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    Enquête

    Scandale pornographique d’Agadir: La vie brisée des victimes de Servaty

    Par L'Economiste | Edition N°:4097 Le 23/08/2013 | Partager
    Impossible de tourner la page, les dégâts psychologiques sont énormes
    La sanction est permanente, la société ne pardonne pas
    Les photos des filles encore sur le Net

    «Le journaliste belge a abusé de mineures et de femmes marocaines de couches sociales très pauvres. Il a profité de leur précarité. Il a détruit leur vie à jamais et celle de leurs familles. C’est une véritable atteinte à la dignité de toutes les femmes, soutiennent les représentants de l’association Anaruz

    «JE n’ai pas le droit à l’oubli. Je vis constamment dans la hantise d’être rattrapée par mon passé». Le visage fermé et sombre, le regard éteint, K.L exprime tristement combien il est difficile de tourner le dos définitivement à l’histoire monstrueuse et sordide du scandale pornographique d’Agadir dans laquelle elle a été malheureusement impliquée. Et ce, suite à sa rencontre avec le Belge Philippe Servaty, il y a plus de dix ans (pour préserver l’anonymat des jeunes femmes rencontrées, nous avons délibérément changé leurs initiales).
    Pour rappel, douze femmes avaient été jetées en prison en 2005, condamnées par le tribunal de première instance d’Agadir à des peines privatives de liberté allant jusqu’à un an. Et ce, pour s’être livrées aux jeux pervers du touriste du sexe. Celui-ci avait publié sur internet les images de leurs ébats ou tout simplement rencontres. Aussi beaucoup d’entre elles préfèrent ne plus en parler et tentent de changer de vie. Mais est-ce possible quand les photos de ces filles sont encore sur le Net et suscitent toujours des commentaires. 
    K.L avait à l’époque tout juste 20 ans quand son chemin croisa celui de Servaty. Elle était loin de se douter de la perversité de cette nouvelle connaissance. Son arrestation, la réaction de sa famille et de son entourage, partagés entre le regard de la société, et l’amour de leur fille et sœur, elle s’en souvient comment si c’était hier. Mais pour la faire parler du cauchemar, il faut la mettre d’abord en confiance. Sans l’aide et la collaboration de Abderrahmane Lyazidi, président de l’association Anaruz (espoir), seule entité de la société civile à avoir soutenu les victimes de Servaty,  elle n’aurait pas ouvert sa porte à qui que ce soit. La confiance, c’est désormais une chose qu’elle a perdue.  En se mariant il y a six ans, elle pensait avoir mis derrière son dos cette histoire macabre. Mais aujourd’hui, on lui reproche encore son passé. Son époux, qui n’était qu’un ami lorsque le scandale a éclaté, veut la quitter maintenant en lui jetant à la figure «ce vieux dossier». La pression de la belle-famille qui ne l’a jamais acceptée a fini par faire effet sur leur couple. Pourtant, son partenaire l’avait soutenue à l’époque et tout au long de leur vie commune rien ne les départageait. Femme au foyer, elle dit s’être entièrement consacrée à sa vie de famille. «Il ne m’avait pas laissée tomber même quand j’étais en prison. Mais aujourd’hui, il me dit que ce passé ne peut être effacé. C’est tout ce qu’il a trouvé a dire pour demander le divorce», raconte-t-elle tristement. Aujourd’hui encore, c’est sa famille qui est à ses côtés. Elle est retournée vivre auprès d’elle. Tenter de rétablir son couple? Cela ne sert à rien si la confiance n’est plus là, déplore-t-elle. «Il vaut mieux en finir maintenant que d’être insultée encore après dix ou vingt ans de vie commune», lance-t-elle. F.A, la trentaine, une autre jeune femme qui était tombée dans les filets du pervers d’Agadir, est aussi complètement désabusée. Sa vie, après le scandale et sa sortie de prison, ressemble aussi à celle de K.L. Sa famille ne l’a pas lâchée aussi. C’est encore une fois Abderrahman Lyazidi qui nous facilite sa rencontre.

    La jeune femme n’a pas oublié comment certains
    journaux sont allés jusqu’à donner des informations
    sur son identité et son implication dans le scandale.
    Aux côtés de ses parents, elle accepte cependant de parler
    et de raconter tout le mal qu’elle avait eu, quelques mois

    après la grâce royale, de trouver du travail

    La jeune femme n’a pas oublié comment certains journaux sont allés jusqu’à donner des informations sur son identité et son implication dans le scandale. Aux côtés de ses parents, elle accepte cependant de parler et de raconter tout le mal qu’elle avait eu, quelques mois après la grâce royale, de trouver du travail. Un employeur lui avait dit clairement qu’il ne pouvait pas la garder dans son établissement en raison de son implication dans cette sombre affaire. Depuis, elle a fini par trouver du travail, mais cette histoire continue de la hanter dans son sommeil, dans la rue, partout. «Dernièrement j’étais au souk et quelqu’un a lancé le mot CD à mon passage. J’en étais toute renversée», raconte-t-elle. Elle dit avoir essayé de tourner la page, mais il semble de son avis que cela est impossible. Elle est aussi en instance de divorce. Son mari, sous la pression familiale, lui a crûment dit qu’il vaut mieux en finir avec leur relation car leur couple ne peut pas avoir d’enfants en raison de son passé. Des mots traumatisants, c’est le moins que l’on puisse dire. Quel projet forme-t-elle aujourd’hui? «Aucune perspective. Je vis machinalement au jour le jour, c’est tout. La société n’a pas pardonné. La sanction est permanente», souligne-t-elle. Huit ans après cette histoire, I.E, une autre victime de Servaty, n’a pas quitté son village à trente kilomètres d’Agadir. Elle n’a même pas changé de travail.
    L’aide de son patron, un Français, souligne-t-elle, et le soutien de sa famille l’ont encouragée à affronter la rue. Aujourd’hui, elle dit être respectée dans sa localité, mais ne se fait aucune illusion quant à trouver un mari, ajoute-t-elle. Mais encore faut-il qu’elle retrouve confiance dans les relations humaines, poursuit-elle.
    Comme elle, beaucoup de victimes de Servaty souffrent d’importants dégâts psychologiques suite à cette histoire. Elles vont jusqu’à dire qu’elles n’ont plus d’avenir au Maroc. Immigrer dans un autre pays serait, de l’avis de beaucoup d’entre elles, une solution pour vivre réellement. «Ici c’est la mort sociale après cette histoire. Il ne faut pas se leurrer», lance l’une d’elles.

    Immigrer dans un autre pays serait, de l’avis

    de beaucoup d’entre elles une solution pour vivre réellement.
    «Ici c’est la mort sociale après cette histoire. Il ne faut pas se leurrer»,

    lance l’une d’elles

    Le PJD s’en était mêlé à l’époque

    LES victimes de Servaty ne sont pas près d’oublier la réaction de la société civile lorsque le scandale a éclaté. Aucune association ne s’est manifestée pour prendre leur défense.
    Face à l’acharnement de l’opinion publique sur les jeunes femmes et l’indifférence vis-à-vis du principal responsable dans l’affaire, un comité de soutien a créé une association dénommée Anaruz (espoir). C’est dans ce contexte qu’un groupe de personnes s’est mobilisé pour la libération des douze filles condamnées et l’arrêt des poursuites pour les autres recherchées. Abderrahmane Lyazidi, le président de l’entité, se souvient aussi comment la section du PJD Agadir s’est distinguée également par rapport aux autres tendances politiques en organisant un sit-in devant le consulat honorifique de Belgique à Agadir pour dénoncer les actes de Servaty et réclamer son  jugement. Une position, il faut le reconnaître, qu’aucun autre parti politique n’a osé adopter à l’époque.
    Aujourd’hui, huit ans après cette histoire, les membres de l’association Anaruz se disent déçus par le jugement rendu à l’encontre de Servaty.  «La sentence n’est pas à la hauteur  des crimes commis. Le journaliste belge a abusé de mineures et de femmes marocaines de couches sociales très pauvres. Il a profité de leur précarité. Il a détruit leur vie à jamais et celle de leurs familles. C’est une véritable atteinte à la dignité de toutes les femmes», soutient Lyazidi. L’acteur de la société civile tient à mettre en garde contre le fait que personne n’est à l’abri d’autres «Servaty», tant qu’ils peuvent sévir dans notre pays sans être ni inquiétés ni poursuivis. Il faut que tout cela change. «La poursuite judiciaire en Belgique, ce n’est pas le ministère de la Justice marocain qui l’a faite», rappelle-t-il amèrement.

    Malika ALAMI

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