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    Chronique

    Crise après crise, on est entré dans un enchaînement maléfique
    Par Joseph E. Stiglitz, prix Nobel

    Par L'Economiste | Edition N°:3592 Le 10/08/2011 | Partager

    Dans une interview exclusive à L’Economiste magazine et à L’Economiste, Joseph E. Stiglitz redoutait une nouvelle crise très violente (L’Economiste du 20 mai 2011). Le prix Nobel d’économie-2001 avait raison, la crise est là. Joseph E. Stiglitz enseigne l’Economie à l’université de Columbia après avoir dirigé le board des conseillers économiques du président Clinton et servi en qualité de directeur économique et de vice-président de la Banque mondiale. Il en a démissionné en 2000 et depuis il se montre très critique à l’endroit de l’institution. Son ouvrage le plus vendu (La grande désillusion) a été traduit dans plus de 30 langues. Actuellement, il préside une commission d’experts à l’Onu, sur les réformes du système monétaire et financier international. Son dernier livre est «Le triomphe de la cupidité» dénonçant vertement le manque de moralité des hommes, ce qui cause les crises

    La Grande récession américaine de 2008 s’est métamorphosée en une récession de tout l’Atlantique Nord: l’Europe et les USA n’arrivent pas à redémarrer et sont embourbés dans le chômage. Et non les principaux pays émergents. Ce sont les USA et l’Europe qui s’avancent chacun de leur côté vers le dénouement d’une catastrophe. L’éclatement d’une bulle spéculative avait conduit à un plan de relance keynésien de grande ampleur qui avait permis d’éviter une récession plus sévère, mais qui a aussi creusé des déficits budgétaires conséquents. La réaction, des coupes drastiques dans les dépenses, a pour conséquence le maintien du chômage à un niveau inacceptable (un gaspillage de ressources et des souffrances humaines) durant peut-être des années.

    Contraction mécanique

    L’accord au congrès américain a permis de relever le plafond de la dette américaine et d’éviter un défaut souverain. Si l’on est optimiste, on peut espérer que l’impact économique d’une réduction des dépenses de quelque 25 milliards de dollars pour l’année prochaine restera limité. Mais, il n’empêche que la réduction des charges sociales (qui a rapporté plus de 100 milliards de dollars aux salariés américains) n’a pas été reconduite. Très probablement, le secteur des affaires, anticipant une contraction économique, va être encore plus réticent à prêter. La fin des plans de relance a elle-même pour conséquence une contraction économique. Et avec le prix de l’immobilier qui continue à chuter, la croissance du PIB qui est vacillante et un taux de chômage qui reste désespérément élevé (un Américain sur six qui voudrait un emploi à temps plein n’en a pas), ce n’est pas l’austérité mais davantage de relance qui serait souhaitable - et cela irait aussi dans le sens d’un redressement budgétaire. Le déficit de croissance est dû essentiellement à une fiscalité insuffisante liée à la mauvaise situation économique; la meilleure solution serait de remettre l’Amérique au travail. Or le récent accord sur la dette va dans la mauvaise direction.

    L’Union européenne s’est finalement décidée à secourir ses membres surendettés. Elle n’avait pas le choix: la crise financière menaçant de faire tache d’huile depuis la Grèce et l’Irlande vers l’Italie et l’Espagne, c’est l’existence même de l’euro qui allait être en jeu. Les dirigeants européens ont compris que la dette des pays en difficulté allait devenir ingérable si leur économie ne pouvait croître et qu’il fallait donc les aider.

    L’austérité est la pire solution

    ais tout en promettant une aide, les dirigeants européens ont pris le risque de dire que les pays qui n’étaient pas touchés par la crise doivent eux aussi réduire leurs dépenses.
    Or l’austérité qui en résultera empêchera l’Europe de retrouver le chemin de la croissance. C’est particulièrement vrai pour les pays européens en difficulté, alors que rien ne bénéficierait davantage à la Grèce qu’un redémarrage économique de ses partenaires commerciaux. Une faible croissance va limiter les revenus fiscaux, ce qui sapera l’objectif proclamé d’une consolidation budgétaire.

    Trop de liens avec les intérêts privés

    L’attitude de la BCE (voir encadré ci-contre) montre que les banques centrales sont des institutions politiques, avec des objectifs politiques et que les banques centrales indépendantes tendent à devenir le jouet des banques qu’elles sont supposées réglementer.
    La situation n’est guère meilleure de l’autre côté de l’Atlantique. L’extrême-droite américaine y a menacé de bloquer le gouvernement, confirmant ce que suggère la théorie des jeux - à savoir que lorsque les partisans irrationnels de la destruction font face à des individus rationnels, ces derniers ont le dessus.
    Ainsi le président Obama a accepté une stratégie déséquilibrée de réduction de la dette, sans augmentation d’impôts, pas même pour les millionnaires qui se sont encore enrichis depuis 20 ans et sans même revenir sur les exonérations fiscales au profit des compagnies pétrolières. Cela va à l’encontre de l’efficacité économique et contribue à la dégradation de l’environnement.
    On s’inquiète beaucoup du risque de contagion financière entre l’Europe et l’Amérique. La mauvaise gestion financière américaine a joué un rôle important dans le déclenchement des problèmes européens. Quant à la crise financière en Europe, elle n’est pas de bon augure pour les USA, surtout compte tenu de la fragilité de leur système bancaire et du rôle que continuent à jouer les CDS au fonctionnement opaque.
    Mais le vrai problème tient à une autre forme de contagion : les mauvaises idées franchissent facilement les frontières et les océans, et les notions économiques erronées se renforcent les unes les autres de part et d’autre de l’Atlantique. Il en est de même des risques de stagnation liés aux mesures adoptées sur ses deux rives.
    Copyright: Project Syndicate, 2011.
    Traduit de l’anglais par
    Patrice Horovitz

                                                                                                                                                       

     

    Le rôle très ambigu de la BCE

    Les discussions qui ont eu lieu avant la crise montrent que presque rien n’a été fait pour redresser les fondamentaux économiques. L’opposition véhémente de la Banque centrale européenne (BCE) à un élément essentiel de toutes les économies capitalistes (à savoir la restructuration de la dette des entités en faillite ou insolvables) illustre la fragilité prolongée du système bancaire occidental.
    Pour la BCE, c’était aux contribuables de mettre la main à la poche pour la totalité de la dette souveraine de la Grèce. La Banque centrale européenne craignait qu’une trop grande participation du secteur privé ne déclenche un «événement de crédit» qui aurait contraint à des payements importants sur les CDS (assurances contre le risque de défaillance d’un crédit). Il est vrai que ceci aurait pu aggraver encore la crise financière. Mais si la BCE craignait réellement cette aggravation, elle aurait dû exiger que les banques aient davantage de capitaux. Sauf si elle a agi simplement pour défendre les intérêts privés…
    De la même manière, elle aurait dû exclure les banques du marché à haut risque des CDS, car elles y sont à la merci des décisions des agences de notation quant à ce qui constitue un «événement de crédit». Néanmoins, lors de leur récent sommet à Bruxelles les dirigeants européens ont réussi à commencer à brider le pouvoir de la BCE et celui des agences de notation américaines.
    Curieusement la BCE menaçait de ne pas accepter des bons du Trésor restructurés à titre de collatéraux au cas où les agences de notation décideraient que la restructuration constitue un «événement de crédit». L’objectif de la restructuration était de diminuer la dette de manière à ce qu’elle devienne gérable. Or si les bons du Trésor étaient acceptables à titre de collatéraux avant la restructuration, ils étaient plus sûrs après la restructuration et de ce fait tout aussi acceptables.    

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