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Culture

L’adolescence, un phénomène en voie de développement!
Par le Dr Boris CYRULNIK

Par L'Economiste | Edition N°:1864 Le 29/09/2004 | Partager

Boris Cyrulnik est psychanalyste et éthologueC’est bien simple, il y a des cultures où l’adolescence n’existe pas.La puberté, elle, a un déterminisme hormonal qui modifie le corps d’une fille ou d’un garçon et les rend aptes à la reproduction. Mais l’adolescence est un phénomène psycho-social qui n’apparaît que si les structures techniques et culturelles créent les conditions favorables. Dans un contexte naturel difficile, la survie est prioritaire. Une fille est mariée et engrossée dès que son ventre le permet et un garçon est envoyé aux champs ou à l’atelier dès que ses bras l’en rendent capable. Dans un tel contexte, l’adolescence n’a pas le temps de naître. . Les jeunes sont de plus en plus différents de leurs parentsAujourd’hui, pour une énorme partie des peuples de la planète, l’adolescence est en voie de développement et dans les cultures occidentales sa durée se prolonge énormément. Ce phénomène qui conjugue le biologique avec la culture pose un problème psychologique majeur: nos jeunes développent des personnalités très différentes de celles de leurs parents.Quand une jeune femme devait s’occuper de deux ou trois enfants dès l’âge de 16 à 20 ans, elle n’avait pas le temps de penser à son aventure sociale. Quand un garçon travaillait aux champs dès cinq heures du matin jusqu’au coucher du soleil, il n’avait pas le temps de réfléchir à des problèmes culturels. La culture n’était pensée que par une minorité d’aristocrates, de grands bourgeois, de quelques prêtres et philosophes. En France, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, 2% de la population seulement se consacraient à la culture. Les autres se débattaient pour simplement survivre.Depuis l’explosion technologique de ces cinquante dernières années, l’amélioration de l’hygiène alimentaire et des conditions éducatives a abaissé la puberté (surtout celle des filles) de plusieurs années. Mais l’apprentissage d’un métier est de plus en plus long, si bien que l’intégration sociale des jeunes est de plus en plus retardée. Il s’ensuit une période de plusieurs années, entre l’époque où les jeunes deviennent aptes à la sexualité et le moment où ils peuvent s’intégrer dans leur société que l’on pourrait appeler “adolescence moderne”. Cette période, aujourd’hui, dure en France entre l’âge de 12 et 25 ans, alors qu’il y a deux générations, elle ne durait que deux ou trois ans. Elle est apparue et s’étend aussi au Maroc. Ce phénomène provoque l’apparition de difficultés psychologiques jusqu’alors impensées. . De la diversité mais aussi des risquesLa société qui abaisse l’âge de la puberté et retarde l’intégration des jeunes, ne les prend plus en charge. Dans cette société moderne où les parents disparaissent le matin et rentrent le soir épuisés, les adolescents ne sont plus entourés, structurés, cadrés par un groupe social et culturel. Les jeunes personnalités, moins contraintes par un entourage adulte, s’épanouissent mieux, dans des directions différentes, ce que l’on peut considérer comme un bénéfice puisqu’il n’y a pas qu’une seule manière de se développer. Mais en cas de difficulté, il n’y aura pas non plus d’étayage, de rattrapage par un membre du groupe, ce que l’on peut considérer comme un maléfice. L’urbanisation fait apparaître ce phénomène dès la première génération: le relâchement des liens avec la famille permet à une minorité de jeunes d’échapper aux contraintes de la tradition et de s’inventer des personnalités qu’ils n’auraient pas eu le droit ni la possibilité de développer dans un autre contexte. Mais ceux qui, à cause d’un problème psychologique ou d’une blessure enfouie, ne parviennent pas à bénéficier de cette liberté, refusent l’aide de leur famille, puisque dans un contexte de dilution des liens, toute famille nucléaire fait l’effet d’une prison! Même quand les parents désirent aider le jeune, le contexte culturel attribue à cette tentative de proximité affective la signification d’une intrusion, comme si le jeune disait: “Les autres adolescents s’épanouissent loin de leurs parents, et vous, vous pénétrez dans mon monde psychique où je suis malheureux”.. Responsabiliser nos ados?Dans une société en guerre ou dans une écologie difficile, ce raisonnement est impensable puisque la famille devient le lien de la sécurité, de l’affection et de l’entraide. Et tous les jeunes chantent ses louanges. Mais dans un contexte en paix, où les progrès techniques et culturels ne rendent plus indispensables les liens affectifs, la famille a perdu cet effet protecteur et le jeune au contraire l’éprouve comme un oppresseur.J’entends d’ici les esprits malveillants penser: “Alors, vous dites qu’il leur faut une bonne guerre”. Bien sûr, je ne dis pas ça, la famille se recroqueville quand le malheur est quotidien. Peut-être faudrait-il responsabiliser nos adolescents? Ce travail ne peut pas être fait par les familles proches, les adolescents les enverraient promener. Seule la culture peut inventer des lieux et des lois pour demander aux jeunes de s’occuper des âgés, d’instruire les enfants, de travailler aux champs ou de remonter des maisons écroulées. Ce serait un véritable métier, une authentique responsabilité, une petite paye qui les aiderait à poursuivre leurs études.Je rêve bien sûr, mais les Allemands, les Suédois, les Islandais et quelques autres pays développent ce genre de structure où les adolescents semblent se plaire. Ils se payent leur autonomie, échappent à leur famille et éprouvent ces quelques années d’adolescence, de travail, d’études et de liberté comme un rite d’initiation dont ils sont fiers après l’épreuve. Pour créer et développer une telle structure intermédiaire, entre la prison familiale et l’angoisse sociale, il faut une culture riche et en paix. Et pour penser une telle adolescence entre cocon et aventure, il faut des philosophes, des prêtres et des artistes pour énoncer l’interdit et expliquer sa valeur.Assez curieusement, l’interdit familial est un étouffoir pour un adolescent quand la culture ne lui donne pas la possibilité de vivre en dehors de sa famille. Mais quand le jeune pense qu’il va être accueilli par la société, le même interdit prend un effet sécurisant et “narcissisant”: “Si je respecte cette loi, je vais me sentir moral et en sécurité”.. Les familles perdent le pouvoirLe culte de la performance qui se développe en Occident empêche ces structures intermédiaires. “Tu dois rester dans ta famille pour mieux réussir tes études… Fais ce que tu veux, mais sois le premier”, disent les parents qui veulent aider leurs enfants. Cette gentille proposition supprime les cadres et les interdits, au nom d’une réussite idéale angoissante. Dans une telle culture, le jeune reste soumis à l’étouffoir familial et angoissé par un idéal de réussite. L’échec alors devient une blessure grave qui explique pourquoi tant d’adolescents préfèrent ne rien tenter plutôt que de prendre le risque d’échouer. La douleur est moins grande quand on peut attribuer l’échec à un autre. La déception est douloureuse quand l’idéal de soi n’est pas réalisé alors que les parents ont donné toutes les chances: “J’échoue, je ne réalise pas mes rêves, alors que j’avais tout à portée de la main”.L’idée qui émerge de cette petite réflexion, c’est que nous sommes soumis à l’environnement technique et culturel que nos anciens ont inventé. Ces découvertes provoquent des changements familiaux et psychologiques que nous avons du mal à comprendre tellement la culture évolue vite.Quoiqu’il en soit, les familles élargies et les parents proches n’ont plus le pouvoir affectif et psychologique qui leur appartenait il y a simplement une génération. Je ne sais pas si c’est un progrès.

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