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Je prends la plume, car je ne peux plus me taire!
Par Marie-France JAMAL-ALAOUI, enseignante

Par L'Economiste | Edition N°:1916 Le 14/12/2004 | Partager

Quel enseignement veut-on? ou plutôt quels citoyens n’a-t-on pas peur d’avoir?Je prends la plume car je ne peux plus me taire. Certes je n’évoquerai que les aspects problématiques et les défaillances , mais je tiens aussi à rendre hommage à tous les enseignants marocains que j’ai vus très fréquemment, dans le premier et le second cycle public à diverses occasions: le travail de fourmi, la réflexion, le désir de progresser, l’amour des élèves, la qualité et l’admirable travail de cette armée de l’ombre que sont certains enseignants, perdus dans l’anonymat et la solitude, pourtant de très grande valeur, intelligents, courageux et passionnés.. Je suis lasse des bilans…Ce que je lis ici ou là me déçoit. Certes les constats sont tout à fait exacts, mais je suis lasse du temps passé à faire des bilans, à décrire des situations qui perdurent, d’autant qu’on continue à se voiler la face par des discours dont celui de la réforme aux primaire et secondaire; J’ai eu l’occasion non pas seulement d’avoir dans les mains et de feuilleter, mais de travailler et donc d’analyser les manuels scolaires du premier cycle (2e, 4e année). Je ne relèverai pas les fautes, cela a été fait et je dirais que c’est un moindre mal. Le défaut de ces livres est plus grave. L introduction est impressionnante et nous arrache l’admiration: voilà des auteurs qui ont enfin compris la pédagogie, qui vont faire bouger les choses en insistant sur les compétences, la pédagogie active, le sens du texte, lu ou écrit, la notion d’objectifs . Mais quand on aborde le livre du maître et qu’on travaille sur les fiches proposées aux enseignants, on se rend compte qu’on s’est (inconsciemment?) contenté de changer d’habits pour vêtir la même chose: on gratte la nouvelle couche de peinture et on retourne derechef à ses vieilles habitudes!Les objectifs n’en sont pas. Il s’agit un pot pourri de tout!Or bon nombre d’enseignants font les séances de cours parce qu’ils doivent les faire , mais n’en saisissent pas la finalité et ne se posent pas la question centrale: pourquoi me demande-t-on de faire ce cours? L’enseignement est donc morcelé en séances mises bout à bout, sans aucune cohérence retrouvée, ni raisonnement qui sous-tend l’unité d’apprentissage. Or l’axe autour duquel se construit un apprentissage est la production du sens d’un texte, que celui-ci soit lu ou qu’il soit produit par l’élève.. Qui comprend, qui digère?Vouloir faire changer le comportement des élèves par la participation dite active est illusoire: à preuve la séance d’expression orale où se fourvoient tant d’enseignants car elle est basée sur un dialogue, artificiel, que les élèves retiennent très vite par cœur, comme une poésie, mais cela ne signifie pas qu’ils l’aient compris et digéré pour être capables d’en réemployer les structures dans des situations de communication réelles!La typologie des textes n’est pas toujours maîtrisée et on confond souvent textes informatifs et argumentatifs (!!!), ce qui permettra encore la manipulation des esprits pour longtemps!En effet, m’inspirant de la pensée chinoise: «Un sage est sans idée» c’est-à-dire qu’il est totalement disponible à tout, qu’il n’y a pas de vérité mais des vérités, je refuse qu’un discours remplace un autre, qu’un conditionnement en remplace un autre, car finalement, rien n’aura été changé! Un discours est «bien» pour certains et pas pour d’autres: ce n’est pas sur le contenu qu’il faut travailler, mais sur l’être profond des gens. Après, libre à eux d’aller là où ils veulent! Or, tous ces discours de type paternaliste qu’on entend depuis deux ans me fatiguent, car c’est du même type dictatorial! L’individu n’est pas plus respecté dans sa liberté, dans son autonomie. Or il y a déjà suffisamment, dans n’importe quelle société, et particulièrement une société de type patriarcal, des conditionnements de toutes sortes dont on méconnaît la profondeur de champ. C’est ce qu’il faut faire appréhender à l’élève. Un pays a ses valeurs, «ses» vérités, et tant mieux car ainsi l’individu peut se construire en ayant des racines, mais cet individu se doit de savoir que ce sont des valeurs parmi d’autres, qu’il a le droit de ne pas y adhérer automatiquement et qu’ elles ne sont en rien absolues, universelles et hégémoniques, qu’elles ne peuvent être un prisme par lequel il va penser ou se comporter à vie et juger de celles des autres; Il se doit donc non pas tant de connaître les autres , mais de savoir au moins que les siennes sont relatives, et que d’autres personnes ont tout à fait le droit de penser différemment. . De l’intention à l’attentionL’éducation consiste à découvrir, en soi-même, le sens de la liberté. Même si autrui peut nous y aider, il s’agit d’une démarche personnelle, d’une expérience d’auto-formation. Il faut donc passer de l’intention (qui reste manipulation) à l’attention: apprendre à voir sans préjugés, sans parti pris, sans travestissement culturel, imaginaire, sociétal, apprendre à voir, tout simplement! Bien sûr la société décide, et c’est normal, de ce qu’elle juge indispensable de transmettre d’une génération à l’autre qui constitue le patrimoine, mais à transmettre ou à construire ensemble. Chercher à former selon un programme, c’est «programmer» des gens, les aliéner, en faire des «choses», croire qu’il y a «une» vérité: si bien que je récuse les propositions de méthode active, de «participation» des élèves si elles ne sont que des alibis, des moyens et non une finalité pédagogiqueCar, en fait, les méthodes actives se caractérisent par deux choses : remettre aux élèves la totalité d’un problème, et l’utilité du travail en groupe et en petit nombre. A partir du moment où l’on remet aux gens le soin de résoudre eux-mêmes la totalité de certains problèmes, on change sa façon de vivre avec les autres: sinon, c’est confondre le contenu et le contenant!


La forme, pas le fond!

Certains exercices dans les livres se veulent d’inspiration de questions à choix multiples et ne sont en fait que du «vrai/faux, bien/ mal» (on tombe dans le moralisme bien-pensant!!). On a donc, pour la rubrique qui se veut sensibilisation à la citoyenneté, entre autres, l’image d’une femme faisant sa prière: la réponse est automatiquement dirigée: «c’est bien». Nous restons dans le paraître. Certes, c’est «bien» de faire sa prière, mais c’est la mise en valeur du rituel, et non la réflexion sur ce que cela sous-entend: respect des autres religions, tolérance, ouverture d’esprit,Par ailleurs, on devine que les auteurs de ces livres se sont inspirés de livres et d’outils pédagogiques élaborés pour des francophones: aussi ces livres peuvent-ils à la rigueur fonctionner pour des enfants marocains de la couche sociale aisée qui baignent en partie dans le français, mais pour les enfants du bled, des médinas et des régions berbères , j’en doute fort!. Ah!! Les maîtres!Par ailleurs seuls devraient enseigner les maîtres qui savent se prendre en charge, qui sont suffisamment autonomes et responsables pour savoir adapter et inventer. Or ils se contentent (et on ne peut rien leur reprocher car ils ne peuvent donner plus qu’ils n’ont) d’appliquer ce qui est écrit dans le  livre du maître, outil quasi-sacralisé et qu’il n’y a aucun moyen à leur disposition!Il est aussi assez difficile de faire bouger les choses au niveau de la conception du rôle du maître. Il reste, dans l’imaginaire, un distributeur de savoir et donc il y a beaucoup de réticence implicite à devenir un animateur et à le faire descendre de son piédestal: on est quand même dans une société pyramidale, et chacun se veut le chef de l’autre!!Comment dès lors vouloir instituer une séance d’instruction civique chargée de «déconditionner» les élèves de tout discours de type embrigadement? Une expérience binationale entre le Maroc et le Canada, je crois, a été tentée en 1992 ( c’est-à-dire il y a 12 ans) à Marrakech et une trentaine de maîtres avaient été formés. Des outils pédagogiques ont été élaborés à cette occasion: en cherchant bien sûr le net on les retrouve, mais il n’y a pas ou peu de diffusion nationale. Ils sont cependant plus de type informatif et notionnel et de méthode interrogative, comme souvent dans l’enseignement de quelque type qu’il soit d’ailleurs (même français ). Apprendre ce n’est alors plus exposer, mais amener les gens à découvrir certaines connaissances, à partir de connaissances qu’ils ont antérieurement, et qu’on leur ferait découvrir par un jeu de questions. Mais, en fait, le nœud du raisonnement a été donné par l’enseignant (quand il l’a vu , ou quand il a su le construire!!) derrière les questions. Or dans un raisonnement, dans la découverte de quelque chose, ce n’est pas chaque proposition qui est importante, c’est l’enchaînement global des propositions, la structure. On n’apprend donc aucune autonomie à l’élève et d’ailleurs souvent le maître lui-même ne «voit» pas cette structure sous-jacente; il se contente de reproduire oralement les questions écrites dans le livre du maître, lui-même pas toujours clair face à cette structure nodale du raisonnement!--------------------------------NB: Marie-France Jamal-Alaoui, que les lecteurs de L’Economiste connaissaient grâce à ses passionnantes relations de voyage en Chine, est enseignante. Elle a été formatrice de formateurs et universitaire; elle est ex-directrice pédagogique d’un institut supérieur de commerce et a près de 30 ans d’expérience marocaine de l’enseignement.

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