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Viande d’horreur à Casablanca

Par L'Economiste | Edition N°:1805 Le 06/07/2004 | Partager

Non, nous ne nous trouvons ni à Oulad Frej ni dans un souk perdu de Ben Hmad... nous sommes à Derb Ghallef, c’est-à-dire en plein centre de Casablanca, dans un quartier qui s’est fait mondialement la réputation d’être un carrefour de l’informel. L’on savait tous que le piratage de CD, DVD et autres produits de contrebande y font florès. Ce que l’on savait moins c’est qu’à quelques centaines de mètres de la célèbre Joutiya, il y a un trafic d’un autre genre qui risque d’être lourd de conséquences pour notre santé si rien n’est fait. L’abattage clandestin y prospère depuis de nombreuses années au vu et au su des autorités, qui prétendent être dans l’incapacité d’agir “faute de moyens”. Il est huit heures du matin. Sorti d’une maison, un homme qui a l’air d’un boucher porte sur ses épaules une demi-carcasse de veau. Il la charge dans le coffre d’une voiture de marque Uno, apparemment celle d’un client. Des têtes de bœuf comme on en voit un peu partout sur les étals de bouchers, vous fixent de leur regard vitreux. Certaines sont exposées à même le sol tout le long de la ruelle Zankat Al Maaden, qui débouche sur le Boulevard Abdelmoumen, une des plus grandes artères de la métropole économique. Profitant de l’occasion, L’Economiste s’est présenté pour les besoins de l’enquête comme acheteur d’une grande quantité de viande, bien sûr incognito, et sous prétexte qu’un baptême était en projet. Rassuré, le “boucher” fait des propositions. Après des négociations, je demande à voir un veau encore vivant. J’accompagne alors le “boucher”, qui me conduit à sa maison. Des enfants à moitié nus jouent devant la porte. Le linge des voisins sèche sous les fenêtres. Des chats bien nourris se déplacent en toute liberté.La porte à peine entrouverte, des odeurs nauséabondes se dégagent. A l’intérieur, le spectacle dépasse l’entendement. Une nuée de mouches est agglutinée sur une tache noirâtre et visqueuse qui s’avère être du sang coagulé. Partout, la crasse bat son plein. Le sol glissant est parsemé de flaques de sang et d’eau. La première pièce sert à égorger et dépecer les bêtes. Je crois rêver. Etrangement, les discours sur la mise à niveau sur lesquels L’Economiste a écrit et réécrit depuis des années me reviennent à l’esprit. Mon Dieu! ce n’est pas possible: un véritable dépotoir alimente le circuit de la viande de la capitale économique. Une viande qui peut atterrir dans nos assiettes ou dans nos sandwichs. Nos anticorps ont jusque-là résisté mais pour combien de temps encore?Des crochets sont suspendus au toit. Des vêtements sales et pleins de sang sont laissés par terre. Le boucher explique que ses assistants viennent d’égorger un veau. “Les temps sont calmes ces derniers jours, les autorités semblent nous avoir oubliés…” ajoute-t-il. La deuxième pièce sert d’écurie. Trois grosses vaches et un petit agneau attendent leur tour. Qu’on les égorge soit, mais si seulement ces pauvres bêtes avaient droit à un minimum d’égards et de dignité.La puanteur est suffocante. Dans cette maison d’abattage clandestin, les normes d’hygiène semblent être faites pour une autre planète.Dans une autre ruelle, quelques mètres plus loin, au rez-de-chaussée d’une maison à deux étages, des bouchers dépècent tranquillement deux bœufs. Apparemment, l’abattage clandestin ne représente aucun problème. Où sont les vétérinaires? où est le service d’hygiène? où est l’OMS? Cette fois, la maison est moins sale... mais c’est seulement parce que des gens habitent aux étages supérieurs! Le sol et les murs sont couverts de carreaux. L’eau coule abondamment. Quatre personnes en sueur, couteaux à la main et entre les dents, se partagent la tâche. Leur client qui attend s’impatiente… Dehors, un boucher est à la recherche de clients. Pour lui, tous les passants sont des acheteurs potentiels. Sa boucherie est vide, mais il s’apprête à égorger des veaux dans une maison jouxtant son local. “Vous êtes arrivé au bon moment”, dit-il. “D’autres bouchers peuvent vous vendre de la viande de vaches enragées ou mortes”, prévient-il. Ah? Merci pour le renseignement. C’est au moins rassurant!A l’intérieur de sa maison, deux vaches et un mouton attendent dans un état de stress apparent. Dans ce quartier, on enregistre la plus forte concentration de bouchers. Zankat Al Maaden compte au moins cinquante bouchers qui ont pignon sur rue, trente d’un côté, vingt de l’autre. Exiguës, les boucheries ne dépassent guère les quatre mètres carrés. Sales et mal entretenues, plusieurs d’entre elles ne sont pas équipées de frigos (pardon pour ce détail!).Seuls équipements dans ces locaux, une barre en fer pour accrocher les carcasses, une balance et des couteaux. Certains manquent d’eau courante. Les étals de viande forment un décor impressionnant. Des carcasses de veaux, de moutons et des abats, suspendus aux crochets, se balancent tranquillement. Les têtes et les pattes sont exposées par terre. Dans les petites décharges éparpillées le long de la ruelle, des chiens errants dévorent les reliquats de ce commerce de l’informel. Des porteurs transportent la viande dans des charrettes.Vraisemblablement, ces grandes quantités de viande sont démesurées pour un quartier populaire où le pouvoir d’achat reste faible. “C’est assez pour nourrir tous les lions du Serenguety”, ironise un passant. Mais en fait, ce business sert à approvisionner des centaines de boucheries et de snacks en dehors de ce périmètre. A 60 DH le kilo, 55 après négociations, les acheteurs peuvent gagner jusqu’à 15 DH par kg de viande. Quel est le snack qui serait assez fou pour s’approvisionner ailleurs au risque d’être peu compétitif? Ceux qui désirent acheter de grandes quantités sont encore plus chouchoutés. Le client a aussi le choix entre de la viande fraîche ou des bêtes vivantes. Toutefois, ce jour-là, les bouchers déconseillent les bêtes vivantes. “Les vaches sont chères ces derniers temps. Vous risquez de perdre une vingtaine de kilos entre tête, pattes et abats”. La différence de prix peut être de taille pour les clients habitués. Naturellement, pour les bêtes, abattage formel ou clandestin, cela importe peu. Pauvres bêtes…«Exiguës, les boucheries ne dépassent guère les quatre mètres carrés. Sales et mal entretenues, plusieurs d’entre elles ne sont pas équipées de frigos (pardon pour ce détail!)«. Zankat Al Maaden Comme notre journaliste, notre photographe a également pris des risques au cours de cette enquête. Il lui aura fallu se cacher derrière un fourgon de police pour éviter d’éventuelles représailles dans Zankat Al Maaden où se côtoient dealers et bouchers clandestinsJihad RIZK

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