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    Chronique Militaire

    La révolte syrienne, une rare opportunité pour l’Arabie saoudite
    Par le colonel Jean-Louis Dufour

    Par L'Economiste | Edition N°:3592 Le 10/08/2011 | Partager

    Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

    Une révolte populaire, aussi courageuse que déterminée, a fait de la Syrie un enjeu politico-stratégique que se disputent Arabes et Perses, tous également soucieux d’asseoir leur suprématie au Moyen-Orient.
    Depuis longtemps, la Syrie et l’Iran sont alliés. S’il devait advenir, cependant, qu’un régime majoritairement sunnite succède à Damas au pouvoir minoritaire alaouite, en place depuis 1970 et aujourd’hui vivement contesté, l’influence de l’Iran s’en verrait profondément diminuée. Une transformation de la région ne serait pas impossible. Avec la perte pour le Hezbollah de ses mentors syrien et iranien, une bonne partie des tourments libanais s’en irait peut-être en fumée.
    La frontière nord d’Israël ne vivant plus sous la menace d’une action téléguidée de Téhéran, une certaine paix pourrait s’instaurer, la Finul(1) perdre sa raison d’être, des rapports internationaux plus sereins s’établir dans une région, théâtre, trop souvent, de passions déraisonnables.
    Ce n’est pas que l’Arabie saoudite ait pris une part quelconque au soulèvement syrien. Riyad n’a pas vraiment cherché à renverser le pouvoir de Bachar al-Assad. Et pourtant! Les désordres qui agitent la Syrie sont une opportunité à saisir. C’est ce qu’a fait, le 7 août, le souverain saoudien, en rappelant son ambassadeur à Damas(2) et en dénonçant «la machine de mort» et «l’effusion de sang» en Syrie. Voici venue l’occasion de réduire largement les gains stratégiques enregistrés par l’Iran depuis 2003, même si Téhéran va tout faire pour assurer la survie du régime alaouite.
    Alors que la révolte syrienne entre dans son cinquième mois, Damas ne cesse de durcir sa riposte et d’accentuer la répression. L’investissement de la ville emblématique de Hama par les blindés, 200 tués en quatre jours, entre le 1er et le 5 août, l’assaut donné le 7 à la ville de Deir Ezzor, dans l’est du pays, où une cinquantaine de tués et des dizaines de blessés ont été notés, illustrent la fureur criminelle du régime. Celui-ci, toutefois, s’efforce en même temps de jeter du lest en promettant aux manifestants des élections libres et un multipartisme sévèrement encadré! Sans doute, le pouvoir damascène commence-t-il à s’inquiéter. Aucun pays ne saurait sortir indemne de pareils désordres. Les clivages apparus au sein de la société semblent tellement profonds et les exactions perpétrées par les nervis du régime sont tellement nombreuses que le peuple syrien, d’une manière ou d’une autre, n’aura de cesse, dans les mois à venir, de régler ses comptes.
    Les nouvelles en provenance de l’étranger ne sont pas non plus des meilleures. Si Bachar al-Assad, de son palais du mont Mazzeh, d’où il domine Damas, s’est sans doute moqué des sanctions européennes, l’accueil cordial reçu par ses opposants à Washington et à Moscou n’a pas dû lui plaire; même chose pour les propos inquiets du Kremlin quant à la situation en Syrie et pour la déclaration critique à l’encontre de Damas, certes non contraignante, mais que le Conseil de sécurité a adoptée à l’unanimité(3). Surtout, le monde arabe s’émeut. Le Conseil de Coopération du Golfe, la Ligue arabe, l’Arabie saoudite et le Koweït ont suivi le Qatar pour se joindre au concert de protestations…
    Jusqu’à plus ample informé, aucun pays ne semble avoir commencé d’agir pour un changement de régime en Syrie peut-être parce que le résultat est loin d’être garanti. Mais s’il advient que le système syrien soit sur le point de sombrer, des pays seront tentés d’agir, quand cela ne serait que pour promouvoir leurs intérêts. C’est le cas de l’Arabie saoudite pour qui la Syrie constitue un grave souci compte tenu de ses liens avec l’Iran.
    Riyad redoute que l’Irak ne tombe dans l’escarcelle iranienne, ce qui entraînerait la formation d’un vaste espace chiite allant d’Iran au Liban via l’Irak et la Syrie.
    Il aura donc fallu le printemps arabe pour que Riyad perçoive dans l’assaut du peuple syrien contre son tyran un moyen de donner un coup d’arrêt à la politique expansionniste de l’Iran.
    Car la Syrie, eu égard à son alliance avec l’ex-empire perse, a permis à l’Iran d’établir une tête de pont dans le monde arabe. Avec, pour l’heure, deux conséquences:
    1.- Téhéran a fait du Hezbollah une force militaire conséquente, très supérieure à une armée libanaise sans grande cohésion,
    2.- L’Iran est devenu le champion de la cause palestinienne pour s’être mis en position de soutenir militairement et financièrement le Hamas et les autres groupes islamistes palestiniens dont les directions siègent à Damas.
    Les sunnites en Syrie sont majoritaires. S’ils parvenaient à former un gouvernement, les capacités iraniennes d’ingérence au Liban seraient largement compromises et le royaume saoudien retrouverait à Beyrouth une forte et heureuse influence tant auprès des sunnites que des chrétiens libanais. Téhéran, de surcroît, ne serait plus à même d’exploiter à sa guise le conflit israélo-palestinien. Et Damas, devenu l’allié de Riyad, l’aiderait, compte tenu de sa longue frontière avec l’Irak, à contrer l’influence iranienne auprès des populations irakiennes majoritairement chiites.
    L’Iran est évidemment conscient des risques qu’il encourt si le régime alaouite s’effondre. 30 années d’action militante seraient ruinées et la Turquie, rivale de l’Iran dans la course à la puissance au Moyen-Orient, également très critique face à la brutalité du régime Assad, ne verrait qu’avantage à soutenir un pouvoir damascène aux mains de coreligionnaires. En Syrie, les intérêts turcs et saoudiens coïncident.
    Téhéran doit donc redoubler d’effort pour éviter la catastrophe. Le corps iranien des Gardiens de la Révolution, le ministère du Renseignement et de la Sécurité, même le Hezbollah, sont mis à contribution pour aider Damas à écraser l’émeute.
    Telle est la situation directement issue de l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis en 2003. Cet évènement a représenté pour l’Iran une opportunité inouïe que dans leurs rêves les plus fous les ayatollahs n’avaient dû jamais imaginer. Ainsi l’Iran a pu commencer à s’installer impunément dans le monde arabe, de l’Irak à la Méditerranée. Aujourd’hui, le printemps arabe risque de priver Téhéran de son influence en Syrie. Et ce printemps arabe, pour lequel une Arabie saoudite conservatrice ne ressent probablement qu’une dilection très mesurée, peut lui permettre de redonner aux Arabes du Moyen-Orient la première place qui est naturellement la leur. On n’en est pas encore là mais cette évolution se dessine.
    Il serait donc temps que les Européens et leur allié d’outre-Atlantique cessent de tergiverser quant à l’avenir du régime alaouite. Cette extrême prudence est regrettable. De Washington à Paris et Berlin en passant par Londres, la politique arabe occidentale a plus à gagner qu’à perdre en misant sur la chute du fils de feu le Bismarck du Moyen-Orient, Hafez el-Assad!

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