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    Politique Internationale

    «La francophonie c'est le respect de l'autre»

    Par L'Economiste | Edition N°:272 Le 20/03/1997 | Partager

    Il faut refuser de vivre la francophonie comme une citadelle assiégée par le monde anglophone. M. Boutros Boutros-Ghali, l'ex-secrétaire général de l'ONU, estime que la francophonie a pour but principal de créer un espace de solidarité. Le réseau World Media l'a interviewé à l'occasion du Jour de la Francophonie.


    - Real Pelletier: Le mot «francophonie» est d'un usage courant et relativement récent dans la langue française. Quelle définition en donneriez-vous?
    - Boutros Boutros-Ghali: Vous avez raison de souligner l'importance de la naissance du mot francophonie. Car elle est très révélatrice de ce que la Francophonie porte en elle-même. En effet, c'est en 1878, à l'occasion du Traité de Berlin, dans un monde implacablement divisé entre Etats souverains et territoires dépendants, que le géographe Onésime Reclus a inventé le mot francophonie. Il croit et veut faire admettre qu'il existe une autre manière de percevoir le monde et les Etats, non pas selon leur niveau de puissance, leur étendue territoriale ou leur degré d'indépendance, mais en fonction d'une langue et d'une culture qu'ils partagent. Cette approche de la francophonie reste très actuelle. Je suis convaincu que la Francophonie a pour objectif principal de créer un espace de solidarité, à la fois culturel et politique, face aux risques d'uniformisation de la planète. Pour plagier Paul Valéry, je dirais que la francophonie est particulièrement difficile à définir et que cette difficulté est un élément même de sa définition.

    - Le développement actuel de cette notion de Francophonie paraît souvent procéder d'un réflexe de défense par rapport à l'envahissement de l'anglais dans le monde. Est-ce là la principale raison de la Francophonie?
    - Nous devons refuser énergiquement une tentation parfois trop fréquente: celle de vivre la Francophonie comme une citadelle assiégée par le monde anglophone. Au contraire, la Francophonie est synonyme de liberté et d'ouverture. Dans cette perspective, la Francophonie doit être un exemple et un encouragement pour la formation de communautés politiques similaires. Je pense notamment à l'ensemble lusophone, à la communauté ibéro-américaine, à la Ligue Arabe. A l'instar du Commonwealth, la Francophonie et l'ensemble des espaces linguistiques doivent pouvoir rendre compte de la diversité du monde.

    - On a maintenant établi, sur la carte politique du monde, ce qu'on pourrait appeler les contours géographiques de la Francophonie. On constate qu'elle s'étale sur tous les continents et qu'elle regroupe, sous le rapport Nord-Sud par exemple, des communautés aux intérêts extrêmement diversifiés. Cela posera sans doute de sérieux problèmes de cohésion interne au plan de l'action. Comment voyez-vous la situation?
    - Loin de voir là un inconvénient, j'y vois plutôt un avantage. Culturellement, la Francophonie nous a appris le sens du dialogue et de l'échange. A plusieurs reprises, durant ma carrière diplomatique, et tout récemment encore au sein de l'Organisation des Nations Unies, j'ai pu constater la réalité de l'espace francophone et la place qu'il tient dans les instances internationales. Par le respect qu'elle porte à chacun, la Francophonie permet, dans bien des cas, de transcender les différences, surmonter les contradictions, rapprocher les points de vue et, par là-même, d'offrir des positions communes lorsqu'il s'agit de prendre des décisions internationales. C'est par expérience que je suis convaincu de la nécessité de renforcer la dimension politique de la Francophonie.

    - Contrairement au Com-monwealth qui compte plusieurs masses démographiques et économiques lourdes comme le Royaume-Uni, l'Inde, le Nigeria, le Bangladesh, l'Australie, le Canada, unis par le puissant symbole historique de la monarchie britannique, la Francophonie paraît nettement dominée par le géant France et l'homme fort Canada, tous deux issus du Nord. Le Sud ne risque-t-il pas ici de se sentir écrasé?
    - J'ai déjà implicitement répondu à votre question en vous disant qu'à mes yeux la Francophonie est synonyme de respect de l'autre. Mais, pour être plus précis, je dirais que la Francophonie me semble aujourd'hui l'un des cadres essentiels, et même indispensable, au dialogue Nord-Sud. Les questions de développement et l'attention portée aux Etats les plus pauvres sont, à l'heure actuelle, trop souvent absentes des grands débats internationaux. L'aide des grands Etats occidentaux s'essouffle, et ils préfèrent en général les canaux bilatéraux à l'aide multilatérale. Dans ces conditions, la solidarité francophone a, plus que jamais, son rôle à jouer dans les rapports Nord-Sud. D'autre part, il est vrai que nombre d'Etats qui ont choisi le français comme langue de travail dans les organisations internationales sont des Etats peu peuplés et économiquement modestes, alors que les Etats anglophones ou ayant choisi l'anglais comme langue de travail sont, au moins dans le domaine financier, en situation dominante et ont tendance à considérer le pluralisme comme un luxe dont on pourrait se passer. Pour ma part, je considère plutôt que cette situation de la Francophonie plaide largement en sa faveur. Mieux, elle est une chance. Loin d'être la langue des riches, le français est ainsi ce que j'aime nommer «une langue non alignée», une langue capable d'établir un dialogue fécond entre le Nord et le Sud, parce qu'appartenant elle-même à ces deux mondes.

    - Votre nom est régulièrement évoqué, surtout depuis le Sommet de Cotonou à l'automne 1995, comme premier secrétaire général de la Francophonie. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet à ce moment-ci?
    - La Francophonie est l'un des éléments qui fondent l'unité de ma vie. Dès ma jeunesse, en Egypte, j'ai vécu au carrefour de cultures diverses au sein desquelles la Francophonie tenait une grande place. Par la suite, j'ai poursuivi mes études supérieures en France. Plus tard, en tant que ministre égyptien, j'ai eu l'occasion de créer l'Université Francophone d'Alexandrie à laquelle nous avons voulu donner le nom de Léopold Sédar Senghor, l'un des pères de la Francophonie. Récemment, au sein de l'ONU, j'ai porté une extrême attention au rôle de la langue française en tant que langue de travail de l'Organisation. C'est dire que je suis aujourd'hui disponible pour poursuivre mon engagement au service de cette grande cause qu'est la diversité culturelle et le plurilinguisme.

    NDLR: M. Boutros-Ghali a demandé, aux fins de cette entrevue exclusive accordée à La Presse, que les questions lui soient adressées par écrit. L'ex-secrétaire général de l'ONU a refusé ultérieurement de répondre à un jeu de sous-questions inspirées de ses réponses.
    Propos recueillis par Real Pelletier de La Presse (Canada)
    pour World Media




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