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Culture

Cette Amérique qui vote, un voyage avec Guy Sorman
Etape X: Une nouvelle race d’Américains, le rebelle netoyen

Par L'Economiste | Edition N°:1887 Le 01/11/2004 | Partager

La rébellion est un état permanent aux Etats-Unis. Dans le monde politique, à défaut de rébellion vraie, il faut en donner l’image, si l’on veut avoir une chance de se faire élire, même si derrière le rebelle-candidat, il y a toute l’organisation d’un parti et des millions de dollars. Il n’empêche que la rébellion est très bien vue et beaucoup pratiquée, à toutes les échelles de la vie publique et privée… on dit parfois que c’est ce qui explique la richesse de l’Amérique.Avec le Web, la rébellion devient électronique. Le Web est né en Californie. Ce n’est pas un hasard. Le Web n’est pas seulement une technique, c’est aussi une culture, celle de la Californie anarcho-capitaliste. . Individualiste et antiautoritaireDans les années 1980, les branchés de la Silicon Valley ont perfectionné l’instrument de manière à ce qu’il s’accorde à leurs habitudes: Internet traduit leur langage et leur univers mental, ce qu’on appelle la cyberculture. Celle-ci est un comportement individualiste et antiautoritaire qui a naturellement pris le relais de la révolte des années 1960. En Californie s’est ainsi développé le vocabulaire singulier, devenu universel, qu’Internet permet mais ne déterminait pas a priori. Il serait en théorie possible de rédiger des mails en respectant les codes de correspondance de naguère, assortis de formules de politesse. Mais les Californiens ont imposé l’apostrophe, l’usage du prénom plutôt que du nom, l’absence de respect hiérarchique, la concision et l’impertinence. Si Internet n’avait pas été californien d’origine, il aurait pu connaître un destin différent. Californien, il est devenu le vecteur de la communication individualiste et incontrôlable.Cet enthousiasme pour la cyberculture laisse les Européens perplexes, tant ils sont accoutumés aux débats organisés selon des normes mûries par les élites et l’expérience. Le Web se situe aux antipodes de ce modèle. La cyberculture est antiautoritaire, antiélitaire, c’est une rébellion permanente où ne jouent ni la connaissance, ni l’expérience, ni l’âge, ni la classe. Ce songe anarcho-capitaliste est-il une garantie de liberté individuelle? Contre l’Etat classique, probablement.Contre l’élitisme aussi: Internet transformera le mode de sélection des dirigeants politiques; tout candidat pourra solliciter directement le soutien du peuple sans passer par un parti et en trouvant directement les financements de sa campagne. Cela s’est vérifié pour la première fois à l’échelle américaine à l’occasion des primaires de l’élection présidentielle de 2004: Howard Dean a surgi de manière inattendue sur la scène américaine en étant financé par Internet. Howard Rheingold avait lui-même conçu son site; si le candidat échoua comme John Kerry, c’est qu’il se révéla moins convaincant que sa promesse virtuelle.. Comment être un bon révoltéLes libéraux se méfient plutôt de la cyberculture. Si les citoyens vivent repliés dans leurs niches Web, s’ils ne s’informent plus que par des sites spécialisés, que reste-t-il, demande Cass Sunstein dans son livre Republic.com, des expériences partagées au sein de la nation? Si chacun peut choisir son information, si nul n’est plus exposé à des opinions susceptibles de contredire les siennes, l’intolérance grandira. La cyberculture sonnerait-elle la fin de l’intérêt général? Mais libertaires et conservateurs ne partagent pas ce concept de l’intérêt général. Pour le rebelle qui sommeille en tout citoyen américain, il n’est pas prouvé qu’il existe un intérêt supérieur à la somme des intérêts particuliers.Dans une république turbulente, tout challenger doit se poser en rebelle. Ce scénario s’impose à tout candidat, qu’il surgisse du sérail politique, du monde des affaires (Ross Perot en 1992), des Eglises (Jesse Jackson en 1992, Al Sharpton en 2004), du monde associatif (Ralph Nader en 2000 et 2004), ou de l’inconnu, comme les candidats libertaires à chaque scrutin. L’élection de 2004 n’a pas échappé à ce paradoxe. Les aspirants feignent de se dresser contre Washington, pas seulement contre l’administration en place, mais contre la capitale, toujours condamnable et condamnée pour son éloignement du peuple. . La rébellion n’est pas la révolutionEn campagne, tous, fussent-ils sénateurs ou gouverneurs, se posent en outsiders! Le long parcours des primaires, exténuante épreuve qui dure un an avant d’aboutir à la convention finale, se déroule loin de la capitale, dans l’Amérique authentique. A la télévision, le candidat veille à n’apparaître que dans les petites villes et les villages, sur fond d’usines et de modestes fermes. Il prend ses repas dans des auberges, fait ses emplettes dans des merceries, pas dans les grandes surfaces; il ôte sa cravate; sa veste jetée sur l’épaule, c’est un Américain ordinaire sur fond d’une Amérique qui n’existe plus. Mais elle persiste dans l’imaginaire collectif comme la “bonne” Amérique, sûre, familiale, humaine, pieuse mais sans ostentation. La rébellion coûte cher.Cette sélection démocratique n’est-elle pas avant tout une sélection par l’argent? La démocratie comme façade, mais le capitalisme comme ressort? La campagne présidentielle oblige effectivement à se battre sur deux fronts: la conquête des partisans et celle des donateurs; les deux ne coïncident qu’imparfaitement.Un bon leveur de fonds peut se révéler un piètre orateur. Il est rare, en revanche, qu’un candidat sans argent aille bien loin; sans achat d’annonces radiodiffusées et télévisées, il a tôt fait de disparaître.Un jeune avocat disciple de Ralph Nader, Harvey Rosenfield, partit ainsi en 1986 à l’assaut des compagnies d’assurances de Californie. Il leur reprochait de pratiquer des tarifs excessifs, de taxer les clients habitant les quartiers pauvres davantage que les riches, les femmes plus que les hommes, de ne pas tenir compte du risque réel que représentait chaque client, enfin de dissimuler leurs comptes. Harvey Rosenfield parvint à recueillir les sept cent mille signatures nécessaires, et sa proposition, dite 106, fut ratifiée par les électeurs.Après quelques années d’un combat judiciaire d’arrière-garde, les assurances durent rembourser à leurs clients les sommes indûment perçues; elles modifièrent leurs tarifs, ouvrirent leurs comptes, et elles y ont survécu. Rosenfield démontra ainsi que les “cow-boys” redresseurs de torts peuvent l’emporter sans pour autant briser la démocratie ni le capitalisme. La rébellion n’est pas la révolution. Elle est une tradition américaine, ce que n’est pas la révolution. Dans cette tradition, par exemple, le shérif, après avoir nettoyé la ville, en est expulsé. Rosenfield n’y a pas échappé: depuis sa rébellion réussie, il a avancé en vain d’autres propositions contre les entreprises de santé qui ne respecteraient pas les droits syndicaux des infirmiers; mais cette cause-là ne mobilise pas les passions. Pour qu’une proposition aboutisse, il y faut de la haine ou de l’amour, du racisme ou de la jalousie, de la passion et de l’argent.


Un nouvel idéal politique?

Howard Rheingold, journaliste californien, théorise la cyberculture et l’a idéalisée depuis son apparition en 1992. Il y devine la démocratie ultime: sa thèse est que les nouvelles techniques -en l’occurrence, Internet mobile- déterminent toujours la société dans laquelle nous entrons sans trop nous en apercevoir. D’après cette version, le Netoyen, contrairement au citoyen, ne pourrait plus être manipulé ni dominé. La force démocratique des foules virtuelles se jouerait de toute répression, puisque la rébellion électronique, à la différence des foules révolutionnaires, ne peut être écrasée dans le sang.Des foules instantanées, réunies en un instant par un intérêt commun, convoquées par messagerie téléphonique ou Internet mobile -les flash mobs-, pourraient se transformer en ce que Rheingold appelle des smart mobs, des foules intelligentes mobilisées autour d’une juste cause. Des smart mobs convoquées par SMS ont ainsi neutralisé la réunion de l’Organisation mondiale du commerce à Seattle en 1999. Le mouvement dit “antimondialiste” en a surgi. Rassemblées par SMS, des smart mobs ont provoqué en 2001 la chute du président philippin Estrada. Elles ont fait élire un président coréen inattendu en 2002. Voilà, selon Rheingold, l’apparition universelle d’une démocratie rebelle: la cyberculture au service des bons sentiments, un idéalisme démocratique et virtuel.


Le tabou démocratique

IL est impensable aux Etats-Unis de contester la démocratie, fût-elle dévoyée. Cette démocratie n’est pas, comme en Europe et dans le reste du monde, une simple procédure visant à désigner les dirigeants ou à contenir la violence. Elle est une vulgate, un culte. Dans cette orthodoxie, la démocratie directe est d’autant moins contestable qu’elle paraît plus authentique que la démocratie représentative. Tout ce qui rapproche de la souveraineté populaire confère une aura d’incorruptibilité. Le populisme? Cette accusation typiquement européenne n’est pas recevable en Californie. Peu votent? L’argument ne vaut rien chez les conservateurs pas plus que chez les libéraux. Peu d’inscriptions et peu de participation ne reflète pas l’insuffisance de la démocratie directe, mais la faute des électeurs ou bien leur choix. Le peuple est l’ultime responsable de son destin, fût-ce par l’abstention. Les perdants de la démocratie directe en conviennent, puisque leur contre-offensive consistera toujours à s’inscrire en masse sur les listes électorales et à appeler à une participation plus soutenue.


Qu’est-ce qu’un Netoyen?

L'internaute rebelle et insituable est devenu un Netoyen, un citoyen du Net. Le Netoyen échappe à toute autorité, celle des parents, des patrons, des maîtres et des Eglises. Et à celle de l’Etat, bien entendu. Si le Netoyen s’enrichit sur le Web, il devient difficilement taxable, son identité virtuelle est choisie, invérifiable. Il échappe au droit national. Le Netoyen est par excellence l’acteur social de l’utopie anarcho-capitaliste. S’il s’aventure en politique, ce sera hors parti, en fonction d’un intérêt particulier et momentané. Si nécessaire, les Netoyens passent des alliances provisoires que leur dictent les circonstances. Ils peuvent se constituer en foules virtuelles ou réelles le temps d’une campagne. Puis chacun s’en retournera à son repaire, comme le pionnier de jadis isolé dans sa cabine de rondins. Etape XI: Une vénération religieuse pour la Constitution

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