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Chronique Militaire

De la guerre civile d’Espagne à celle de Syrie
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:4134 Le 15/10/2013 | Partager

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

«L’Histoire, disait Paul Valéry, n’enseigne rigoureusement rien». Le propos est abrupt mais sensé. Quoi de plus dangereux, en effet, que d’utiliser l’exemple d’une guerre passée pour en conduire une autre. Aucun conflit n’est semblable. Tout diffère, ou presque, époques, lieux, climats, matériels, sans compter la société concernée, les hommes au combat, les raisons qui les font s’entretuer... La Grande guerre a eu beau se dérouler pour l’essentiel d’une tranchée à une autre, la primauté accordée, lors du Second conflit mondial, à la défensive au détriment de la manœuvre, a mené la France au désastre. Seuls les principes de la guerre, dont Napoléon disait qu’ils sont peu nombreux, demeurent immuables(1). A condition de les appliquer… Un journaliste comparaît il y a peu(2) les évènements de Syrie à la guerre d’Espagne (1936-1939). Comparaison n’est pas raison. Comment, les sacro-saints enseignements que tirent d’ordinaire les militaires sous le vocable mieux adapté de «retour d’expérience» pourraient-ils, à soixante-quinze ans de distance, être encore porteurs de leçons? Après tout, c’est possible. Certes, des différences existent, comme l’environnement international. Rien de commun entre la montée des fascismes en Europe dans les années 1930 et l’ambition millénaire des Perses d’étendre leur influence au détriment de leurs voisins. En Espagne, la lutte opposait des laïques aux tenants d’une Eglise tyrannique. On se bat en Syrie pour se venger d’asservissements passés et d’injustices subies; on s’y affronte aussi entre croyants d’un même Dieu au nom de visions opposées. En Espagne, les rebelles étaient des soldats réguliers, décidés à renverser un régime instable et infirme. En Syrie, l’insurrection est le fait de groupes dépareillés où se mêlent bourgeois, paysans, démocrates, extrémistes, militaires, chefs de bandes... Du côté du pouvoir, les membres des unités d’élite sont les enfants choyés d’un régime en lutte pour sa survie et pour celle de la communauté qu’il dirige. Il leur faut défendre des positions lucratives dans une société demeurée, comme hier en Espagne, très inégalitaire. Dans le conflit ibérique, les rebelles demeurent unis, tout au long de la guerre, sous les ordres de Franco, chef incontesté depuis que les circonstances lui ont permis d’écarter ses rivaux. Le généralissime ne dévie jamais de son but: abattre la République, prendre le pouvoir, établir un régime profondément conservateur, appuyé sur une Eglise incrustée dans ses privilèges auxquels, nonobstant quelques courageux prêtres basques, elle n’entend pas renoncer. Si l’horreur, les massacres, les crimes de guerre sont aussi courants en Syrie qu’ils l’étaient en Espagne, les nationalistes espagnols et leurs adversaires républicains, excipent souvent un comportement cohérent. Ainsi les destructions  en Espagne ne sont-elles pas aussi systématiques qu’en Syrie. Alep et Homs sont ravagées par les bombardements. Madrid, assiégée dès novembre 1936, n’est pas écrasée par les bombardiers dont Franco dispose, car il lui faudrait la reconstruire. La capitale de l’Espagne, coupée en deux dès novembre 1936, ne tombera qu’une fois la guerre finie.
«La guerre civile, a écrit Antoine de Saint-Exupéry, n’est pas une guerre, c’est une maladie». En Espagne et en Syrie, les symptômes sont les mêmes. Un régime contesté, une crise sociale manifeste, une société hétérogène où les oppositions internes se cristallisent autour d’historiques différends ethniques, régionaux, religieux. Dans les deux cas, une armée régulière se bat contre des militaires d’occasion. Franco ne rallie pas toute l’armée. Une large partie de la Marine reste fidèle à la République tout comme quelques formations de l’armée de terre. En revanche, la totalité des troupes stationnées au Maroc passe aux rebelles. Les militaires qui refusent de se rallier sont regroupés dans des camps avant d’être exécutés(3). En Syrie, au début, des officiers, y compris de rares généraux, font défection, pratiquement pas d’unités constituées. Ces ralliements cessent vite, insuffisants pour conférer aux insurgés une compétence militaire en dépit, pourtant, de leur courage. Espagnols et Syriens doivent être aidés. Franco compte sur l’Allemagne nazie comme sur l’Italie fasciste. Celles-ci envoient aux nationalistes armes et unités. Les Républicains, eux, attendent beaucoup des démocraties. Ils ont tort ! Londres prône «la non-intervention», une politique à laquelle Paris se rallie. Les quelques envois d’armes et d’avions que le chef de cabinet du ministre de l’Air, le préfet Jean Moulin, s’évertue à rassembler discrètement, ne changent rien à la situation. De leur côté, les Etats-Unis interdisent à leurs citoyens de s’engager dans les brigades internationales. Les contrevenants du bataillon «Abraham Lincoln» seront déchus de leur nationalité. En Syrie, aujourd’hui, la situation est presque la même. La Russie et l’Iran soutiennent activement Bachar, les démocraties occidentales, frileuses comme il y a trois quarts de siècle, rechignent à s’engager, laissant à quelques Etats du Golfe, comme l’Arabie saoudite, le soin de livrer argent et armes aux rebelles. Mais il s’agit plus de combattre l’impérialisme chiite que de promouvoir la démocratie.   
Il y a deux ans, la défaite du régime syrien semblait inéluctable. Ce n’est plus aujourd’hui le cas. Confronté à l’annonce de frappes imminentes franco-américaines en Syrie, Moscou a renversé la situation en incitant Damas à renoncer à ses armes chimiques. Du coup, le chef de la diplomatie américaine s’est félicité de la bonne volonté de Bachar al-Assad. Voilà le dictateur remis en selle, considéré comme un interlocuteur honorable avec lequel il est permis de traiter. A charge pour les rebelles de poursuivre un combat devenu sans espoir. Ces insurgés semblent d’autant plus condamnés que leurs divisions s’accentuent, qu’ils sont aux prises les uns avec les autres, les extrémistes de tout poil s’opposant aux groupes plus ou moins libéraux. Impossible de gagner une guerre sans unité de commandement, sans l’union de combattants déterminés à livrer un combat dont l’enjeu premier, la chute d’un  régime abhorré, transcenderait leurs autres divergences. La guerre de Syrie suit le même chemin que celle d’Espagne: la victoire de la dictature à Damas équivaudra à l’échec en Espagne de partisans sectaires, partagés entre staliniens, trotskistes et anarchistes, incapables de contenir les militaires félons qui les assaillent. Dans les deux cas, une armée régulière l’emporte sur une république impotente à force de divisions ou sur des insurgés incapables de s’unir. Est-ce là un enseignement? Même pas! On le sait: l’union fait la force mais les hommes ne s’y résolvent pas toujours.
L’Histoire, c’est vrai, n’enseigne rien, elle se contente d’expliquer…

Syrie-Irak, terre de discorde

«La Syrie sera la guerre d’Espagne du djihadisme mondial. En effet, jamais un terrain de guerre n’avait rassemblé autant de djihadistes, unis dans la détestation du régime impie de Bachar al-Assad et de l’hégémonie chiite régionale de l’axe Téhéran-Damas-Hezbollah. Ils seraient une quinzaine de milliers (sur 150.000 combattants rebelles), dont un tiers d’étrangers, selon les services de renseignements occidentaux. Mais si la guerre civile ressemble de plus en plus à une guerre d’Espagne arabe, c’est surtout parce que le camp rebelle est miné par de telles dissensions entre «internationalistes» et partisans du «Djihad dans un seul pays» que l’on pense immanquablement aux conflits fratricides entre staliniens, anarchistes et trotskistes dans les années 1930».
Christophe Ayad, Le Monde, 10 octobre 2013

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1936, la faillite des démocraties

«…Dans les quinze jours qui suivirent l’insurrection, il était devenu manifeste que les nationalistes recevraient une assistance militaire de l’Allemagne et de l’Italie alors que les démocraties refusaient de donner des armes à la République. Ce déséquilibre fut encore accentué par le soutien financier accordé aux nationalistes, élément aussi vital dans une guerre longue que l’aide militaire. Dans les premiers jours (de la guerre), le gouvernement républicain contrôlait les 635 tonnes d’or du pays, soit l’équivalent de 715 millions de dollars pour soutenir sa peseta, tandis que les nationalistes ne pouvaient offrir qu’une probabilité de victoire comme garantie de leur devise.
…Les nationalistes se tournèrent immédiatement vers les institutions financières étrangères pour obtenir une aide… Les intérêts d’affaires américains et britanniques allaient fortement contribuer à la victoire finale des nationalistes, soit par une aide active, comme celle accordée par Henry Deterding, le magnat du pétrole, soit par un boycott de la République, en perturbant son commerce par des actions juridiques et en bloquant les crédits au niveau du système bancaire.
Antony Beevor, «La Guerre d’Espagne», op. cit. chapitre 13, Armes et Diplomates, pp 204-205

 

(1) Ce sont «la concentration des efforts», «l’économie des forces», «la liberté d’action» qu’il faut veiller à toujours maintenir.
(2) Christophe Ayad, «Syrie-Irak, terres de discorde», Géopolitique, Le Monde, 10 octobre 2013.
(3) Voir Antony Beevor, «La Guerre d’Espagne», Paris, Calman-Lévy, 681p, Chapitre 6 «Le soulèvement des généraux», pp 98-115.

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