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Cette Amérique qui a voté, un voyage avec Guy Sorman
Etape XV: Un prix Nobel pour une vitre brisée

Par L'Economiste | Edition N°:1892 Le 08/11/2004 | Partager

La réélection de Bush correspond en réalité à un mouvement vers la droite, qui a des racines très profondes dans la société américaine: possession d’armes, tolérance zéro, rétablissement de la peine de mort… Un mouvement inverse, dit Guy Sorman, de celui qu’a effectué l’Europe, à peu près en même temps.Pendant vingt ans, de 1960 à 1980 environ (sur les traces des sociologues qui disaient que c’est la société qui est coupable, pas l’individu), les magistrats, toujours à la pointe des idées libérales aux Etats-Unis, s’évertuèrent à soigner la société; pendant cette période où le crime grimpait si vite, le nombre de prisonniers ne varia pas. En effet, les juges inclinaient plutôt à abréger les peines, à leur trouver des substituts propres à accélérer le retour des condamnés à une vie sociale normale. Mais, au bout de vingt ans de cette thérapeutique judiciaire, la société, coupable ou non, apparut comme incurable: le crime ne régressait pas. Les sociologues et les magistrats libéraux avaient échoué. Les conservateurs prirent donc le relais avec une doctrine inverse: une sorte de reaganisme judiciaire réduisit le pouvoir des juges, imposa des peines automatiques et incompressibles de manière à exclure les criminels de la société.. Les intellectuels s’y sont mis L’illustration la plus représentative de ce nouvel état de l’opinion est la règle dite “Three strikes, you are out”, qui, dans les années 1990, fut adoptée par une vingtaine d’Etats: la loi y impose une incarcération automatique à partir de la troisième infraction, quelle que soit la gravité de chacune. En Californie, où cette règle fut approuvée par référendum en 1995, la peine automatique, incompressible, est de vingt-cinq ans de prison. Cette automaticité des peines est on ne peut plus démocratique, car elle ne prend en compte ni la personnalité de l’accusé, ni son crime, ni l’appréciation des magistrats. Elle contribue aussi à l’accroissement considérable des effectifs de prisonniers; leur nombre, de cent pour cent mille habitants en 1980, était monté à cinq cents en 1995. Avec quatre cents en 2004, c’est encore quatre fois plus qu’en France ou en Allemagne.La singularité de la répression américaine tient largement à sa légitimation intellectuelle. Elle procède en particulier de la théorie dite de l’action rationnelle (RAT), qui valut à son fondateur, un économiste de l’université de Chicago, le prix Nobel d’économie en 1992.Selon Gary Becker, qui s’appuie sur d’impressionnantes séries statistiques, ce sont les individus et non pas la société qui se comportent de manière rationnelle. Ils se laissent guider par les signaux que leur adresse le gouvernement. La théorie de Becker, qui s’applique à tous les comportements humains, vaut pour la délinquance: s’il apparaît à un individu comme statistiquement rentable de commettre un crime ou un larcin quelconque, un calcul simple le conduira à commettre ce crime ou ce larcin. Becker ne prétend pas que chaque criminel se livre à cette évaluation, mais, en moyenne, les criminels se comportent comme s’ils l’effectuaient. Ils ne sont pas nécessairement rationnels, mais ils agissent comme s’ils l’étaient. Ergo, la répression est dissuasive.En application des principes de Gary Becker, un sociologue influent de Californie, James Q. Wilson, publia en 1982, on l’a vu, un essai fondamental qui allait déterminer les politiques sécuritaires: “La Vitre cassée”. . “La libération des mœurs crée le chaos”Une seule vitre cassée dans un environnement urbain dangereux, voilà, selon Wilson, qui serait perçu comme un signal de tolérance par les criminels en puissance, comme une invitation à la permissivité; il importe donc que nulle anicroche à l’ordre public ni à la bonne tenue des lieux publics ne soit jamais acceptée, sauf à ouvrir en grand les portes du crime. La doctrine policière de la tolérance zéro se fondera sur ce texte, puis Francis Fukuyama, économiste célèbre pour sa théorie de la fin de l’histoire, apportera en 2002 sa caution historico-culturelle à cette tolérance zéro. Selon Fukuyama, l’augmentation de la criminalité s’expliquerait dans les années 1960 et au sein de la génération qui suivit par un délitement moral de l’Occident: ce qu’il a appelé “La Grande Rupture”. Celle-ci aurait été causée par l’intelligentsia libérale, qui, en niant les valeurs familiales, en privilégiant la libération des mœurs, aurait engendré le chaos. Par suite, comme par un cycle vertueux, la société s’en retournerait spontanément à une sagesse éternelle, retrouvant les codes anciens: une “reconstitution de l’ordre social” qui répond, selon Fukuyama, à une exigence de la “nature humaine”. Seules ces normes de comportement classiques seraient susceptibles de faire régresser la violence et le crime; il reviendrait donc aux institutions publiques d’accompagner ce retour à la normale après avoir malheureusement contribué à la dévaloriser.Dans une Amérique que l’on décrit en Europe comme imperméable aux idées, ces ouvrages académiques, à la fois influents et révélateurs, ont légitimé un recours plus fréquent à la peine de mort et aux incarcérations. Ils ont servi de base aux acteurs publics conservateurs, tout particulièrement à New York, où Rudolf Giuliani, maire de 1994 à 2000, instaura la “tolérance zéro”. Celle-ci a été poursuivie par son successeur et inspire la plupart des municipalités, conservatrices mais aussi libérales (ce qui montre bien le mouvement de fond en faveur des idées de droite).


Grâces… antidémocratiques!

Sur le vieux continent) ce qui subsiste de tradition monarchique explique que les chefs d’Etat y exercent volontiers leur droit de grâce, alors qu’aux Etats-Unis ce geste régalien est exceptionnel. Gouverneurs puis présidents, ni Bill Clinton ni George W. Bush ne gracièrent jamais un condamné à mort. John Kerry, qui ne fut jamais gouverneur, se disait personnellement hostile à la peine capitale, mais il n’est pas opposé à son application par les Etats. Tous agissent-ils par électoralisme ou par conviction? Ils savent aussi qu’une grâce accordée est considérée comme peu démocratique. Non qu’il n’y ait pas d’élites américaines. Mais elles ne s’assument pas comme telles. Elles n’imposent pas leur vision du monde ni leur morale -au Texas moins qu’ailleurs: les élites européennes n’aiment donc pas les Texans, qui le leur rendent bien.(…) “Combien de victimes, disent (les partisans de la peine de mort et des sanctions sévères) êtes-vous disposés à sacrifier au nom de l’abolition de la peine de mort?” Les conservateurs utilisent constamment cet argument frappant pour déstabiliser les hommes politiques et les magistrats abolitionnistes. Mais il est fort improbable que le criminel mis à mort soit celui qui aurait commis ultérieurement un crime théoriquement possible. L’expérience américaine démontrerait plutôt que la peine de mort n’a pas de caractère dissuasif: dans les Etats qui l’ont abolie ou qui ne l’appliquent pas, les crimes ne semblent ni plus ni moins fréquents que là où elle est appliquée et exécutée.(… Aucun argument ne passe avec les partisans des peines sévères). Les circonstances atténuantes? Une manœuvre pour “tromper le jury”... La jeunesse? “Il existe des assassins de seize ans plus mûrs que des adultes de trente-cinq”. La débilité mentale? (Le mouvement en faveur de la peine de mort) “Justice for all” a veillé à ce que le gouverneur n’en tienne pas compte. L’âge ou la débilité semblent autant de manœuvres sournoises pour différer indéfiniment une exécution.


Peaux noires sous tenues oranges

Dans la célèbre prison de San Quentin, on voit que sous la tenue orange des prisonniers dominent les peaux noires et brunes; ce que les statistiques confirment. Les Noirs et les Latinos -les Noirs surtout- sont en prison en proportion inverse de leur représentation dans la nation: sur deux millions de prisonniers aux Etats-Unis, 1,2 million sont des Noirs, alors que ceux-ci ne représentent que 12% de la population totale.A tout moment il se trouve aux Etats-Unis plus de jeunes Noirs en prison que dans les collèges (…).La moitié des homicides sont perpétrés par des Noirs, et que la moitié des victimes sont aussi des Noirs: seraient-ils plus portés à l’homicide parce que noirs? Ou parce qu’ils sont pauvres et vivent dans la promiscuité urbaine? Ou encore les Noirs ne seraient-ils pas plus impliqués que d’autres dans le trafic de drogue, avec les querelles de territoire que celui-ci suscite? La moitié au moins des crimes commis aux Etats-Unis sont en relation avec la drogue, non pas sous l’empire de sa consommation, mais du fait de son commerce. La prohibition de la drogue, comme la prohibition de l’alcool dans les années 1920, a créé un marché régi par la violence. Telle est la cause principale du crime aux Etats-Unis.


Une violence plus tolérée

Il existe bien dans la société américaine une tolérance certaine pour la violence, voire une exaltation de celle-ci, supérieures à ce qui est accepté en Europe. En témoignent le cinéma, où l’on se tue énormément, ou encore les paroles du rap, où le crime ordinaire rime avec ses victimes. Le spectacle de la violence est, au fond, mieux accepté par les Américains que ne l’est celui du sexe; à la télévision, le sexe est étroitement réglementé, la violence ne l’est pas. Des enquêtes menées auprès de condamnés à mort révèlent combien, de leur aveu même, la faculté de tuer élève le meurtrier dans la hiérarchie singulière des gangs.Etape XVI: Le problème noir est fini

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