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    Enquête

    Arrêtons de diaboliser la sexualité!

    Par L'Economiste | Edition N°:3994 Le 22/03/2013 | Partager

    Aussi célèbre en Belgique qu’en France, Pascal De Sutter est un expert spécialisé dans les domaines de la sexologie et de la psychologie politique. Professeur de psychologie, clinicien et chercheur à l’Université de Louvain en Belgique, De Sutter est connu pour ses travaux et découvertes en sexologie, traitant le désir sexuel hypoactif, l’éjaculation précoce et les liens entre bonheur, santé et sexualité. Né en 1963 à Bruxelles, ce professeur, de nationalité belge, a à son actif un master en sciences de la famille et de la sexualité, un master en psychologie et sciences de l’éducation et un doctorat en psychologie à l’Université Catholique de Louvain. Il se distingue par son franc-parler. Son émission «Les français, l’amour et le sexe», diffusée en 2010 et 2011 sur M6, a fait incroyablement monter les audiences de la chaîne. Pour la première fois, De Sutter accorde un entretien à la presse maghrébine et africaine.

    - L’Economiste: L’éducation sexuelle est taboue, un tabou partout dans le monde?
    - Pascal De Sutter: La question d’éducation sexuelle n’est pas un tabou universel. Elle est surtout taboue dans des pays très puritains tels que les Etats-Unis, mais elle n’est pas taboue au Canada ou dans les pays scandinaves. Au Québec, en Suède ou au Danemark, il est considéré comme parfaitement normal de donner une bonne éducation sexuelle aux jeunes. Les gens qui ont peur de l’éducation sexuelle sont ceux qui perçoivent la sexualité comme quelque chose de fondamentalement négatif. En fait, les gens hostiles à l’éducation sexuelle à l’école s’imaginent que l’éducation dans ce domaine est le rôle exclusif des parents. Or, les parents ne sont pas les personnes les mieux placées ou les plus compétentes pour en parler.
    De plus, je trouve qu’il est finalement assez «malsain» de parler de sexe avec ses enfants. Car cela crée une ambiance un peu «incestueuse» que de s’intéresser à l’intimité de ses enfants ou de partager sa propre intimité sur ce sujet délicat. Il est préférable que ce soit quelqu’un extérieur à la famille qui donne de l’éducation sexuelle.

    - Sur quels critères peut-on se baser pour définir une bonne éducation sexuelle?
    - L’éducation sexuelle basée sur des données scientifiques en sexologie doit faire contrepoids à l’ignorance, les superstitions et la pornographie que les jeunes consomment. Elle ne doit pas viser qu’à réduire les MST et les grossesses précoces, mais doit constituer une véritable éducation à l’amour, à la sensualité et au respect mutuel des sexes.

    - Qu’apporte-t-elle de si bénéfique à la société?
    - Les hommes gagneraient à partager leur vie intime avec des femmes qui possèdent une bonne éducation sexuelle et sensuelle. J’ai moi-même dans ma clientèle de nombreuses femmes qui, mariées vierges et avec une éducation sexuelle déficiente, sont incapables de donner du plaisir à leur mari et à elles-mêmes. Elles sont parfois même incapables d’avoir des enfants car elles souffrent de vaginisme (ndlr: contraction involontaire des muscles qui empêchent la pénétration). Il ne faut pas voir la sexualité comme un danger, mais comme une opportunité. Bonheur sexuel pourrait aller de pair avec prospérité matérielle. Les pays où les gens sont les plus heureux et les plus aisés, notamment au Canada, au nord de l’Europe, au Japon et à la Corée du Sud, sont aussi ceux où les gens ont la meilleure éducation sexuelle. Les pays les plus pauvres, les plus rétrogrades et les plus violents sont ceux qui sont les plus puritains. L’histoire montre que l’émancipation des femmes et la tolérance sexuelle sont sources de prospérité, de grandeur et de bonheur pour toutes les civilisations.
    - Devrait-on suivre la France en matière d’éducation sexuelle?
    - La France est un beau pays, mais probablement pas le meilleur exemple à suivre en matière d’éducation sexuelle. Il est préférable de se tourner vers le Québec qui est à la pointe de l’éducation sexuelle et sensuelle. Il est très intéressant d’observer ce qui se passe dans le domaine de l’éducation sexuelle dans cette province francophone. Les sexologues français, suisses et belges francophones s’inspirent d’ailleurs de ce qui se fait au Canada.

     

    Frustrations

    Les raisons de la déficience d’éducation sexuelle au Maroc sont certainement multiples. «Beaucoup de gens simples s’imaginent que parler de sexualité à l’école ouvre la porte à la débauche et à la perte d’une saine pudeur», indique le sexologue belge, Pascal De Sutter. «En vérité, c’est exactement le contraire». Au Canada où les jeunes reçoivent une bonne éducation sexuelle, il y a beaucoup moins d’excès en matière de comportements sexuels qu’aux Etats-Unis, par exemple, où l’éducation sexuelle est déficiente. Il ne faut pas oublier que les jeunes ont maintenant un accès aisé à la pornographie sur internet, voilà où ils apprennent leur éducation sexuelle! «Et les effets sont catastrophiques si nous ne leur donnons pas en contre-poids une bonne éducation sexuelle, respectueuse de l’homme et de la femme», estime De Sutter. «Nous pensons souvent que la religion est un obstacle. Nous devrions plutôt dire que c’est une interprétation obscurantiste de la religion qui est un obstacle», poursuit-il. «Beaucoup de gens pense que l’Islam est une religion puritaine en soi. Rien n’est plus faux. L’Islam est, à l’origine, bien moins puritain que la religion israélite, le catholicisme ou le protestantisme». A l’âge d’or de l’Islam, il existait une grande tolérance vis-à-vis de la sexualité des hommes mais aussi des femmes. L’Empire ottoman cultivait le raffinement érotique et la sensualité. «Ce sont les périodes de décadence d’une religion qui attisent le puritanisme». Aux pires périodes de l’inquisition catholique, les puritains en tout genre persécutaient les hommes et les femmes de leurs pudibonderies. Les femmes devaient se couvrir de la tête aux pieds et les jeunes gens ne pouvaient découvrir les joies de la sexualité sous peine de sanctions terribles. «Tout cela n’était que le reflet des frustrations sexuelles des prêtres catholiques qui étaient eux-mêmes malheureux dans leur propre vie intime», explique le sexologue. Hélas, il semblerait qu’un phénomène similaire se produit actuellement dans une bonne partie du monde musulman. Aujourd’hui, «une toute petite minorité de Wahhabites frustrés imposent souvent leur vue de la sexualité à une immense majorité de musulmans plus ouverts et tolérants». Cette influence néfaste explique peut-être une part des réticences à dispenser une éducation sexuelle intelligente dans les écoles.


    Propos recueillis par
    Bouchra SABIB

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