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    Enquête

    Mouvements ultras, plus que des supporters, une idéologie...

    Par L'Economiste | Edition N°:4063 Le 28/06/2013 | Partager
    Une force de mobilisation et une organisation quasi militaires pour certains
    Les bases ne sont pas toujours maîtrisables
    Comment la machine de la violence s’emballe

    Les mouvements ultras constituent un phénomène urbain, dont les manifestations dépassent les limites du stade. Les différents groupes rivalisent en imagination pour illustrer leur attachement à leurs clubs, notamment à travers des graffitis, qui couvrent plusieurs murs à Casablanca ou Rabat. Lors de la réalisation de ces «tags», les membres des groupes peuvent passer la nuit à veiller sur leur création, afin d’empêcher leurs rivaux de la détruire

    «BOUGER sans arrêt» est leur devise. Des fumigènes dans les tribunes, des drapeaux aux couleurs de l’équipe, des chants qui retentissent tout au long du match… Dans nos stades, l’ambiance a changé depuis quelques années. Face à la qualité souvent moyenne des matchs sur la pelouse, les mouvements ultras ont réussi à transférer le spectacle vers les tribunes. Plusieurs spectateurs, approchés par L’Economiste, ont affirmé que ces groupes de supporters ont donné un nouveau souffle au championnat national. Beaucoup d’entre eux assurent qu’ils font souvent le déplacement jusqu’au stade pour regarder de près le dernier tifo préparé par les ultras de leurs équipes. Néanmoins, plus de 8 ans après leur création, les mouvements ultras ne sont pas toujours vus d’un bon œil. Les actes de violence et de vandalisme, qui leur sont souvent associés, ont entaché l’image de ces supporters pas comme les autres. Néanmoins, plusieurs sociologues, qui se sont penchés sur cette question, au niveau international, ont convenu que la violence n’est pas le but d’un ultra, même si la passion et le dévouement de ses membres peuvent les pousser à avoir recours à la casse ou à l’affrontement physique avec les forces de l’ordre ou les supporters de l’équipe adverse. Mais «nous restons loin de la logique du hooliganisme dont on nous taxe. Notre premier objectif est d’être là pour supporter notre équipe tout au long du match, que ce soit à domicile ou en déplacement», explique Amine, un membre actif des Ultras eagles, fidèle au Raja de Casablanca. Mieux, certains sociologues, comme Ibrahim El Hamdaoui, spécialiste des questions de violence et de délinquance des jeunes, «ces organisations peuvent au contraire constituer un élément de socialisation, dans la mesure où elles imposent à leurs adhérents le respect de leur règlement intérieur». Leur principale motivation est de «pousser les joueurs à se surpasser, et donner le maximum sur le terrain, à l’instar de ce que nous faisons dans les tribunes», explique Mohamed, 19 ans, membre actif des Winners, le principal ultra du Wydad de Casablanca. La période des examens oraux à la faculté de droit ne l’a pas empêché d’assister à une réunion de la section locale de cet ultra, tenue dans un jardin public à côté du boulevard Zerktouni, pour préparer le déplacement des supporters à Tanger, afin d’assister à la finale du championnat de basket-ball, prévue ce week-end. Globalement, les mouvements ultras, considérés comme faisant partie de la culture underground, à l’instar du rap ou des graffitis, ont le même référentiel idéologique partout dans le monde. Car il s’agit d’un phénomène introduit au Maroc plusieurs années après son apparition dans les stades européens et latino-américains. D’ailleurs, les noms des stades célèbres, qui ont connu l’apparition des premiers mouvements ultras reviennent souvent dans les chants des sections marocaines. San Siro en Italie, Maracana au Brésil, Bombonera en Argentine… autant de références pour les jeunes ultras marocains. Leur ligne de conduite est pratiquement la même.

    Supporterisme à l’extrême!

    «Comme le qualificatif qu’ils revendiquent l’indique, les ultras cherchent à pousser le supporterisme à l’extrême, c’est-à-dire mettre la meilleure ambiance possible, suivre leur club lors de tous les matchs, à domicile comme à l’extérieur, se comporter en fanatiques, et être l’élite des supporters», selon la description de Nicolas Hourcade, professeur agrégé à l’Ecole centrale de Lyon, dans son travail sur «Les groupes de supporters ultras». Cette volonté d’être une force de mobilisation des supporters du club pousse les dirigeants de ces groupes à imposer aux adhérents des règles de conduite. «Ils sont obligés d’apprendre des chants particuliers, de porter des t-shirts avec le logo et les couleurs de la section, et de respecter les directives des anciens en matière d’action et d’organisation», explique El Hamdaoui. En effet, au sein de ces mouvements, à l’apparence souvent anarchique, règne une grande discipline, une hiérarchie organisationnelle, et une nette répartition des tâches. C’est ce qui ressort des témoignages recueillis auprès de plusieurs membres. Par exemple, les préparatifs pour les chorégraphies des tifos démarrent souvent une ou deux semaines à l’avance, «généralement dans un entrepôt, mis à notre disposition par un supporter, qui encourage l’action menée par notre ultra», fait savoir Issam, un membre des Winners. Pareil pour «les Ultras eagles, mais également d’autres groupes comme les Ultra Askari de Rabat, les Hallala Boys de Kénitra, les Siempre Paloma de Tétouan, ou les Fatal Tigers de Fès», assure Aziz, l’un des anciens des Ultras eagles. Il a souligné que «la préparation du tifo prend beaucoup de temps. Cela commence par la mobilisation des ressources financières, généralement issues des cotisations des adhérents, mais aussi des dons de certains supporters. Par la suite, chaque membre du groupe s’attelle à la tâche dans laquelle il excelle. Certains prennent en charge le design du modèle, avant de prendre les mesures du stade, et appliquer le motif sur le support, généralement en plastique ou en tissu». Les différents membres des ultras avancent que l’introduction des outils technologiques a permis de monter en qualité en matière de réalisation des tifos. Le jour du match, les préparatifs commencent de bonne heure. Pour les grandes occasions, comme le derby ou les compétitions continentales, les tifosis passent la nuit au stade. Des dizaines de jeunes parcourent les tribunes, suivant les instructions des séniors. Ceci est le cas partout dans le monde.
    Car ces ultras «vouent un véritable culte à leur club et le démontrent par leur extrême fidélité. Ils arrivent très tôt au stade, et en repartent très tard. Pour eux, le rituel débute bien avant la rencontre et perdure bien après elle», explique Pascal Charroin, de l’Institut des études politiques de Lyon, dans sa «Contribution à une sociologie des supporters ultras». L’installation des tifos est également une occasion de l’éclatement de bagarres, entre les ultras des deux équipes en compétition, ou même entre ceux de la même équipe. Les épisodes de divulgation du contenu du tifo ou sa destruction par l’ultra adverse avant la date du match, qui ont débouché sur des combats de rue, impliquant armes blanches et jets de pierres, ne se comptent plus. Cela est surtout vrai pour les ultras des deux équipes casablancaises. En effet, le sociologue Ibrahim El Hamdaoui s’est dit «surpris que lors des événements du fameux jeudi noir, à l’occasion du match opposant le Raja aux FAR, des confrontations ont également eu lieu entre deux sections de l’Ultra de l’équipe casablancaise». Pour lui, «cela est dû notamment à la concurrence entre ces sections, non seulement au niveau du soutien de leur équipe, mais également en matière de monopolisation des recettes du marché parallèle, né de l’engouement pour les produits portant le logo de ces ultras». En effet, il s’agit d’un marché qui se développe bon an mal an, en fonction des résultats de l’équipe concernée. T-shirts, écharpes, casquettes, doudounes… autant de produits proposés, en priorité pour les titulaires d’une carte d’adhésion, à des prix variant entre 100 et 300 DH. Les guéguerres entre les sections de la même équipe peuvent également résulter d’une volonté d’instaurer la primauté et l’influence d’une partie sur l’autre. Le conflit entre deux groupes au sein des Winners a conduit, l’année dernière, à des événements malheureux qui se sont soldés par des dizaines de blessés. Il aura fallu l’intervention du président de l’équipe et du coach, pour mettre les dirigeants des deux groupes autour d’une table et d’aboutir à un «cessez-le-feu». Pour d’autres équipes, le clash est souvent le résultat de confrontations entre différents ultras, à l’instar du Raja qui compte plusieurs groupes comme les Ultras eagles, les Green boys… Certains conflits avaient, dans le passé, conduit à des scissions, comme celle des Creators, créés suite à un conflit entre des membres des Winners. Cependant, «si l’objectif premier des ultras est de motiver les joueurs et de pousser leurs équipes vers la victoire, ces actes de violence, à l’intérieur comme à l’extérieur des stades, peut conduire à l’anarchie», estime El Hamdaoui. Néanmoins, il s’agit d’une véritable force «de plus en plus prise en compte par les dirigeants des clubs». Car ils se distinguent par «leur capacité à porter un regard critique sur le monde du football», avance Pascal Charroin. Pour lui, «les ultras se conçoivent comme un contre-pouvoir ou un syndicat des supporters». En effet, les relations entre les mouvements ultras, qui s’approprient l’image du club et son «honneur», et ses propriétaires ou ses dirigeants, n’est pas toujours au beau fixe. En France par exemple, le bras de fer entre les ultras du PSG et les nouveaux propriétaires qataris a tourné au vinaigre, après qu’ils aient été délogés de leur sanctuaire au Parc des princes. Les événements de la Place Trocadero à la suite du triomphe parisien au championnat de France est une illustration de cette relation conflictuelle. Au Maroc, «la pression exercée par ces mouvements impose aux dirigeants de faire preuve d’une sorte de démocratie dans la gestion des clubs», estime El Hamdaoui. A l’image des rebelles du printemps arabe, ils n’ont pas hésité à lever le fameux «Dégage» au visage de certains dirigeants. C’est la pression des ultras du Raja qui avait poussé l’ex-président du Raja, Abdeslam Hanat, à jeter l’éponge, en 2012, même si sa démission a été motivée par «des raisons de santé». Cette année, c’est le président du Wydad, Abdelilah Akram, qui fait les frais des foudres des Winners. Sit-in et manifestations ne se comptent plus depuis quelques mois. La démonstration de force est allée jusqu’à appeler au boycott des matchs du Wydad, qui a conduit, pour la première fois dans l’histoire du football marocain, à vider les tribunes de l’équipe rouge, lors du dernier derby casablancais.

     

    ■ Touche pas à mon virage!
    La grande fidélité vouée par les ultras à leur club se traduit souvent par une appropriation de l’espace. Il s’agit d’un véritable sanctuaire, comme c’est le cas dans différents stades au niveau mondial. Généralement, le public «normal» évite ces zones, qui lui paraissent trop agités. Au Maroc, les ultras du Raja étendent leur pouvoir sur le virage sud, «Curva Sud ou Lmagana» pour les initiés. Leurs rivaux ont choisi de s’installer dans «la Curva Nord ou Frimija». Ils délimitent leurs territoire par le déploiement de bâches portant leurs logos. «C’est une sorte de marque de présence. Des fois, nous pouvons décider d’assister à un match sans déployer la bâche, en signe de protestation. Ce qui signifie que nous ne sommes pas responsables des actes du public dans cette partie», explique Aziz, un membre des Ultras eagles.

    ■ Capo
    Dans leurs virages, les membres des ultras se plient aux consignes des seniors. Les chorégraphies sont dirigées par ceux qu’ils appellent «les capos». Un terme italien désignant le chef qui, généralement, de dos à la pelouse, il coordonne les mouvements et indique les chants à répéter religieusement par les autres membres. Ceux-ci chantent, sautent sur place, agitent des drapeaux… tout au long du match. «C’est l’esprit des ultras», note Mohamed, un membre des Winners.

    ■ Financement
    Constitués principalement de jeunes, dont la plupart sont encore étudiants, le financement des ultras se fait souvent par le biais des cotisations. C’est le cas pour les différents groupes au Maroc. Généralement, l’adhésion annuelle varie entre 100 et 200 DH. L’adhérent a droit à une carte en plus d’un cadeau, généralement un t-shirt avec le logo de son ultra. Cette carte leur permet également d’être les premiers servis dans la vente des produits dérivés. Pour les déplacements, les membres du groupe s’organisent pour collecter les cotisations pour assurer les frais du voyage, généralement par train ou autocar. Pour la réalisation des tifos, certains supporters, même non adhérents, peuvent apporter un soutien en argent ou en nature, notamment en mettant à la disposition du groupe un local pour les préparatifs ou les produits nécessaires à la réalisation de la chorégraphie.

    Mohamed Ali MRABI

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