×L'Editorialjustice régions Dossiers Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs LE CERCLE DES EXPERTS Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste prix-de-la-recherche Prix de L'Economiste Perspective 7,7 Milliards by SparkNews Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière

Lectures du Ramadan

«L’intrication de Malabar» Episode 13: «Honte et résilience»

Par L'Economiste | Edition N°:5761 Le 14/05/2020 | Partager

Dans l’épisode précédent

L’Eminence:
- Je te repose donc la question. Ton rêve est d’intégrer le MIT. Je suppose que tu veux te dédier à la recherche. Comment l’orienteras-tu? Feras-tu soumission au capital? Inventeras-tu des choses qui rendent riches les actionnaires et pourquoi pas le chercheur que tu seras devenu? Ou alors te pencheras-tu sur la condition humaine?
Ismaël
-  Me demander cela, alors que mon ventre gargouille de faim, alors que je dors ce soir dans des draps de carton, à la belle étoile, avec deux SDF…
-  Oui c’est vrai. Nous en reparlons demain, quand nos ventres seront pleins et que le soleil nous réchauffera. Bonne nuit.

Chapitre 8:
- On a les résultats d’ADN. Son haplogroupe du chromosome Y est E1b1b. Afrique du Nord, mélange berbérophone et arabophone, dit Bernard.
- Ah! Un Arabe, s’étonna d’une voix vive Harper.
- Oui et son marqueur M81 est beaucoup plus fréquent dans la partie ouest du Maghreb. Il est vraisemblablement marocain.
Le représentant de ReGen, les yeux ronds, laissa échapper un sifflement.
- Il y a des chances qu’il s’y cache selon vous?
- La plupart du temps, les personnes en cavale sont en souffrance et se rapprochent de l’endroit où elles ont vécu leur enfance. Elles reviennent sans le savoir vers leurs origines, avec cette envie incontrôlable de vouloir se protéger en retournant dans le ventre de leur mère.
- Ils en sont où en termes de biométrie au Maroc?
- Ils sont bons, très bons en reconnaissance faciale. On a des amis chez eux, d’anciens élèves à moi au FBI, on a déjà lancé à travers eux des recherches sur leur réseau interne, plus de vingt-cinq millions de visages comparés. Rien.
- Il n’y est pas?
- Ils sont plus de 35 millions au Maroc, mais une partie de la population vit dans les campagnes et reste en dehors des «radars».
- Il serait dans la campagne?
- Avec son QI, ce serait le diable s’il n’y était pas. Seulement voilà, le Maroc c’est grand. Aucune chance de le débusquer.
- Il doit y avoir d’autres moyens?
- C’est un scientifique. Il me semble improbable qu’il n’ait pas de connexion pour s’informer des avancées dans son monde. 3 ans!
En 3 ans il doit avoir plutôt envie de se mettre au jus!
On va regarder toutes les requêtes Google émanant du Maroc sur les avancées quantiques.

cari-livre-061.jpg

- Pas la peine, répondit l’homme de ReGen. Il peut revenir dans 10 ans, ils n’auront pas avancé d’un pouce. Il le sait. À mon avis, il ne faut pas le sous-estimer là-dessus. Son cerveau n’a plus besoin de laboratoire de recherche ou d’ordinateur. Il fait tout mentalement. Il est capable de recalculer n’importe quelle séquence à plusieurs variables en prenant sa douche.
- Procédons à l’inverse. Traitons toutes les informations que l’on a sur lui, l’historique de ses recherches depuis 20 ans, concernant le Maroc. Il est fort probable que la solution soit sous nos yeux.
- Depuis les révélations d’Edward Snowden, on ne cesse de nous bassiner de données et métadonnées. Bah oui, tout le monde sait qu’aujourd’hui les entreprises les captent, les États les soutirent, les citoyens les fuitent, tout le monde surveille tout le monde. Toutes nos errances sur le Web sont enregistrées dans les serveurs colossaux, des sites d’information aux questionnements sur la perte de poids en passant par les emplettes et la consommation pornographique, tout est indexé. Il faudrait que l’on ait accès à tous les ordinateurs qu’il a utilisés. Ou alors avoir leurs adresses IP. Nous possédons un élément de recherche que les autres n’ont pas, mais qui reste encore une aiguille dans une meule de foin.

Chapitre 9:
- J’ai faim! Vraiment faim! dit sans tristesse Ismaïl. Il commençait à apprécier la compagnie de ses deux nouveaux compagnons.
- Il n’y a pas de repas offerts à l’université des SDF? lança-t-il d’un ton léger.
- On va manger, dit Ghni. On marche jusqu’au croisement de l’entrée de la nationale qui mène vers Azrou. Là-bas c’est facile, on peut se faire une centaine de dirhams en moins d’une heure. Mais il faut suivre la technique inventée par l’éminence. Tu dois vraiment jouer le jeu. Il faut que tu saches exprimer en même temps la fierté, la honte et la résilience. Montre que, par fierté, tu ne veux pas demander l’aumône, mais que la faim aidant, tu fais preuve de résilience et tu te plies à demander une pièce, et que quand tu la reçois tu en a presque honte.
Les automobilistes doivent vraiment ressentir ces trois sentiments en toi. Ça marche à tous les coups. Entraîne-toi sur le chemin.
- On ne pourrait pas tout simplement leur parler de nanotechnologie ou de Kant? reprit Ismaïl, ils seront peut-être enclins à nous aider plus facilement?
- Penses-tu! Les gens veulent absolument se persuader de notre malheur, il les rassure. Il ne leur serait pas aisé de continuer à vivre comme ils le font, de travailler, se faire emmerder par leur patron, par leur conjoint, par leur enfants, par leur banquier, par les impôts, par les factures, par les tracas du quotidien, s’ils savaient combien l’on peut être heureux quand on est libre, quand on n’a aucune charge, aucune attache!
- Ghni, vous n’avez jamais eu d’attache, vous?
- Si, j’étais marié quand j’avais encore mon boulot. Du jour au lendemain, quand j’ai été viré, ma femme dans sa grande compassion a décidé que je ne lui servais à rien. J’étais fini socialement. J’ai vu mes amis se détourner de moi car j’étais un risque pour leur conscience, pour leur remords. Il est tellement plus facile de faire un déni des problèmes des autres. J’ai compris en une journée que notre vie telle qu’elle était organisée en société ressemblait à un jeu de domino. Lorsque l’un d’entre eux tombe, le reste suit. La société vous déglutit immédiatement. Tout se ligue contre vous. Ensuite on creuse soi-même, moi j’ai creusé à la force du gros vin rouge, où je me suis noyé la moitié d’une longue année, ensuite…
- Ensuite vous avez rencontré l’éminence… Oui, vous me l’avez dit hier. Et lui? Il vient d’où?
- L’Eminence? Je ne lui ai jamais demandé. On ne demande pas aux anges envoyés par le ciel d’où ils viennent, on les écoute, on sent leur sincérité à vouloir nous aider, on sent leur zénitude, faite d’intelligence et de connaissance.
- Bah… dit Ismaïl.
- Oui franchement, l’Eminence c’est pour moi un extraterrestre.
Tu demanderais à un extraterrestre d’où il vient? Cela t’avancerait à quoi? Tu connais toutes les planètes de l’univers?
- L’Eminence il fait quoi là? Ismaïl montra du doigt l’homme à la redingote usée qui marchait plus loin, les doigts tapotant sur une machine imaginaire.
- Il calcule et simule des hypothèses avec plusieurs inconnues, je suppose.
Allez on est arrivés. Le feu rouge est juste devant. Tu devrais rentrer ta chemise et t’ajuster, montrer ta dignité.
- Oui, ma honte et ma résilience. Le truc est que cela ne me dérange pas du tout d’aller mendier avec vous deux - c’est fou! J’en aurais été incapable hier.
- Tu apprends à te détacher du prisme que la société nous impose voilà tout. Tu t’élèves d’un cran, en te dégageant de l’emprise de l’égo qui est finalement le véritable ciment sociétal. L’égo disparu, on peut vivre une vie de liberté réelle. Exit les problèmes. Exit les comparaisons avec les autres, puériles. Exit la jalousie, l’envie, la cupidité…
- La faim, dit Ismaïl, en faisant un clin d’œil.
- Non pas ça, répondit Ghni en éclatant de rire.
Ismaïl alla au-devant des premières voitures. Son enthousiasme lui valu d’aller d’échec en échec sous l’œil hilare de Ghni.
Un jeune homme d’une vingtaine d’années, sac en plastique gonflé contre le nez, se rapprocha de l’Eminence. Visiblement en train de snifer de la colle, celle que l’on vend aux gamins comme on leur vendrait des sucettes. L’Eminence le prit dans ses bras et lui parla quelques minutes. Ismaïl était surpris de la proximité de l’Eminence avec ces jeunes qui débarquaient de je ne sais où.
Il repartit sur sa sixième tentative de mendiant débutant, il tendit le bras en restant droit, sans sourire, il baissa les yeux pour les relever en simulant un accès de courage, celui que l’on peut avoir lorsqu’on accepte de regarder la réalité en face. Une touche de résilience, et le premier billet de 20 dirhams sortit comme par miracle de la fenêtre d’une grosse berline.
Ismaïl revint vers le duo rouge et noir qui l’attendait, comme attendent les parents à la sortie d’une salle d’examen, en criant à pleins poumons:
- P’tit dej pour tout le monde!
Les trois compères prirent la route de l’entrée du village attenant.
Ils s’installèrent à table et commandèrent des Ghraif, du thé, une tranche de fromage rouge et une baguette de pain.
20 dirhams tout juste, s’exclama Ismaïl, heureux d’inviter.
- L’Eminence… d’où tenez-vous ces informations? Ghni m’a raconté son histoire, et la vôtre, quelle est-elle?
- Je te le dirais Ismaïl, mais à la fin de l’université d’été.
- Parce que vous pensez vraiment que je vais rester avec vous deux tout l’été? s’exclama Ismaïl.
- Écoute, l’université est gratuite, les standards d’hébergement et de la cantine sont élevés, bio et respectant l’environnement, what elseï répondit Ghni, la bouche pleine.
- Allez mange, on verra bien ensuite.

amine-jamai-049.jpg

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  1. CONTACT

    +212 522 95 36 00
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]

    70, Bd Al Massira Khadra
    Casablanca, Maroc

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc