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    Enquête

    Incivisme: Comment on en est arrivé là

    Par L'Economiste | Edition N°:3984 Le 08/03/2013 | Partager

    Soumaya Nouamane Guessous

    • Bouchaïb Karoumi

     

    Comment s’explique l’incivisme des Marocains?
    Soumaya Nouamane Guessous, sociologue, et
    Bouchaïb Karoumi, psychiatre, décryptent le phénomène

    - L’Economiste: Où voyez-vous les comportements inciviques?
    - Soumaya Nouamane Guessous: Le meilleur exemple que remarquent les étrangers qui viennent au Maroc, c’est la conduite des automobilistes, des motocyclistes et des piétons. C’est la plaie et la honte du Maroc! Si l’on cherche une image symbolique de l’incivisme au Maroc, ce serait d’abord cela. L’éthique d’une société, son civisme, sa citoyenneté et son éducation se mesurent d’abord à ses comportements dans l’espace public. Je pourrais citer un autre exemple dont on ne parle jamais. Quand j’arrive dans n’importe quel pays, je peux mesurer le degré de civisme d’une population en allant dans les toilettes publiques. Nous sommes dans une société qui se targue d’être musulmane et qui est étouffée par le discours islamiste, par les signes extérieurs de piété, mais force est de constater que les toilettes sont d’une saleté déplorable, que j’ai rarement vue dans d’autres pays.
    - Bouchaïb Karoumi: L’incivisme est un constat que l’on peut faire chez la majorité des Marocains pour ne pas dire la totalité et ce, quelle que soit la classe sociale dont ils sont issus. L’incivisme est un comportement qui relève plutôt d’un état d’esprit. L’une de ses principales causes réside dans l’absence du sens de la responsabilité individuelle. Les Marocains forment une société de type groupal. Ce qui veut dire qu’on vit et qu’on se fond dans le groupe. En clair, on veut toujours garder une image conforme à l’idée du groupe et, en même temps, on rejette la responsabilité sur le groupe. Le Marocain n’est pas éduqué pour être doté du sens de la responsabilité individuelle. D’ailleurs, les familles marocaines estiment généralement que l’enfant est un être qui n’est pas encore capable de comprendre et que son éducation se fera avec le temps. D’où l’absence du sens de la responsabilité individuelle et de l’autonomie. Ainsi, à l’âge adulte, le Marocain est formaté et préconfiguré pour avoir des comportements irréfléchis. Concrètement, il se dit: «Moi, je fais comme les autres». Par conséquent, quand il voit quelqu’un brûler un feu rouge, il fera comme lui en se disant: «Pourquoi pas moi?».

    - Comment s’explique ce phénomène?
    - SNG: C’est d’abord l’éducation. La notion de citoyenneté n’est pas du tout véhiculée. L’éducation, c’est quelque chose qui commence au foyer. Les parents n’éduquent pas leurs enfants au civisme, même vis-à-vis des voisins. Mettre sa poubelle, par exemple, devant sa maison est un manque de civisme.  Il y a également le discours religieux. Nous sommes dans un pays où les signes de piété se développent à un rythme ahurissant, mais le discours religieux, qui à la base doit être fondé sur l’éthique et le civisme, ne joue pas ce rôle. Nous avons un discours religieux qui culpabilise, qui condamne et pousse à la haine et au rituel. Mais il a oublié le fondement de la religion, qui est justement le civisme et le respect de l’autre.
    - BK: C’est une question d’éducation. Ainsi, si l’on prend les adultes d’aujourd’hui, ils ont grandi dans un climat de peur du père, de la mère, du maître, du policier… Le comportement a toujours été conditionné par ce sentiment de peur, c’est-à-dire que quand il n’y a pas ces personnes qui inspirent la peur, le Marocain estime qu’il a tous les droits. Le sentiment de peur est attribué au fait que, chez eux, les parents imposent leur point de vue, ne communiquent pas et n’argumentent jamais. L’enfant grandit donc dans un climat d’autorité absolue et non de dialogue. Par conséquent, le Marocain a des comportements plus par peur que par conviction. Le même schéma se reproduit dans la société. Quand un conducteur, par exemple, voit un policier, il ralentit. Et quand il n’y a aucune présence policière, il accélère ou enfreint les différentes règles du code de la route.

    - Sur quoi faut-il agir maintenant?
    - SNG: Par des campagnes qui devraient commencer par les mosquées, parce qu’il faut  reconnaître que ce sont les moyens de communication qui influencent le plus la population. Il faut que les imams soient formés dans un programme et orientés pour développer le civisme. Il faut aussi arrêter de dire aux gens de passer le pied droit avant le gauche en allant dans les toilettes parce que ce n’est pas ce dont le Maroc a besoin. Le système scolaire doit être entièrement revu avec un encadrement de l’enseignant et des ressources humaines pour que eux-mêmes aient des comportements civiques. Même dans les écoles, certains enseignants manquent de civisme en ne respectant pas l’étudiant, la ponctualité, en instaurant un climat de terreur au nom de leur pouvoir… Mieux encore, les lois doivent être appliquées et à tous les niveaux. Mais il reste toujours possible d’éduquer la population, qui reste quand même réceptive. Le problème, c’est qu’on n’utilise pas des moyens et des outils adaptés. Aujourd’hui, les ronds-points giratoires, par exemple, constituent la véritable plaie de la circulation. Il y a actuellement un spot qui passe à la télévision pour expliquer aux gens comment fonctionnent ces ronds-points. C’est un film auquel on ne comprend rien du tout. Ses concepteurs n’ont pas tenu compte de la mentalité des Marocains.

    - BK: En réalité, l’incivisme n’est pas inscrit dans les gènes des Marocains. D’ailleurs, quand ils vivent à l’étranger, ils respectent les lois des pays d’accueil. Il faut commencer par une prise de conscience et éduquer nos enfants au respect des règles de la vie collective, des codes, de la propreté, de l’hygiène… Il ne faut pas attendre que les enfants deviennent adultes. Il faut également travailler sur les adultes. Toutefois, il faut savoir que les différentes campagnes de sensibilisation n’ont pas beaucoup d’impact car elles ne tiennent pas compte du caractère psychologique groupal du Marocain. En clair, lorsqu’une campagne de conduite, par exemple, s’articule autour d’un slogan tel que «Soyons tous vigilants», le Marocain se dit: «Je dois d’abord voir les autres le faire avant de me conformer moi aussi». Par conséquent, il faut que ces messages s’adressent directement à l’individu afin de réveiller chez lui le sens de la responsabilité. Car lorsqu’on s’adresse à la collectivité, la responsabilité se dilue.

    Scènes du quotidien

     

    Propos recueillis par Hassan EL ARIF

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