Enquête

Comment les prénoms amazighs retrouvent un traitement... presque normal
«Les circulaires ne circulent pas!»

Par L'Economiste | Edition N°:4043 Le 31/05/2013 | Partager

«Le mouvement amazigh se bat pour tous les droits humains, les libertés individuelles et de conscience… L’enjeu étant l’égalité des sexes et la dignité humaine», affirme Meryam Demnati

Au-delà de la polémique, le débat sur les prénoms incarne les soubassements d’un combat idéologique mené par des intellectuels et la société civile amazighe. Malgré l’officialisation de l’amazighe en tant que langue officielle du Royaume au même titre que l’arabe, les associations ne cessent de décrier de nombreuses injustices, notamment dans les bureaux d’état civil. Constitution, loi, circulaire… rien ne semble assez fort pour asseoir pour de bon cette culture qui fait partie intégrante de l’identité marocaine. Mauvaise foi, négligence ou simple ignorance? Meryam Demnati, membre de l’Observatoire amazigh des droits et libertés, décrypte les contradictions.

- L’Economiste: Le malaise identitaire amazigh est-il une question politique ou culturelle?
- Meryam Demnati : Quoi qu’on en dise, la question amazighe a toujours été politique sinon idéologique avec une dimension culturelle. Pour comprendre les fondements, il faut revenir au contexte dans lequel a été bâti l’Etat actuel du Maroc et prendre en compte plusieurs facteurs.
Dès l’Indépendance, la langue amazighe ne disposera d’aucun statut dans la Constitution, sera bannie de l’école, des médias et de tous les autres domaines publics ou privés. La mise en place de l’Etat nation sur le modèle jacobin français se construira sur la planification de l’homogénéisation linguistique et culturelle de la  population. L’arabisme et l’islamisme étant les seules normes de référence. La langue et la culture amazighes exclues se trouveront alors en situation de danger. Cette discrimination va entraîner un sentiment général chez les Imazighens de marginalisation politique, économique et culturelle et déclencher un profond malaise identitaire.  C’est ce qui a donné naissance dans les années 1960 à l’émergence d’une nouvelle élite amazighe contestataire issue des universités et des instituts supérieurs, qui s’organisera pour militer contre cet apartheid linguistique et culturel. Aujourd’hui après plus de 50 ans,  le mouvement amazigh compte près de 1.000 associations sur l’ensemble du territoire.

- Pour quelles raisons l’Etat avait-il une nomenclature de prénoms acceptables ou interdits?
- C’était dans le cadre d’une politique d’exclusion linguistique et culturelle en 1996 que l’Etat avait décidé d’interdire les prénoms amazighs. Seule l’identité arabo-islamique figurait dans la Constitution. C’est dans ce même contexte que le mouvement amazigh fera l’objet d’une répression sévère de la part des autorités et des services de police (ndlr: obstacles administratifs, associations inquiétées ou interdites, emprisonnements ou intimidations des militants…). En 2010, l’ONU et HWR avaient interpellé le Maroc sur l’interdiction des prénoms amazighs considérée comme une discrimination à l’encontre d’une grande partie de la population. Dans un Etat de droit, la seule interdiction qu’il peut y avoir au niveau du droit, c’est lorsque ces prénoms sont contraires à l’intérêt de l’enfant et peuvent lui porter préjudice.

- Pourquoi le fait d’arriver à imposer un prénom est aussi aléatoire?
- Un gros problème se pose souvent dans la gestion des différents ministères: les circulaires ne «circulent» pas dans les services, ou sont jetées dans les tiroirs par négligence ou pour une raison idéologique, ou quelquefois parce qu’elles n’ont été élaborées que pour la façade. Souvent le contenu de ces circulaires est si ambigu que les agents les mettent de côté… La circulaire 32.20 de février 2010, qui met fin à l’interdiction des prénoms amazighs, a subi le même sort. Après une requête de l’Observatoire amazigh des droits et libertés et d’autres organismes amazighs, le ministère de l’Intérieur a fait diffuser il y a quelques semaines une note dans tous les bureaux civils et les consulats. Note qui ordonne l’application de la circulaire 32.20 et annonce la fin de l’interdiction des prénoms amazighs. Ce qui montre aujourd’hui que ces interdictions des prénoms amazighs sont l’apanage de certains agents racistes ou corrompus ou seulement ignorants de l’évolution du dossier. Un prénom peut-être en même temps interdit dans une ville et autorisé dans une autre, ou interdit dans un consulat et autorisé dans un autre.

- Comment faire respecter la loi?
- Il faudrait plus de rigueur et de sérieux. Il faut aussi veiller à ce qu’aucun fonctionnaire de l’Etat n’en fasse qu’à sa tête. Les circulaires relatives à la langue amazighe ont subi le même sort de 2003 à 2011 dans  le ministère de l’Education où chaque académie n’en a fait qu’à sa tête. Le résultat, on le voit aujourd’hui, est catastrophique.

- Quelles sont les zones les plus récalcitrantes?
- Ces derniers mois, plus d’une vingtaine de prénoms ont fait l’objet d’interdictions: Anir, Massin, Tilelli, Masilya,  Syphax, Sifaw, Tifawt…  Il apparaît que la majorité des cas d’interdictions concernent les consulats marocains: Lille, Anvers, Lyon… Quand bien même les parents avancent l’argument de la circulaire 32.20, certains agents mal intentionnés leur demandent de rapporter un document officiel qui préciserait la signification du prénom… Cherche-t-on à connaître le sens de Wissal, de Hind, ou d’autres prénoms non amazighs?

- Quels sont les combats qui restent à mener?
-Le militantisme amazigh ne se limite pas seulement aux revendications linguistiques et culturelles. C’est aussi un combat pour l’édification d’une société démocratique moderne et un Etat de droit. Le mouvement amazigh propose un projet sociétal où toute discrimination qu’elle soit raciale, culturelle, religieuse ou contre les femmes devra être bannie. Il se bat aussi pour tous les droits humains, les libertés individuelles, de conscience… L’enjeu étant l’égalité des sexes et la dignité humaine. Si une de ses premières revendications a toujours été l’officialisation de la langue amazighe, c’est qu’il s’agit de la partie la plus visible de l’identité amazighe et qu’elle est menacée. L’Unesco l’ayant classée parmi les langues en danger, sa prise en charge par l’Etat doit se faire au plus vite pour empêcher son extinction. Son officialisation est une grande avancée pour le mouvement amazigh. Aujourd’hui, un débat autour d’une loi organique stipulée dans la Constitution est à l’ordre du jour dans toutes les activités des associations amazighes. Notre prochain objectif est de faire adopter une loi organique qui devra garantir une réelle mise en oeuvre de l’officialisation de la langue amazighe.

Propos recueillis par Sanaa EDDAÏF

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