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Forum de Paris Casablanca Round 2013

Forum de Paris - Casablanca Round
La langue, l’impuissance et le chaos
Par le Pr. Alain Bentolila

Par L'Economiste | Edition N°:3962 Le 06/02/2013 | Partager

Alain Bentolila avait passionné ses auditeurs au Forum de Paris-Casablanca Round de l’édition 2012 en parlant du pouvoir de l’éducation. Pour des raisons familiales, il ne peut  pas être présent cette année. Son texte ci-dessous traite l’un des aspects qu’il voulait aborder au Forum de 2013 

C’EST dans les ghettos urbains que l’impuissance intellectuelle et linguistique est la plus préoccupante. La langue  de ces  ghettos ne fonctionne que dans des limites étroites. Elle a été forgée dans et pour un contexte social rétréci où la connivence compense l’imprécision des mots. Hors de ce  territoire, lorsque l’on doit s’adresser pacifiquement et explicitement à des gens que l’on ne connaît pas, lorsque l’on doit recevoir la parole de l’Autre avec autant d’intérêt que de vigilance, cela devient alors un tout autre défi: un vocabulaire exsangue et une organisation approximative des phrases ne donnent pas la moindre chance à la langue  de le relever. La ghettoïsation sociale engendre l’insécurité linguistique qui ferme à double tour les portes du ghetto. Lorsque des jeunes ne possèdent pour tout viatique que 300 à 500 mots (il en faut en moyenne 5 ;000 à 6.000), leur avenir social est plus qu’incertain. Soyons clair! Il est hors de question de laisser entendre que certains citoyens n’auraient pas les moyens intellectuels de se doter d’une langue puissante et efficace. Tout ce que nous savons sur les langues et les populations qui les parlent ne laisse planer aucun doute sur le fait que tout être humain quels que soient sa race, son ethnie, sa culture et son statut social possède les même capacités d’apprendre une langue et de s’en servir…. Encore faut–il que le milieu social, les stimuli interrelationnels et les ambitions proposées le poussent à s’emparer du pouvoir linguistique.
En bref, si certains  jeunes n’ont pas les mots pour dire le monde et laisser une trace d’eux-mêmes sur l’intelligence d’un autre, c’est uniquement parce qu’ils sont enfermés dans un milieu tellement restreint que l’idée même de la conceptualisation et de l’argumentation se trouve exclue.
Passage à l’acte violent et crédulité sont les tributs à payer à cet enfermement.

 

La violence

La langue est faite pour mettre en mots sa pensée, avec sérénité et maîtrise. Elle est faite pour s’expliquer, elle est faite pour argumenter avec autant de fermeté que de tempérance. Mais dés lors que les mots viennent à manquer, alors ce sont les coups qui partent. L’impuissance à communiquer avec d’autres que ceux qui nous ressemblent,  rend difficile toute tentative de relation pacifique, tolérante et maîtrisée. Elle condamne à vivre dans un monde devenu hors de portée des mots, indifférent au verbe. S’expliquer y devient aussi difficile qu’incongru parce que l’école et la famille n’ont pas su (ou pu) transmettre cette capacité spécifiquement humaine de transformer pacifiquement le monde et les autres par la force des mots. Dans ces ghettos sociaux, la parole, réduite à la proximité et à l’immédiat, a perdu le pouvoir de créer un temps de sereine négociation linguistique. Ce temps constitue pourtant une forme de dissuasion  contre la violence et l’affrontement physique, car on peut alors s’exprimer voire s’affronter  avec des mots, avant d’en venir aux armes.
Dans ces ghettos sociaux, la parole a perdu le pouvoir d’écarter les pulsions de brutalité et de meurtre. Cette parole devenue éruptive n’est le plus souvent qu’un instrument d’interpellation brutale et d’invective qui banalise l’insulte et précipite le conflit plus qu’elle ne le diffère.
La vraie violence se nourrit de l’impuissance à convaincre, de l’impossibilité d’expliquer, du dégoût de soi même et de l’autre.

 

La crédulité

Notre monde  a de plus en plus tendance à accepter, sans les mettre en cause, les affirmations radicales et les explications définitives. La personnalité de celui qui impose le message (gourou, faux prophète), la puissance du vecteur qui le véhicule (forums, réseaux sociaux) suffisent à calmer les velléités critiques de ceux à qui s’adresse un message présenté comme une vérité irréfutable. La réfutation des textes ou des discours construits pour endoctriner et diviser suppose que l’on ait été formé au questionnement exigeant. Être capable de vigilance et de résistance contre toutes les utilisations perverses du langage, être prêt à imposer ses propres discours et ses propres textes en accord avec sa juste pensée, voilà ce que l’on doit à tous les  enfants si l’on veut qu’ils contribuent à donner à ce monde un sens honorable. Ils ne pourront jouer pleinement leur rôle de citoyens sans une compréhension claire des défis que la langue nous propose: celui notamment d’oser la critique, d’imposer l’analyse, d’exiger la rigueur, de disséquer la pseudo-logique. C’est pour aller au plus profond d’un dialogue à la fois exigeant et tolérant qu’il faut que l’école forme ses élèves à être des résistants intellectuels. Et cela dépasse de fort loin la question des fautes d’orthographe.  En France comme au Maroc, la vulnérabilité intellectuelle  condamne ceux qui la subissent à suivre sans les mettre en cause les analyses les plus tordues, à croire dans les promesses les plus fausses, à accepter les explications les plus obscures. 

Une école pour les enfants nomades
Reconnaître nos différences, les explorer ensemble, reconnaître nos divergences, nos oppositions, nos haines et les analyser ensemble, ne jamais les édulcorer, ne jamais les banaliser, mais ne jamais leur permettre de mettre en cause notre commune humanité: voilà à quoi on doit éduquer nos enfants. La parole n’a certes pas le pouvoir magique d’effacer la haine, ou de faire disparaître  les oppositions, mais elle a la vertu d’en rendre les causes audibles pour l’un et l’autre. La langue, lorsqu’elle est maniée avec autant de fermeté que de compréhension, possède  le pouvoir  de différer le passage à l’acte violent.

La fabrique du chaos

Certains citoyens qui n’ont pas les mots et les références  pour démonter des discours et des textes dangereux se laisseront alors facilement séduire par une habileté d’argumentation et d’explication qui leur paraît éclairer enfin d’un jour nouveau leur précarité et leur exclusion. Les responsables de tous leurs malheurs sont ainsi dénoncés, un complot enfin identifié. Ils trouvent enfin une cible à la haine qui les dévore et un enjeu qui les rassemble. On leur donne  un ennemi à combattre dans une bataille qu’on leur dit juste et nécessaire. On leur présente  la vision d’un monde définitivement divisé par des mots d’ordre qui disent ceux qui méritent de vivre et ceux qui doivent mourir.
Que demander de plus lorsque les jours se suivent dans la médiocrité et la monotonie et  que se renforce une rancœur tenace contre une injustice anonyme ? Comment ces jeunes sans résistance intellectuelle ne se laisseraient-ils pas séduire ? Comment ne reprendraient-ils pas à leur propre compte la fausse logique qui donne à la succession des allégations habilement avancées par de faux prophètes une apparence d’évidence et de nécessité?

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