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Société

Catastrophes et colère divine, un fantasme à la peau dure

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5729 Le 30/03/2020 | Partager
Discours religieux: «En faut-il toujours un?»
Les élans de solidarité en temps de crise souvent éphémères…
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Abdou Filali Ansary, philosophe, islamologue, auteur, ancien directeur de l’Institut d’études des civilisations islamiques de l’université Agha Khan à Londres: «En temps de paix, il faut s'assurer que le sentiment de précarité et le risque de se retrouver démuni soient éliminés, pour voir émerger, non pas des formes de solidarité du type qui se produit en temps de guerre, mais au moins un respect pour des règles de vie commune» (Ph. FA)

«Dieu nous punit parce que nous nous sommes égarés de Son Chemin». Vous avez sans doute entendu cette réflexion au moins une fois depuis le déclenchement de la crise du Covid-19. La pandémie n’a, toutefois, pas déclenché que des fantasmes. Elle a aussi suscité une mobilisation sans précédent. Pourra-t-on la garder pour enfin créer notre propre miracle économique et social? Regard d’un philosophe.

- L’Economiste: Même de nos jours, nous continuons à associer les catastrophes naturelles à une punition divine. Qu’en pensez-vous?
- Abdou Filali Ansary:
Le fait que l'on puisse encore se poser de pareilles questions témoigne d’un profond dédoublement: d'une part, nul aujourd'hui ne conteste l'existence de microbes, à savoir de petits êtres invisibles, dont certains peuvent causer des maladies graves. Mais en même temps, certains reviennent à des questions que l'on se posait à des moments où on ne soupçonnait même pas l'existence de ces êtres, et où, par exemple, chaque maladie était attribuée à des causes invisibles, tels le mauvais œil ou les machinations d’un être qui vous veut du mal… Les microbes (virus ou bactéries) peuvent être vus avec des instruments appropriés. Les autres, relèvent de fantasmes qui font basculer vers l’irrationnel, l’égarement ou, pire, l’aveuglement à l’égard du cours des choses.

- Dans nos sociétés, le religieux s’invite dans toute conjoncture… Quel discours adopter?
- Faut-il qu'il y ait un discours religieux pour toute circonstance? À mon avis, l'attitude religieuse la plus sérieuse se passe de discours et se vit en silence, soit, par exemple, dans un recueillement face à l’immensité de l’univers et la complexité de la création…, soit sous forme d’empathie avec la souffrance des autres et d'actions de bienfaisance vis-à-vis de ceux qui peuvent être dans le besoin. L'idée qu'il y ait un discours religieux pour toutes circonstances me paraît inappropriée même d’un point de vue strictement religieux. Aujourd'hui, l'humanité fait face à un défi d'un genre qu'elle a plus ou moins oublié, ou qui était supposé ne plus revenir. Des épidémies se sont produites dans l'histoire à plusieurs reprises et un peu partout, dont certaines étaient bien plus graves que celle que nous traversons en ce moment. Il est certain que, avec toute la puissance que l'espèce humaine a acquise au cours des deux derniers siècles, à travers le développement des sciences et des techniques, qu’on pensait ne plus revoir ou revivre ce genre de situation. Mais encore une fois, face à ce défi renouvelé, ce sont des approches rationnelles, des démarches scientifiques et des moyens techniques qui devraient aider à faire face, et peut-être même, à préparer l'humanité à d'autres défis à l'avenir. Ceux et celles qui souhaitent trouver une consolation dans la religion, évidemment personne ne peut la leur refuser.

- Généralement, dans les moments de crise majeure, la mobilisation est totale. Pensez-vous que l’on puisse garder cette dynamique bien au-delà?
- Question particulièrement difficile. Il est arrivé dans le passé que nos sociétés se mobilisent, qu’elles aient des élans de solidarité absolument remarquables. Toutefois, cela s’est produit souvent à l'occasion de confrontations avec des envahisseurs, lorsque la survie même de la communauté était menacée. C'est ce qui a poussé un chercheur*, qui a observé de près des sociétés de musulmans, à affirmer qu’ils sont capables de nationalisme négatif. C'est-à-dire qu’ils sont à même de se soulever comme un seul homme contre un envahisseur étranger. Cependant, dès qu'ils sont entre eux, dès que les envahisseurs sont chassés, ce qu'il a appelé le nationalisme positif, c'est-à-dire la capacité de continuer à travailler ensemble pour l’intérêt général, de garder la même abnégation, le même niveau de solidarité, et de rejeter des avantages personnels offerts aux dépens de l'intérêt général… Tout cela devient quasiment impossible. Toutefois, ce qui aurait été impossible dans des contextes musulmans se serait effectivement réalisé ailleurs.

- Des exemples?
- Un historien** s’est posé la question et, pour y répondre, a comparé plusieurs évolutions historiques. La dynamique de la mobilisation et la solidarité a pu être maintenue, quand le sentiment s’est répandu que les ressources seraient suffisantes pour que chacun ait accès aux biens et services essentiels. En temps de paix, il faut pouvoir créer cette condition, c'est-à-dire s'assurer que le sentiment de précarité, le risque de se retrouver démuni est éliminé, pour voir émerger, non pas des formes de solidarité du type qui se produit en temps de guerre, mais au moins un respect pour des règles de vie commune et des bonnes manières parmi les membres de la communauté.

                                                                         

Pour une vie décente, un revenu minimum universel

- Quels enseignements tirer de cette crise planétaire?
- À ce propos, je dois dire que je ne saurais offrir une liste exhaustive de leçons à apprendre. Toutefois, il me semble qu'en priorité il y a une leçon d'humilité devant la puissance de la nature, cette nature qu'on a cru maîtriser et dont on a pensé être devenus déjà «maîtres et possesseurs». Peut-être que ce sentiment d'humilité devrait nous pousser, une fois cette crise dépassée, à prendre beaucoup plus au sérieux les altérations, ou plutôt, les agressions que l'humanité a commises envers l’environnement naturel. Cet environnement qui lui a rendu la vie possible, et même confortable et agréable. Peut-être que notre attention devra se tourner très rapidement vers deux questions essentielles: la première étant une reconsidération de l'empreinte humaine dans la nature, c'est-à-dire de tous les dégâts, dont la plupart sont ou paraissent pour le moment irréversibles. D'autre part, la nécessité de nous organiser pour une meilleure distribution des ressources dans nos sociétés: En dehors des initiatives de charité occasionnelles, la mise en place de systèmes institutionnalisés qui permettent d'assurer à tout un chacun le minimum nécessaire pour une vie, non pas confortable, mais au moins relativement décente, sans porter atteinte ni à la motivation au travail, ni aux équilibres financiers fondamentaux. Il s'agit là, certainement, d'une équation difficile à résoudre. Néanmoins, à mon avis, ceci devrait être traité, non pas comme un vœu pieux, mais comme un véritable impératif, dont le respect est nécessaire à une vie collective acceptable. Pour être plus concret, je me poserais la question de comment généraliser la mesure prise dernièrement en faveur des salariés affiliés à la CNSS à tous les citoyens, d’une manière permanente, de façon à mettre en œuvre une idée proposée par certains économistes depuis un certain temps, celle d'un revenu minimal universel. 

Propos recueillis par Ahlam NAZIH

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* Il s'agit de Wilfred Cantwell Smith (1916-2000), qui a passé plusieurs années parmi les musulmans de l’Inde, de Turquie et d’Egypte et a publié, entre autres, Islam in Modern History (L’islam dans l’histoire moderne, 1956).
**  Marshall Hodgson (1922 – 1968), auteur de The Venture of Islam (La trajectoire de l’islam, publié à titre posthume en 1974).

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