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Chronique d’Hier et d’Aujourd’hui

Mémoire des juifs berbères: Le dit et l’interdit
Par Mouna Hachim

Par L'Economiste | Edition N°:3961 Le 05/02/2013 | Partager

Mouna Hachim est titulaire d’un DEA en littérature comparée. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication et de  la presse écrite. Passionnée d’histoire, elle a publié en 2004  «Les Enfants de la Chaouia», un roman historique et social,  suivi en  2007 d’un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc» 

QUE peut donc comporter de si dangereux le documentaire «Tinghir-Jérusalem, les échos du Mellah» pour que des voix demandent de divers bords sa déprogrammation du Festival national du film de Tanger?
Premier réflexe pour tenter de comprendre: regarder la version accessible sur le net depuis sa diffusion l’année dernière par la télévision marocaine, non sans titiller déjà quelques sensibilités.
Or, qu’y découvrons-nous? Personnellement, des témoignages émouvants sur cette mémoire enfouie des Juifs de Tinghir dont est originaire le jeune cinéaste Kamal Hachkar, diplômé d’histoire.
Au fil des récits, se lisent les liens fraternels rapportés par les membres des deux communautés, la mosquée côtoyant la synagogue; la coexistence pacifique loin de l’antisémitisme vécu par les ashkénazes en Europe; la douleur de l’arrachement à la terre natale; l’attachement aux racines, aux coutumes, aux langues arabe et berbère au point qu’on nous dit qu’«ils semblent ne jamais s’être appropriés l’hébreu»; les changements nés de la création d’Israël sans pour autant arriver jusqu’aux atteintes même verbales; la difficulté d’adaptation sur place après la paisible vie initiale.«Ô maman, vient voir dans quel kibboutz, ils m’ont jeté» chantait à ce titre en arabe, dans une nostalgique complainte, une vieille dame…
Selon la logique du thème, le réalisateur recueille à Tinghir les souvenirs des Musulmans qui ont connu cette cohabitation, puis ceux des anciens habitants juifs de Tinghiren Israël. Une personne interrogée parle à un moment de rêve messianique de «réintégrer la terre d’Israël comme terre ancestrale». Mais est-ce une raison pour s’attaquer au documentaire, prônant la  censure avec comme accusation suprême «la normalisation avec l’Etat d’Israël»?
Si les opposants au film l’avaient attentivement regardé, ils auraient constaté que c’est le sionisme qui devrait être gêné par le décryptage de la douleur du déracinement, la difficile adaptation, la ségrégation traduite dans une parole de chanson, induisant la différence de traitement selon qu’on soit juif du Maroc ou juif de Pologne…A moins que certains ne veuillent occulter des pages de l’histoire, celles aussi du Maroc pluriel, de l’identité judaïque marocaine, au-delà de la région de Tinghir même?
Il est frappant d’apprendre au début du reportage que le cinéaste ignorait l’existence de juifs berbères. C’est le cas de nombreux Marocains nourris à la thèse de la terra nullius en matière de monothéisme, jusqu’à l’avènement de l’Islam.
C’est ignorer les liens millénaires entre le Judaïsme et l’Afrique du Nord, depuis l’installation des premières communautés que certaines légendes n’hésitent pas à faire remonter au règne de Sidna Soulaymane. Avançant dans la mouvance des Phéniciens d’origine cananéenne, les Juifs auraient connu l’apport d’arrivants d’Orient, avec la domination babylonienne puis romaine.
Dans son ouvrage «Comment le peuple juif fut inventé», Shlomo Sand réfute la réalité historique d’un exil de Palestine sous la Rome impériale privilégiant la thèse de la conversion des populations au judaïsme comme Gabriel Camps renvoyait l’origine des Juifs de l’Afrique du Nord aux conversions des tribus berbères.
Pour des raisons idéologiques, certains tentent de lier racialement toutes traces de Judaïsme au Maroc (ou ailleurs!) aux tribus perdues du mythique royaume d’Israël, mettant de côté le phénomène de conversion des Berbères, des Juifs d’Ethiopie ou de Russie avec leurs Subbotniks ou Khazars.
Les témoignages archéologiques les plus anciens sur la présence juive au Maroc sont des inscriptions funéraires en hébreu, découvertes à Volubilis au IIe siècle av. J.-C.
Les chroniques écrites rapportent pour leur part qu’à l’avènement d’Idris Ier au VIIIe siècle, des tribus pratiquaient le judaïsme comme celles formant le grand groupe Zenata, identifié aux Garamantes, venu de l’Est, depuis le désert égyptien et libyen, particulièrement dans le sillage de la Conquête arabe. Les Zénata participent alors en grand nombre aux guerres de conquête en Andalousie, se convertissent à l’Islam pour certains de leurs groupes ou restent dans la foi mosaïque jusqu’à nos jours. Parmi leurs grandes tribus: les Mediouna, Bahloula, Jarawa, Fendalaoua, Nefouça, Jarmouna…
Le deuxième groupe berbère parmi les trois avec les Sanhaja selon la classification d’Ibn Khaldoun est celui des sédentaires Masmouda qui peuplaient globalement le Maroc atlantique de Sebta au Souss-extrême. Au Moyen-Draâ par exemple, on retient les échos de traditions juives populaires (ainsi qu’un prétendu manuscrit du Dadès du XIIe siècle, censé être perdu en 1931), rapportant le peuplement de cette région par les Juifs depuis le règne du roi Salomon et leur hégémonie dans la région, remplaçant en cela les noirs chrétiens, fondateurs de Zagora.
En plus des Juifs autochtones s’ajoute l’apport des Juifs andalous dont certains étaient des berbères installés durant la Conquête musulmane revenus en Afrique depuis que les rois catholiques ont décrété le Judaïsme «un crime grave et détestable».
Que ce soit dans les villes ou dans le monde rural, les Juifs formaient une composante essentielle de la population marocaine. La Dhimma malgré les contrevérités est voulue comme une protection des minorités et de leur liberté de culte et la Jizya(impôt de capitation) est équivalent à la redevance légale de la Zakat imposée aux Musulmans.
Sur le plan juridique, les Juifs bénéficient d’un cadre conforme aux préceptes du Judaïsme et sont régis par la loi hébraïque au niveau du statut personnel à travers des tribunaux rabbiniques indépendants comme cela a été accordé aux Juifs du Canada à la fin du XXe siècle.
Avec le Protectorat et ses déséquilibres survient aussi l’Agence juive internationale dans un contexte mondial de préparation à l’idée d’un foyer juif. La création d’Israël en 1948 marque ainsi un tournant dans l’histoire de cette coexistence intercommunautaire. Les recruteurs de l’Agence juive organisent des départs, d’abord clandestins, légalisés après le retentissement international du naufrage, en janvier 1961, au large d’Al-Hoceima d’un vieux rafiot et la mort de quarante-deux émigrants juifs en partance, remettant en question les conditions des opérations clandestines et permettant paradoxalement à l’Agence juive de sortir vainqueur.
Pour des raisons religieuses, politiques, économiques, familiales, les Juifs quittent, malgré tout de leur plein grè, cette terre qui les a vus naître, passant d’environ 400.000 au milieu du siècle précédent à près de 3.000 de nos jours, non sans renoncement identitaire. On peut être farouche antisioniste, soutien inconditionnel de la cause palestinienne et s’intéresser à ce pan de notre histoire, s’émouvoir de ces témoignages d’une riche humanité sur la coexistence pacifique et les déracinements, tout en défendant le droit fondamental de l’exprimer et de le diffuser.

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