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Reportage

SDF: Comment le HCP met des chiffres sur les visages de la précarité

Par L'Economiste | Edition N°:4361 Le 18/09/2014 | Partager
Recensement d’une population comptée à part
Service nocturne pour des enquêteurs motivés
Caïds, moqaddems et mkhaznis en éclaireurs

Dans la nuit du dimanche 14 au lundi 15 septembre,

Boulevard El Kifah à Rabat porte bien son nom. Ce lieu accueille chaque nuit des immigrés en situation irrégulière et qui sont très coopérants. Rachida Alaoui et Najat Bourita (en premier plan) remplissant les questionnaires du recensement 2014 dédiés spécialement aux SDF (Les visages ont été modifiés)

le Haut commissariat au plan (HCP) déploie une armée de recenseurs, superviseurs et contrôleurs pour sonder à partir de 20 heures… les sans-abris uniquement . L’Economiste se joint aux troupes une demi-heure à l’avance. Au QG de la direction régionale (A) Rabat-Salé-Zemour-Zaër, l’ingénieur en chef, Nour-Eddine Ouraini, nous attend de pied ferme dans son bureau assiégé de paperasse.
A l’instar des 88.398 personnes mobilisées depuis le début de l’opération le 1er septembre 2014, le chef de service statistique regagne son poste de bonne heure et ne le quitte que très tard dans la nuit. «Heureusement, le recensement ne se fait que tous les dix ans», lance avec dérision notre hôte en guise d’hors-d’œuvre.
L’expert enchaîne avec des détails techniques et logistiques. Le questionnaire bleu utilisé par les recenseurs est similaire aux autres. Sauf que les SDF (sans domicile fixe) entrent dans une catégorie que les statisticiens identifient comme «une population comptée à part». Il ne faut pas y voir une appellation discriminante dans la mesure où cette rubrique intègre aussi orphelins, détenus, militaires, patients et nomades. Et qui, de par leur statut social, professionnel ou état de santé, font l’objet d’un traitement statistique spécial.
Pour l’opération SDF, «la capitale a été répartie en 30 zones de supervision. Il y a un point de départ et d’arrivée dans chaque district de recensement composé qu’il est de plusieurs ilots», explique en cours de route l’ingénieur en chef, Nour-Eddine Ouraini. Avec son portable toujours à portée de main, il coordonne avec ses équipes déjà en place: «Nous nous dirigeons de Hassan vers le quartier Yacoub El Mansour»,

Par respect au droit à la vie privée, L’Economiste -autant d’ailleurs que les enquêteurs qui se conforment à la charte de bonne conduite du HCP-, se gardera de citer les noms ou à publier le portait reconnaissable des sans-abris (Les visages ont été modifiés)

précise-t-il à son interlocuteur au bout du fil. Najat Bourita la dynamique, Rachida Alaoui la téméraire, Chaimaâ Oulahcen l’enthousiaste et d’autres dames tout aussi méritantes sont dans les premières lignes du front. Surtout lorsqu’entre deux réponses, une femme, livrée à elle-même dans l’obscurité, condense en trois temps sa descente aux enfers: inceste, famille déchirée et abandon social. 

«Logements fictifs»

«C’est le superviseur qui choisit son groupe de recenseurs. Les femmes ne l’intègrent que si elles se portent volontaires. Un sans-abri peut avoir une réaction imprévisible…», est-il précisé. Le HCP ne s’est pas lancé à l’aveuglette. Ses équipes ont été efficacement épaulées par le ministère de l’Intérieur. Des réunions ont été organisées avant le jour «J» avec ses précieux agents d’autorité et leurs collaborateurs. Caïds, moqaddems et mkhaznis connaissent leurs territoires sur le bout des doigts et facilitent donc le repérage de la population cible. Car le SDF est un citoyen géographiquement volatile. Lieux de naissance, du «logement» actuel, et celui de la dernière résidence servent à tracer les mouvements de migration. Une date marquante, le référendum du 1er juillet 2011, permet aussi de cerner les déplacements des sans-logement. Ces naufragés sociaux ne sont pas par conséquent casés comme des ménages.
«Le recensement est une photographie prise à l’instant “T”, à savoir le 31 août 2014, qui est notre date de référence», explique la superviseure, Najat Bourita. Fonctionnaire au HCP, elle tient à souligner «ne pas avoir sollicité la présence des forces auxiliaires pour ne pas susciter d’éventuelle crainte chez les personnes enquêtées» au 6e arrondissement de Yacoub El Mansour. Aucun incident n’a été relevé durant cette nuit-là où 65 SDF ont été localisés uniquement au 6e arrondissement de Yacoub El Mansour.
Que fait un recenseur face à un groupe de 8 personnes sans-abris? Il ne prend pas ses pieds à son cou! Mais leur réserve un questionnaire unique pour les comptabiliser en tant que «logement fictif». Car le dépouillement des données se fait via lecture automatique, dite «LAD». «Si une information manque, le questionnaire est invalidé. D’où la nécessité de remplir toutes ses cases y compris celle relative au logement»,

précise l’un des recenseurs. Il serait toutefois aberrant d’interroger un sans-domicile fixe sur «les sources d’énergie utilisées, en particulier pour cuisiner»! Ce que le HCP ne s’autorise évidemment pas lorsqu’il a affaire à nos concitoyens sans-abri ou à leurs homologues étrangers résidents permanents au Maroc depuis au moins 6 mois. L’un de ces derniers, un immigré en situation irrégulière installé avec son matelas en plein boulevard Al Kifah à Rabat, joue quitte ou double en demandant aux enquêteurs...: «Donnez-moi à manger pour être recensé».
Nous avons été témoins de la diplomatie, de la pédagogie et de l’empathie dont font preuve les enquêteurs du HCP déployés aux 6e et 8e arrondissements de Yacoub El Mansour. Ils commencent toujours par expliquer leur mission et son intérêt et clôturent leurs questionnaires par «un merci et désolé de vous avoir dérangé». Même face à un SDF psychologiquement souffrant et qui doit renseigner son recenseur sur son état civil, ses diplômes, sa profession, langue parlée et écrite… Le jeune Mustapha Keri s’entretient en anglais avec un SDF subsaharien. Les infatigables Hassan Houssni et Nour-Eddine Outiyi démêlent le cohérent de l’incohérent. Tact et patience sont de mise lorsqu’un homme vous déclare «je fais quotidiennement un aller-retour par avion entre Kénitra et Rabat» et qu’un autre assure «avoir un corps qui compte 20 chambres»! Surréaliste ou pas, cette nuit-là, les sans-abris avaient au moins droit au micro. 

Micro-trottoir... en off

Qui sont les sans-abris? Des gens, comme vous et moi, que la vie et ses traîtrises balancent dans la rue. Durant une nuit tous les 10 ans, le Maroc les recense heureusement .  Sur sa mobylette Peugeot 103, Redouane Zeghoui, moqaddem au 6e arrondissement de Yacoub El Mansour à Rabat, se faufile entre les ruelles pour vous guider tel un GPS vers les SDF. «C’est juste un recensement, vous n’avez rien à craindre», assure-t-il face à un groupe d’immigrés «clandestins» implantés au boulevard El Kifah. Rachida Alaoui note avec assiduité les réponses de son interlocuteur: Guinéen, marié, né en janvier 1986. Il a posé ses valises au Maroc depuis 8 mois. La plupart de ses compagnons de route, Ivoiriens et Camerounais notamment, ont accédé au territoire marocain via l’Algérie. Fuyant la misère ou la guerre, ils n’ont pas perdu pour autant le sens de l’humour: «Je suis célibataire… sauf si vous insistez», lance l’un d’eux à la jeune recenseuse et doctorante en mobilité urbaine, Chaimaâ Oulahcen. Accroupi à même la chaussée publique, Hassan Houssni, interroge un de nos concitoyens. Minuit passé. Yousef Azami, caïd au 8e arrondissement du quartier Al Fath, est en poste. Abrités au centre de Aïn Atiq ou à l’orphelinat de l’ancien médina, les sans-logement «finissent souvent par s’enfuir ou se bagarrer…», déclare-t-il. Mentalement fragiles, la plupart ne supportent pas d’être enfermés.
«La capitale ne compte pas a priori autant de SDF que les villes frontalières comme Tanger au Nord ou Oujda à l’Est», explique Nour-Eddine Ouraini, ingénieur en chef au Haut commissariat au plan (HCP). Toutefois, il est statistiquement avéré que ces laissés-pour-compte «se concentrent surtout en milieu urbain». A Agdal, une jeune femme est couchée avec ses deux enfants en bas âge sur un banc public. «La Fondation Lala Meriem m’a proposé de les reprendre à condition de signer une décharge aux parents adoptifs…».
Un trentenaire originaire de Zagoura se loge au seuil d’une mosquée à Douar Rjafallah. Universel: les lieux de culte sont un refuge. Quitte à fâcher les militants amazighs, un enquêteur note que le jeune jardinier-maçon parle tachelhit. Un ancien militaire opérant dans la transmission se confie: «veilleur de nuit et 14 ans de vie sous les étoiles». «Marocain vous dites! Pourquoi alors on me ferme la porte à l’hôpital et au commissariat?», proteste pacifiquement un autre. Cinquantenaire et sans-abri.
Le HCP n’est pas mère Teresa. Il compte nos SDF pour que l’Etat ne les oublie plus. L’espoir est permis.

Faiçal FAQUIHI

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