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Chronique Militaire

L’active participation des alliés de la France à l’opération «Serval(1)»
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:3972 Le 20/02/2013 | Partager

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009) 

Même si l’armée malienne doit être reconstruite, même si certains contingents africains peinent à rejoindre Bamako, dûment formés, armés, équipés, la France au Mali n’est pas seule. Peut-être aurait-elle pu agir sans l’aide des alliés et de l’Union européenne (UE). Mais cela aurait pris plus de temps et aurait coûté plus cher. L’efficacité eût été moindre. Les armées françaises pèchent par l’insuffisance de leurs capacités de transport aérien, le nombre trop réduit de ravitailleurs en vol, un manque criant de drones d’observation.
Dans ces trois domaines, les moyens mis à la disposition des armées françaises par les Européens, le Canada, les Etats-Unis, ont permis de compenser les déficiences. La coopération avec les Etats-Unis est tout spécialement efficace. Ce n’est pas nouveau. On l’avait déjà noté, en 1986-87, quand Paris appuyait les troupes tchadiennes lancées à la reconquête du Borkou-Ennedi-Tibesti, le BET, alors occupé par les légions de Kadhafi (voir encadré). En 2013, le Pentagone a consenti à placer sous contrôle opérationnel français les éléments qu’il a détachés pour participer à la défense de l’Etat malien(2).
L’aide européenne a été «utile, précieuse, coûteuse»(3). La France, pourtant, s’était engagée au Mali – efficacité et secret des opérations obligent – sans demander à ses alliés leur avis, encore moins le concours qu’elle espérait en recevoir. En possession, depuis des mois, du dossier «Sahel», les Européens ont parfois été lents à réagir. Ces tergiversations ont plusieurs raisons, politiques, psychologiques, constitutionnelles, défaut de leadership chez la Haute représentante de l’UE, madame Ashton…Au 16 février, à Bruxelles, on peinait encore à trouver les quelques dizaines d’hommes requis pour protéger la mission européenne de formation de l’armée malienne (EUTM). A cette même date, il manquait toujours un Etat volontaire pour dépêcher deux hélicoptères sanitaires avec équipages et personnel de soutien. Une réticence étrange s’agissant d’une mission peu dangereuse, non contestée par les électeurs, utile aux populations. Les matériels, cependant, ne sont pas tout, les personnels non plus! Il y a les restrictions d’emploi imposées par les pays contributeurs. C’est qu’il a fallu un mois pour que La Haye autorise son KC-10(4) à se poser à Bamako, jugé insuffisamment sécurisé. Au même moment, pourtant, Air France/KLM, Air Algérie, d’autres compagnies encore, se posaient sans réticence sur cet aéroport international, lequel accueillait aussi les appareils militaires belges, allemands, italiens, canadiens, espagnols(5)…
A l’OTAN, les normes diffèrent parfois d’un Etat à un autre, jusqu’à l’absurde. L’équipage du C17(6) de la Royal Air Force envoyé sur la base d’Evreux (France) pour y charger des rations de combat, s’est refusé à le faire parce qu’elles contenaient des allumettes! Il a fallu, pour régler l’incident, l’intervention personnelle des deux chefs d’état-major, le français et le britannique!

 

Une impressionnante coopération multinationale

Il y a les prétentions financières. Les Etats-Unis, qui avaient fait payer à la France la location des appareils destinés à parachuter sur Kolwezi, le 19 mai 1978, le 2e Régiment étranger de parachutistes stationné en Corse(7), entendaient en faire autant avec les appareils affectés à «Serval». La presse US ayant trouvé la mesure excessive, le Pentagone n’exige plus que le remboursement du kérosène…
Toutefois, l’aide apportée à la France par ses commensaux de l’UE et de l’OTAN est loin d’être marginale. Britanniques, Canadiens, Belges, Allemands, ont été les premiers à rejoindre. Sans tarder! Britanniques (un C17) et Canadiens (deux C17) le 14 janvier, Belges (deux C130(8), deux hélicoptères sanitaires), le 15, Allemands (deux Transall(9)), le 17.  Tous se sont posés là où on le leur demandait, les Belges allant même à Gao et à Tombouctou.
Au 12 février, les C130 belges avaient acheminé 280 tonnes de matériels et 399 personnels, les C17 canadiens, 730 T de matériels. Un C130 espagnol, basé à Dakar, a transporté à Bamako 185 passagers et 40 tonnes de fret en 60 heures de vol, les Transall allemands, 337 personnels et 92 tonnes de fret en 48 vols… soit 1.000 tonnes de fret et 1.000 passagers.
Il faut ajouter le rôle joué par le Commandement européen de l’aviation de transport, l’EATC qui gère les moyens européens regroupés. Cet organisme a pris le relais, en France même, des missions de routine, comme l’entraînement des parachutistes. Frais engagés: soixante millions d’euros!
Les Etats-Unis ont privilégié l’opérationnel. Comme on le sait, l’US Air Force a ravitaillé en vol Rafale et Mirage, participant ainsi aux missions de combat. Sans cette aide, la France n’aurait pu assurer, à beaucoup près, les missions de bombardement, d’appui et de reconnaissance déjà effectuées.
Le Centre national des opérations aériennes (CNOA), installé sur la base aérienne 942 de Mont-Verdun (Rhône), a pris sous son contrôle opérationnel les appareils de transport alliés mais aussi les avions espions délégués par Washington ainsi qu’un «Sentinel» britannique, basé au Sénégal, arrivé fin janvier. Le 13 février,  «le Pentagone a proposé de mettre à disposition, outre ses drones déjà déployés, un «Joint STARS», avion radar capable de surveiller 50.000 km2, et de repérer n’importe quelle petite cible mobile au sol(10)».      
Ce détachement de forces américaines, même peu nombreuses, sous contrôle étranger, est sans précédent depuis 1918. Cette année-là, le corps expéditionnaire US de French avait été subordonné à Foch, généralissime des armées alliées.
Depuis, les Etats-Unis refusent de placer leurs unités sous commandement étranger. Mais au Mali, le Pentagone a sans doute jugé plus commode de laisser un centre opérationnel unique, français en l’occurrence, diriger des opérations incluant des unités et des appareils américains.
Ceci témoigne du soutien apporté à «Serval» par la communauté internationale, Algérie incluse. Après avoir ouvert son espace aérien aux Rafale, Alger a consenti, pour la première fois depuis 1962, à ce que ses militaires se concertent avec leurs homologues français pour coordonner la lutte contre les terroristes d’AQMI(11).
Il serait toutefois souhaitable que les forces françaises se retirent du Mali sans trop tarder, dès lors que les diplomates auront jeté les bases d’une réconciliation entre les Touaregs et leurs maîtres à Bamako, une issue en forme de pari, loin d’être gagné d’avance!

(1) Le serval est un félin africain, de taille moyenne, proche du chat doré et qui présente plusieurs points communs avec le guépard.
(2) Voir Nathalie Guibert, «La base de Mont-Verdun, tour de contrôle de ‘‘Serval’’, in Le Monde, dimanche 17-lundi 18 février, p.3.
(3) Voir bruxelles2.eu, 14 février 2013, «Les alliés au Mali: encombrants, inutiles, utiles? Le vrai, le faux…», l’article recense les moyens européens déployés et les difficultés rencontrées.
(4) Le KC-10 Extender, de fabrication américaine, est un dérivé du triréacteur DC10, construit par McDonnel Douglas, apparu dans les compagnies au début des années 1970. Le KC-10 est un ravitailleur en vol, transformable pour le transport de fret, voire pour celui de passagers.  470 exemplaires produits.
(5) Bruxelles 2, op. cit.
(6) Le C17-A, troisième appareil américain de transport à porter le nom de Globemaster, est à quadriréacteur Boeing à aile haute. Sa charge utile: 76 tonnes. Il peut parcourir 4.450 km, atterrir en moins de 1.000 mètres. Il est ravitaillable en vol. En 1998, à titre de démonstration, 8 C17 A GlobemasterIII ont largué troupes et matériels en Asie centrale après avoir volé 19 heures et parcouru 15.000 km depuis les Etats-Unis…
(7) Voir «Invasion du Shaba et intervention française à Kolwezi (1978)» in «Un siècle de crises internationales», Bruxelles, 2009, André Versaille éditeur, pp 185-188.
(8) Le Lockheed C-130 Hercules est un avion de transport militaire conçu aux Etats-Unis à la fin des années 1950. Il a rencontré un succès spectaculaire puisqu’il est encore en service aujourd’hui dans 68 pays, dont le Maroc. Il est le seul appareil de transport au monde à avoir réussi à se poser sur un porte-avions, en 1968!
(9) Le C-160 Transall est un appareil de transport franco-allemand, dont le premier vol date de 1963. Construit à 169 exemplaires, il est en service en Allemagne et en France et a été exporté en Turquie et en Afrique du Sud. Un autre type de Transall, dit de nouvelle génération, est sorti en 1981. Construit à 21 exemplaires, il est en service seulement en France. Quatre ont été transformés pour servir de relais transmission, deux autres pour procéder à des écoutes électroniques.
(10) Nathalie Guibert, article cité.
(11) François Clémenceau, «Ces nouvelles missions invisibles de l’armée française»,  «Le Journal du Dimanche», 17 février 2013.

Tchad: un exemple de coopération des services de renseignement militaire américains (DEA) et français (CERM), 1986-87

Les opérations franco-tchadiennes connaissent en 1986 une ampleur exceptionnelle. En février 1986, l’armée française intervient pour soutenir les autorités de N’Djamena, après le franchissement par l’armée libyenne du 16e parallèle (au sud du BET). La base libyenne de Ouadi Doum est bombardée par les Jaguar français le 16 février à l’aube. L’année suivante, les Tchadiens reconquièrent la partie septentrionale de leur territoire occupée par les Libyens.
Dans les décisions prises par François Mitterrand, les informations sur les intentions libyennes jouent un rôle essentiel. Pour l’essentiel, les renseignements sont obtenus de source technique, observation spatiale d’une part, écoutes radio-électriques, d’autre part. Les échanges de renseignement entre la France, ses alliés, ses amis, sont permanents et fructueux.
En 1986, la France dispose de SPOT, son premier satellite d’observation. Mais la définition des images produites (30 mètres) interdit toute utilisation tactique. Vue par SPOT, la base de Ouadi Doum est un petit cercle perdu dans le désert. Dès lors, l’aide américaine prend toute sa valeur.
Chaque semaine, fourni par l’ambassade des Etats-Unis à Paris, un compte rendu détaillé des observations spatiales US du Tchad parvient au Centre d’exploitation du renseignement militaire, le CERM. Très précis, ce document permet de suivre l’évolution du dispositif libyen au Tchad. Cependant les «opérations» françaises jugent souvent nécessaires de vérifier par elles-mêmes le bien-fondé de leurs hypothèses sur les images américaines.
La requête est transmise à Washington. Il faut 72 heures pour que les photos prises par les satellites US parviennent par avion régulier au CERM, convoyées par deux officiers de la Defense Intelligence Agency (DEA) qui ne les quittent pas des yeux, ces documents étant hautement classifiés.
Il en va de même des écoutes. Celles concernant le Tchad sont fournies par les stations françaises installées en Afrique. Les écoutes américaines intéressant ce théâtre sont transmises deux fois par semaine au CERM. Elles permettent de vérifier, et parfois de préciser, le contenu des écoutes nationales. Outre les Etats-Unis, l’Egypte et la Tunisie communiquent à la France le résultat de leurs propres écoutes… 
Amiral Pierre Lacoste,
«Le Renseignement à la française»,
Paris, Economica, 1998,
630 p. pp 161-170

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