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    Chronique Militaire

    Les lendemains hésitants du «Printemps arabe»
    Par le colonel Jean-Louis Dufour

    Par L'Economiste | Edition N°:3602 Le 24/08/2011 | Partager

    Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

    L’année était proche de sa fin quand l’Histoire a commencé en Tunisie. Le 17 décembre 2010, un petit vendeur ambulant, Mohammed Bouazizi, dépouillé par la police, s’immole par le feu. Ce suicide provoque une grande émotion. Les Tunisiens se révoltent. Des désordres surviennent dans de nombreux pays arabes, suffisamment généralisés pour être vite qualifiés de «Printemps» dans le monde entier. En Occident, l’analyse est simple. Des régimes oppresseurs explosent sous la pression de peuples aspirant à la liberté. Ce mouvement qu’il revient aux démocraties de soutenir devrait entraîner de profonds changements dans le monde arabe.
    Huit mois plus tard, le résultat n’est pas tout à fait conforme aux espérances. L’analyse paraît insuffisante. Cela ne veut pas dire que rien dans le monde arabe n’ait vraiment changé mais qu’il faut sans doute, pour que l’humanité progresse, «laisser du temps au temps».
    Un fait doit être souligné. A la date du 24 août, aucun régime arabe n’est encore tombé. Des dirigeants comme le Tunisien Ben Ali et l’Egyptien Hosni Moubarak ont été écartés, mais la manière dont leurs pays sont gouvernés n’a pas été bouleversée.
    Kadhafi est vaincu mais nul ne sait encore comment la Libye va évoluer. Certains pouvoirs, en Syrie, au Yémen, à Bahreïn, pourtant violemment contestés, durent toujours. Et dans quelques pays, comme en Jordanie, les manifestations n’ont jamais fait trembler le régime. Le monde arabe diffère de l’Europe communiste de l’Est dont les Etats se sont vite effondrés, une fois tombé le Mur de Berlin. Rien ne dit que les nouveaux pouvoirs issus en Tunisie ou en Egypte d’émeutes populaires, seront des démocraties, rien ne garantit qu’en Libye, le futur régime ne ressemblera pas au précédent.
    L’idée selon laquelle tout Syrien, tout Egyptien, tout Libyen, serait un démocrate désireux de respirer l’air pur de la liberté est sans doute fausse. Moubarak a eu beau être contraint de quitter le pouvoir, son régime, où l’armée continue d’arbitrer, demeure intact. L’Egypte est gouvernée par un groupe de généraux, tous anciens pontes du régime précédent. Des élections sont annoncées mais l’opposition est radicalement scindée entre islamistes et sécularistes, eux-mêmes très divisés entre eux. Qu’un démocrate énergique, capable de gouverner, émerge du vote prochain des Egyptiens semble improbable. L’establishment militaire veille au grain! Il écartera du pouvoir tout élément jugé trop radical ou bien imprévisible.

    Les fausses idées occidentales

    Dans une révolution authentique, le régime contesté disparaît. Dans la Pologne de 1989, les forces anticommunistes submergent le gouvernement de Varsovie sans souci des divisions propres à l’opposition. Les hommes en place n’ont pas la possibilité de déterminer l’avenir du pays qu’ils ont dirigé. Une période de transition a été observée mais les précédents maîtres ne l’ont en rien contrôlée. Même chose pour l’Iran, en 1979: une fois le Shah parti, non seulement les chefs de l’armée et des services de sécurité n’ont pas eu leur mot à dire mais ils ont été traduits en jugement. En Egypte, les évènements des premiers mois de 2011 ressemblent à tout sauf à une révolution. En Libye, la victoire des rebelles préfigure peut-être un régime nouveau, à moins que les tribus, de longue date opposées à celles qui soutenaient Kadhafi, ne portent au pouvoir un autre dictateur.
    Trois idées ont alimenté la perception du «Printemps arabe» par les Occidentaux: des régimes presque unanimement rejetés, une opposition représentative du peuple révolté, la force irrésistible des émeutiers. Si l’on ajoute à cela l’existence de réseaux sociaux commodes pour organiser la révolution, le sentiment que la région allait se transformer radicalement était fort répandu.
    C’est en Libye, où quelques pays européens sont intervenus, que ces idées ont eu les plus grandes conséquences. Kadhafi est au pouvoir depuis 42 ans. Pareille longévité ne va pas sans appuis sérieux. Le maître de Tripoli n’avait pas la majorité de son peuple derrière lui mais nombre de Libyens lui étaient redevables et voulaient éviter sa chute.
    Une opposition existait mais elle ne représentait nullement l’ensemble du peuple. Nombre des membres du Conseil national de transition (CNT) sont des anciens du régime qui n’ont pas été choisis en raison d’une popularité personnelle; certains sont issus de tribus anti-Kadhafi mais ne sont pas particulièrement liés les uns aux autres. La mythologie du «Printemps arabe» voyait dans le CNT l’expression d’une population toute entière dressée contre la dictature. On jugeait Kadhafi faible, isolé, avec pour seul atout une armée prête à faire payer son impudence aux révoltés. Il suffisait que l’Occident démontrât sa capacité à empêcher un massacre à Benghazi pour que l’armée libyenne comprenne son isolement et rejoigne les rebelles.
    Il n’en a rien été! Le régime a tenu. Il s’est battu six mois durant. Sa chute a sans doute fait taire les stratèges en chambre mais elle ne supprime pas les doutes quant à l’avènement possible d’une démocratie et l’intronisation d’un chef d’Etat meilleur que le précédent.
    La Syrie est dans une situation un peu semblable. Les Assad et leurs Alaouites sont minoritaires dans le pays qu’ils gèrent depuis 41 ans. Ils ont contre eux une partie des Syriens sunnites. Mais ni le régime, ni ses forces armées et de sécurité, ne se délitent.
    Les cadres, alaouites pour l’essentiel, parfois chrétiens ou druzes, très rarement sunnites, n’ont eu qu’à se féliciter de l’attention bienveillante dont ils ont été l’objet de la part du système, à condition, toutefois, de lui rester fidèle! Ce qu’ils ont fait dans leur immense majorité. Seul danger: que les Alaouites eux-mêmes se divisent! Possible mais peu probable!
    De plus, ces chefs d’Etat et leur clique ne se voient pas offrir des voies de repli. Les dictateurs et leurs partisans n’ont nulle part où aller. Cela ne les incite guère à rendre les armes.
    Bien des Etats se disent exaspérés par le comportement de Bachar al-Assad. Pas question, pour autant, d’intervenir. Personne n’entend se lancer dans une guerre sans l’aval des Nations unies. L’exemple libyen a douché les enthousiasmes. Surtout, rien n’indique que le successeur d’Assad se ferait le héraut d’une démocratie libérale et non d’un Etat islamiste.
    Le «Printemps arabe» a connu trois types de soulèvements. Certains ont été balayés, d’autres ont chassé les dictateurs mais sans modifier en profondeur la façon de gouverner, d’autres, enfin, ont évolué en une guerre civile. Ces trois formes de révolte ne signifient pas qu’il n’existe pas dans le monde arabe un puissant désir de changement ni que les oppositions ne veuillent pas en finir avec ces manières injustes d’exercer le pouvoir. Cependant, rien ne garantit l’avènement de régimes démocratiques.
    Les successeurs de Moubarak risquent de ressembler aux islamistes purs et durs qui ont pris la place du Shah d’Iran en 1979. Il n’est pas certain que les héritiers de Ben Ali ne sombreront pas dans des rivalités anarchiques. Les vainqueurs de Kadhafi se perdront peut-être dans de sanglantes luttes tribales… Pourquoi ces doutes? Parce que l’on craint que les partisans de la démocratie ne soient pas suffisamment forts cette fois pour l’emporter. Heureusement, la fatalité n’existe pas. Rien ne dit que les révoltés ne réussiront pas demain et que leur printemps ne sera pas suivi de récoltes abondantes et de qualité!

                                                                                                                                                            

    Pourquoi les rebelles libyens ont gagné

    Six mois! Il a fallu six mois aux rebelles libyens pour s’emparer de Tripoli et gagner la guerre. Six mois, c’est une guerre courte. Elle a paru pourtant bien longue aux Etats européens, peu désireux de s’éterniser à grands frais dans un pays, qu’excepté l’Italie, ils connaissent mal. A Londres, à Rome, à Paris surtout, les critiques n’ont pas manqué d’accabler ceux des politiques qui s’étaient lancés dans cette campagne aventurée, dont le seul résultat, pensait-on, allait être une impasse, sous forme de coupure du pays en deux. Cette victoire des insurgés était pourtant prévisible. Certes, on ne donnait pas cher de leur valeur militaire. Les images d’une troupe dépareillée, tirant en l’air, sans cohésion ni discipline apparentes, ne plaidaient pas en sa faveur. Mais les rebelles ont bénéficié de plusieurs avantages, techniques, tactiques, humains.
    Aux plans tactique et technique, l’appui aérien dispensé aux rebelles par les coalisés, avions, drones, hélicoptères, a constitué un atout majeur. D’autant plus important, cet atout, que l’adversaire en était dépourvu. Etre constamment sous la menace d’appareils performants limite la combativité des troupes au sol.
    Sauf vent de sable, le désert est un terrain où l’on ne peut pas se camoufler. Pas de forêt en Libye pour dissimuler des camions citernes ou des véhicules de combat! Se déguiser en civil, adopter des véhicules ordinaires pour se déplacer, trouve vite ses limites.
    Depuis des mois, les forces régulières libyennes ont vécu dans un état constant d’insécurité.
    L’appui-feu direct assuré aux rebelles par les hélicoptères de combat français et britanniques leur a permis de progresser, de remporter des succès tactiques, d’emporter des positions. Attaquant sur plusieurs fronts simultanément, les insurgés ont contraint leurs adversaires à disperser leurs forces dont la logistique a été singulièrement compliquée.
    Les réguliers étaient lancés à la reconquête de villes lointaines, ce qui les laissait à la merci d’un retournement subit de situation, voire d’une rupture de leurs approvisionnements. Des cas de panique ont été signalés. Se trouver à plusieurs centaines de kilomètres de ses bases n’est pas rassurant pour une formation isolée dans un désert hostile.
    Depuis des mois, ces forces «légalistes» sont allées de défaite en défaite. Elles sont vu se réduire leurs capacités de manœuvre et d’initiative. Se battant sans cesse en défensive, elles n’ont pu, finalement, que reculer.
      Au plan humain, les forces morales, l’enthousiasme, la combativité, la foi en la victoire, n’étaient pas du côté des forces de Kadhafi. Celles-ci, composées en partie de mercenaires africains, hâtivement recrutés, mal encadrés, peu combattifs, ne pouvaient faire illusion qu’un moment.
    On saura un jour combien la supériorité proclamée des forces régulières, conglomérat de forces disparates, à la cohésion aléatoire, peu désireuses de se sacrifier pour sauver la mise d’un potentat lointain, n’était qu’illusion.
    Les rebelles ont gagné parce qu’ils ont appris à se battre, qu’ils ont accru leur cohésion, amélioré leur discipline. Ils n’étaient pas seuls. Des alliés les soutenaient. Leur armement s’est amélioré. Ils sont devenus, au fil des jours, meilleurs que leurs adversaires. Cela leur a permis de gagner!

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