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Chronique Militaire

Le rêve d’interdire les drones armés
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:4169 Le 11/12/2013 | Partager

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

Le drone, un engin volant guidé du sol, est devenu un jouet à la mode. «Amazon» envisage de s’en servir un jour pour  livrer ses colis. Mais le drone, une fois armé, est aussi une arme. Le 27 avril 2013, une campagne internationale pour l’interdiction des robots volants capables de cibler et d’ouvrir le feu sans l’intervention d’un opérateur humain était lancée au Royaume-Uni par un ensemble d’ONG coordonnées par Human Wrights Watch (HRW). Car deux sortes de drones sont possibles, les drones tueurs dont se sert la CIA, et les «robots létaux autonomes» (LARS en anglais).  Cette campagne s’ajoute au mouvement qui, depuis plusieurs années, s’oppose aux drones armés(1). La différence entre robots et drones est à la fois vaste et mince; elle est vaste car des drones automatisés ne seront pas conçus avant deux ou trois décennies(2), elle est mince car aucun drone, même entièrement robotisé, n’ira jamais frapper un objectif sans avoir été programmé pour le faire.
Cette campagne a été peu commentée(3). L’intérêt pour un système d’arme novateur et pour les problèmes que pose son utilisation est intervenu depuis que les opérations de la CIA se sont multipliées. Celles-ci, on le sait, entraînent à l’occasion des conséquences, dramatiques pour les populations, fâcheuses pour les relations internationales. Ainsi, celles entre les USA et le Pakistan se sont-elles tendues après la dernière opération de la CIA, le 29 mai(4), juste avant que la mise en œuvre des drones tueurs ne soit confiée par Barack Obama aux militaires, jugés plus disciplinés que les agents secrets.
Toutefois, la prohibition des drones armés est très improbable. L’histoire de l’interdiction d’armes, dites «inhumaines», comme l’arbalète au Moyen Age, montre que les progrès en matière d’armement ne sont pas de ceux auxquels on renonce aisément. Revenir sur l’emploi de ce procédé serait d’autant plus surprenant qu’il rencontre, aux Etats-Unis, leur grand employeur, une très forte approbation, non seulement chez les militaires, mais aussi dans l’opinion. Outre-Atlantique, les «drones tueurs» sont populaires!

Les drones, une arme avantageuse

Le 6 février 2013, le Washington Post titrait «Le public américain aime les drones»(5)! Selon un sondage du même jour, 83% des Américains approuvaient l’utilisation des drones dans la lutte contre les terroristes. Leur rapport coût/efficacité est incomparable. Ces engins combattent les ennemis des Etats-Unis et autres «bad guys»  sans pertes pour les «boys». Avec les drones, pas de corps rapatriés au pays dans leurs sinistres sacs. Il n’est donc pas étonnant qu’au Congrès aucune voix ne se soit élevée pour condamner ces armes. Tout juste, les démocrates ont-ils souhaité que leur emploi soit mieux encadré et réglementé. Mais il aura fallu attendre une décennie pour voir les élus d’outre-Atlantique s’emparer du sujet et le Président prendre les premières mesures.
Techniquement, les drones présentent des avantages opérationnels évidents par rapport aux avions de combat à la très faible autonomie: pas plus d’une heure pour un F16 ou un Rafale sans ravitaillement en vol (RAV). Même avec les pleins ainsi recomplétés, la durée de la mission, dès lors qu’elle se prolonge, devient vite un problème pour le pilote. Un drone, en revanche, peut voler une quinzaine d’heures s’il est armé, et jusqu’à trente-six heures en mission de reconnaissance. L’appareil sans pilote est envoyé sans remords dans une région où le risque est grand d’être abattu. Le raid par un commando des «Navy Seals»(6), mené en Somalie, à l’aube du 4 octobre dernier, contre un responsable shebab, a échoué en raison d’une réaction adverse très vive. Le contraste est évident avec cet autre chef shebab tué par un drone à la fin du même mois. Interrogé par l’AFP, un témoin somalien a seulement raconté avoir entendu une forte explosion et vu un engin volant disparaître dans le ciel. Tout responsable préfèrera toujours envoyer un drone plutôt qu’une trentaine de ses meilleurs hommes pour neutraliser hors des Etats-Unis un terroriste supposé!
Enfin, si certains Etats, tel le Pakistan, protestent hautement contre l’emploi de drones sur leur territoire, ils ne l’interdisent pas formellement. Islamabad, par exemple, élève le ton pour satisfaire son opinion publique, mais consent tacitement. Mieux vaut après tout, au regard de la souveraineté nationale, des raids de drones que l’encombrante présence d’une force militaire étrangère. Depuis 10 ans, les USA ont conduit des centaines d’attaques de ce type, dont 400 au Pakistan, 60 au Yémen, une dizaine en Somalie. User de commandos eût été impossible compte tenu du nombre d’actions à mener et des pertes prévisibles, sans parler des impacts politiques associés. Pour le coup, les sénateurs à Washington se seraient émus! Le grand avantage des drones est d’être sans danger pour ceux qui les servent. Sans ce matériel, bien des missions seraient hors d’atteinte. Ce qui ne supprime pas la nécessité pour tout pouvoir de peser le pour et le contre avant d’engager une opération qui devrait être toujours décidée au sommet de l’Etat.
Le débat, lancé par des ONG, ne devrait pas viser à interdire cette nouvelle manière, non pas tant de faire la guerre, mais de neutraliser des individus jugés dangereux pour la sécurité nationale. La vraie cause à défendre est, d’une part, la nécessité d’un strict encadrement du processus de décision, d’autre part, la négociation d’un hypothétique traité international destiné à préciser comment une attaque de cette nature pourrait être légale au regard du Droit des gens. Un tel traité serait aussi problématique à définir qu’à approuver. En revanche, il ne doit pas être impossible, dans un Etat de droit, de définir précisément les conditions juridiques d’emploi des drones, ce qui, au reste, n’empêchera jamais erreurs et pertes collatérales. Il apparaît que les guerres «réglées» à venir (celles régies par le droit de la guerre) seront toujours plus marquées par la précision des armes, la qualité extrême des renseignements recueillis, le soin apporté à la sécurité des hommes. Le nombre de soldats engagés sera bien moindre que naguère et les pertes enregistrées dans ces guerres-là devraient être plus réduites que jamais. Il faudra cependant toujours compter avec les guerres «décomposées» en forme de luttes sanglantes internes propres aux Etats faillis.

L’emploi des drones

«…Une analyse du débat actuel sur les drones armés devrait nous inciter à moins se focaliser sur le moyen (le robot) que sur son action qui sera vraisemblablement d’une nature plus policière que militaire. Des lignes rouges seront à tracer dans un cadre international multilatéral. Dans le domaine militaire, l’enjeu est de “sanctuariser” le rôle de l’être humain dans la décision d’ouverture du feu des armes offensives et de maintenir un usage raisonné des automatismes des armes défensives. Du côté français, on peut également espérer une réaffirmation de l’attachement au principe de “monopole régalien de la violence légitime” (selon l’expression de Max Weber), inquiet de toute externalisation de l’usage de la force armée à des sociétés commerciales privées».
Eric Germain, «La campagne pour l’interdiction des “robots tueurs” se trompe-t-elle de cible ?», Le Monde, 25 juin 2013

(1) Pour plus de détails, voir Eric Germain, «La campagne pour l’interdiction des “robots tueurs” se trompe-t-elle de cible ?», Le Monde, 25 juin 2013, voir aussi la lettre de «Foreign Affairs», 4 décembre 2013, «Ground the Drones, The Real Problem with Unmanned Aircraft», par Sarah Krepps.
(2) Notons que les drones actuels sont déjà partiellement robotisés car certaines de leurs fonctionnalités sont, ou peuvent, déjà être automatisées, atterrissage, décollage, plan de vol…
(3) Par exemple  le Guardian britannique, 9 et 29 octobre 2013, le Washington Post, 1er novembre 2013.
(4) Voir L’Economiste du 5 juin 2013,  «Drones américains au Pakistan et dégâts collatéraux », pp 34-35.
(5) «The American public loves drones», Chris Cilizza, The Washington Post, 6 février 2013.
(6) Navy Seals, ou commandos de la marine de guerre des Etats-Unis, auteurs, entre autres opérations, de la neutralisation de Ben Laden au Pakistan.

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