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Chronique Militaire

A un siècle d’écart, des révoltes touareg
qui se ressemblent étrangement!
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:3962 Le 06/02/2013 | Partager

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009) 

LE 2 février dernier, la visite de François Hollande à Tombouctou, ville conquise en 1894, par le colonel Joffre, futur généralissime, avait quelque chose de surréaliste. On se prenait à évoquer ces révoltes touareg que la France coloniale avait naguère réprimées. Car en dépit de la sympathie éprouvée par les officiers français pour ces aristocrates du désert, les rapports entre le colonisateur et les nomades sahariens n’ont pas toujours été chaleureux.
L’histoire est parsemée de massacres, comme celui de la mission Flatters en 1881(1), de périodes de calme relatif troublé par les rezzous, mais aussi de révoltes. Car les Touareg se sont souvent rebellés. Contre la France, d’abord, qui leur imposait regroupements, soumission, limites de parcours, leur interdisait de piller les sédentaires et d’en vendre comme esclaves; ensuite, dès 1960, contre les nouveaux Etats, Tchad, Niger, Mali…Ceux-ci n’ont jamais eu l’envie, ni les moyens, d’administrer sérieusement des nomades très hostiles à ces descendants d’esclaves devenus leurs maîtres.
Les évènements du Mali sont la suite des disputes séculaires entre nomades et sédentaires, éleveurs et cultivateurs, blancs et noirs, musulmans et ceux qui le sont moins, ou qui le sont différemment. Et de se rappeler «la grande révolte» touareg(2)  de décembre 1916 à mars 1917. Des troubles maliens à cette insurrection historique, causes et opérations sont souvent semblables.

 

Des causes quasiment identiques

La révolte de 1916 débute par le soulèvement au printemps des Touareg de la boucle du Niger. Elle est dirigée par Firhoun, l’aménokal(3) des Oulliminden. En décembre, les nomades de l’Aïr, massif du nord du Niger(4), entrent à leur tour en dissidence. Simultanément, en Tripolitaine, des tribus s’agitent. La guerre sainte a été proclamée à l’instigation des Turcs, premiers colonisateurs, tout juste évincés par les Italiens. Ceux-ci, en août 1914, ont dû évacuer en hâte leurs positions de Ghat et de Ghadamès. Ils ont enfoui armes et munitions, trop lourdes pour être emmenées mais qui sont récupérées par les tribus senoussies(5). A l’automne 1916, celles-ci entreprennent de vastes opérations. Leur chef, Si Labed, petit-fils du grand Senoussi, lance ses bandes vers le Sahara algérien. Le 1er décembre, Charles de Foucauld est assassiné à Tamanrasset. Le 13 décembre, le targui Kaossen, à la tête de 200 hommes, investit le poste d’Agadès, tenu par une compagnie de 140 tirailleurs sénégalais…
Ce poste a été créé en 1906, un an avant celui de Kidal («libéré» par les troupes françaises le 1er février 2013). Au Tibesti, les postes de Bardai et de Zouar datent de 1914. Tardive, la conquête des confins sahariens des colonies françaises d’Afrique ne s’est pas effectuée aisément. La résistance des nomades, les distances considérables à parcourir, la méconnaissance du désert, n’ont pas facilité les choses.
Ce soulèvement a donc trois causes, l’exaspération des Touareg confrontés aux exigences de l’administration française, le prosélytisme des Senoussis, désireux de propager «la vraie foi», l’irruption au Niger de bandes bien armées. Kaossen dispose même d’un canon, célèbre en Afrique, visible à Agadès où il est toujours installé devant le grand hôtel de l’Aïr!
97 ans plus tard, au Mali, ex-Soudan français, les similitudes sont impressionnantes! Les Touareg ne veulent plus de l’Etat malien, des extrémistes imposent une foi dévoyée, les armes libyennes abondent...

 

Des opérations d’envergure en 1917 et 2013

En 2013, la France a dénoncé le péril terroriste susceptible d’atteindre l’Europe. En 1916, le ministre des colonies(6)  s’inquiétait aussi: «La solidité de notre établissement au sud du Sahara se trouve menacée… Il s’agit de sauvegarder notre prestige de la Méditerranée au golfe de Guinée»(7). Pas moins!
Aussi la manœuvre est-elle, dans les deux cas, à la mesure des espaces africains. En 2013, avions de combat et troupes viennent de France et du Tchad, d’autres unités de Côte d’Ivoire, les Atlantic de reconnaissance de Dakar, les forces spéciales et les hélicoptères de combat du Burkina, les drones et les soldats du Niger. Bamako attend encore quelque 6.000 hommes, venus de toute cette partie de l’Afrique, Nigeria et Ghana inclus.
En 1917, c’est la même chose! Pour stopper les colonnes des Senoussis et dégager le poste encerclé, une grande opération doit être montée. Agadès, via la mer et le Nigeria britannique, est à 4.000 km de Dakar. L’aide de Londres est demandée, aussitôt accordée. Il faut rassembler des hommes, réquisitionner les chameaux, confectionner des centaines d’outres pour stocker l’eau…Une colonne d’assaut est constituée, forte de 1.200 hommes. 600 d’entre eux, des canons, des mitrailleuses, des chevaux, arrivent de Dakar par la mer et le train, au travers du Nigeria jusqu’à Kano, puis à pied et à cheval jusqu’à Zinder. Un autre groupement offensif de 600 hommes est mis en place à Ménaka.
Comme on se méfie d’un adversaire dont on ignore à peu près tout, des éléments défensifs et de couverture sont mis en place à Niamey, à Bilma, à N’Guigmi (Niger), au Soudan français, nommé à l’époque Haut-Sénégal-Niger, à Kidal, Gao et Tombouctou. Des réserves sont prévues dans toute l’AOF. Tous les postes de la boucle du Niger reçoivent des renforts. A Dakar même, six cents hommes supplémentaires forment, au fur et à mesure que leur instruction se termine et que l’on dispose de cadres, deux nouvelles compagnies prêtes à marcher.
Comme ce sera aussi le cas en 2013, les choses vont bon train. Sans radio, Agadès a rendu compte à Zinder de son encerclement, en envoyant deux tirailleurs à dos de chameau qui remettent leur message le 22 décembre. Les deux hommes ont mis quatre jours pour parcourir 450 km, une performance extraordinaire. A Dakar, le gouverneur de l’Afrique occidentale française (AOF) est alors prévenu.  Au 1er février, les éléments nécessaires sont en place. Le 8, la colonne quitte Zinder pour Agadès. Les difficultés sont nombreuses, les accrochages aussi. Quelques pertes sont notées. Le ravitaillement en eau est acrobatique, compte tenu de puits parfois volontairement pollués. Le 3 mars, à l’aube, la colonne est en vue d’Agadès. Le poste est dégagé le soir même.
La poursuite des rebelles dure plusieurs semaines. Kaossen s’est enfui. Il finit par être arrêté et exécuté par ses maîtres senoussis, le 5 janvier 1919. Dès novembre 1918, les soulèvements sont jugés terminés. La victoire est acquise. C’est une pauvre victoire! L’épidémie mondiale de grippe a durement frappé la population. Celle-ci est toujours aussi démunie. Ses troupeaux sont décimés; leur reconstitution prendra des années. Les chameaux, désormais en nombre réduit, manqueront longtemps pour acheminer le sel, le blé, les vivres, tout ce qui est indispensable à la vie…
A l’époque, certains avaient largement surestimé les dangers que faisait courir à l’AOF cette menace allemande qui n’en était pas vraiment une. Peut-être s’apercevra-t-on un jour que le risque terroriste de 2013 n’était pas aussi grand que redouté.
Une chose est aisément prévisible. L’animosité entre sédentaires et nomades va perdurer. Cependant, leurs responsables respectifs devraient pouvoir s’entendre afin de créer des ensembles nomades autonomes dont les habitants n’auraient plus à subir les brimades de fonctionnaires, plus soucieux de s’enrichir que d’aider leurs administrés à survivre.

La confrérie des Senoussis

CETTE confrérie musulmane a été fondée par Mohamed Ali el Senoussi. L’homme est né vers 1792, aux environs de Mostaganem. Après des études en Algérie puis à Fez, il séjourne à La Mecque de 1840 à 1843, où il s’imprègne des idées de réforme puritaine qui soufflent alors dans le monde islamique. Il s’établit ensuite en Cyrénaïque où il fonde, en 1845, la première zaouïa de son ordre. Intolérante et violemment hostile aux chrétiens, la confrérie des Senoussis établit son centre en 1855 à Djaraboud, aux confins de la Tripolitaine et de l’Egypte, oasis et carrefour de caravanes du désert libyen à 300 km au sud de Tobrouk. La confrérie étend rapidement son influence à tout le Sahara oriental. Lorsqu’Ali el Senoussi meurt en 1859, son fils, Ahmed el Mahdi lui succède, puis le neveu de celui-ci Ahmed el-Chérif.
Les Senoussis mènent la guerre contre la France aux confins du sud tunisien puis contre les Italiens, qui avaient occupé la partie côtière de la Libye après la guerre italo-turque de 1911-1912.
En 1949, la Cyrénaïque est érigée en royaume musulman héréditaire au profit du chef de la confrérie des Senoussis, Mohamed Idriss el Senoussi, qui devient roi de Libye en 1951. Il est ensuite déposé par le coup d’état de 1969, mais on retrouve l’empreinte de l’inspiration rigoriste des Senoussis dans certaines idées de son successeur, feu le colonel Khadafi.

(1) Les deux missions Flatters, du nom de son chef, le lieutenant colonel Flatters, a pour but de repérer le tracé d’une voie ferrée à construire entre Ouargla et le Soudan français. Une première expédition, partie de Ouargla le 5 mars 1880, fait rapidement demi-tour minée par des dissensions et une mauvaise organisation. Une deuxième mission, forte de 90 personnes et 250 bêtes, repart en janvier 1881. Elle se dirige vers le Hoggar, en dépit de l’avertissement d’un chef touareg qui dit s’opposer au passage de la mission. Celle-ci, trahie par ses guides touareg, sera exterminée lors d’une embuscade le 16 février suivant. 
(2) Cf. La révolte de l’Aïr, J.-L. D., Paris, Centre d’Etudes sur l’Histoire du Sahara, 1987
(3) Chef coutumier élu par les tribus touareg d’une même région
(4) Appelé à l’époque par le colonisateur «Territoire Militaire du Niger», ou TMT, chef-lieu Zinder.
(5) Voir l’encadré sur la Senoussiya, confrérie musulmane naguère puissante et ambitieuse
(6) Gaston Doumergue, dit Gastounet, futur président de la 3ème République
(7) «La révolte de l’Aïr», op. cit. page 154

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