est faite un malin plaisir à ressortir des tiroirs de vieilles déclarations de l’ancien dictateur libyen Mouammar Kaddafi. L’homme avait l’habitude d’adopter des postures folkloriques et de lancer des jugements à l’emporte-pièce. Sentant sa fin proche, il lança cette prophétie qui résonne étrangement aujourd’hui: «L’Occident a le choix entre moi ou le chaos terroriste (... ) Si vous n’aidez pas la Libye, vous aurez Al-Qaida aux portes de la Méditerranée, à 50 km des frontières de l’Europe.» Lorsqu’à l’époque Kaddafi avait formulé cette menace, elle fut considérée comme une bouée de sauvetage à laquelle s’accroche un dictateur pour éviter le rouleau compresseur de la communauté internationale. Son offre de service de continuer à protéger les rives sud du vieux continent visait à lui procurer une protection. A l’époque, elle fut considérée aussi comme une élucubration de plus de la part de celui qui dans son délire et sa mégalomanie, se proclamait «Roi des Rois d’Afrique». Aujourd’hui, il reste de cette prophétie comme un fumet de réalité. La Libye vit bien dans le chaos et Daech opère à ciel ouvert à quelques kilomètres à vol d’oiseau des côtes européennes.

     

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