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    Competences & rh

    L’école marocaine malade de ses médecins

    Par Alain BENTOLILA | Le 07/11/2019 | Partager
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    Alain Bentolila est professeur de linguistique à l’université Paris-Descartes. Il est auteur d’une vingtaine d’ouvrages, sur la langue française, l’école, la pédagogie, l’illettrisme des jeunes et l’apprentissage de la lecture. Il présentera la leçon inaugurale devant la Confemen (la Conférence des ministres de l’Éducation des Etats et gouvernements de la francophonie) le 15 novembre prochain à Paris. (Ph. AB)

    La question à laquelle sont appelés à répondre avec franchise et lucidité les responsables du système éducatif maro­cain est la suivante: «Acceptons-nous que l’impuissance linguistique et la médiocrité culturelle d’un élève soient programmées dès six ans, selon qu’il vit en zone urbaine ou en friche rurale, ou selon qu’il appartient à une famille culturellement favorisée ou non?

    En d’autres termes, sommes-nous décidés à transformer la logique d’un échec programmé et sans cesse camouflé en lo­gique de continuité et d’accompagnement ferme et lucide des enfants les plus fragiles? Ils n’y parviendront pas en multipliant les évaluations statistiques et comparatives qui n’auront aucun effet sur la pédagogie quo­tidienne, et en transformant les classes en annexes des laboratoires de recherche.

    La réforme de l’école fut présentée comme l’un des chantiers prioritaires de la politique du Maroc. Juste décision! Com­bien de fois a-t-on clamé qu’il s’agissait là de la «mère des batailles»? Celle dont l’issue heureuse assurerait l’égalité des chances, la liberté des esprits et la fraternité des citoyens.

    Cependant, de réformettes en pseudo-refondation, les ministres de l’Education ont épuisé la bonne volonté des enseignants et déçu les espoirs des parents. Ils sont aujourd’hui les uns et les autres de plus en plus nombreux à dire qu’on ne les y prendra plus.

    Force est de constater que la plupart des enseignants et des parents ont progressive­ment cessé de croire en la vertu de l’école de lutter contre les inégalités individuelles et sociales. Et dès lors qu’ils ont renoncé à l’idée qu’une école ambitieuse pouvait per­mettre aux élèves défavorisés de «forcer» leur chance, ils ont aussi oublié que l’égalité des chances devait être une priorité absolue, car elle seule légitime les efforts consen­tis par l’école publique.

    Les responsables, pour leur part, se sont contentés d’échan­ger quelques moyens chichement octroyés contre une éphémère tranquillité sociale. Ainsi, en acceptant que l’échec scolaire soit une fatalité pour certains, ils ont progressi­vement privé l’école de son sens et précipité les plus fragiles des élèves dans les bras de ceux qui tentent de transformer leurs frustra­tions en désespoir.

    Il faudrait avoir le courage politique d’affirmer que, dans un monde dangereux, seule la raison des enfants offrira à la nation marocaine une chance de victoire. Car si nous voulons qu’ils ne tombent pas si faci­lement dans les pièges grossiers qui leur seront tendus, il faut que l’école marocaine que l’on a tant négligée et les familles que l’on a tant délaissées comprennent que leur mission conjointe est de faire des enfants de ce pays des résistants intellectuels. Il va donc falloir tirer un trait sur les pseudo-ré­formes qui ont honteusement usurpé le nom de «refondation» et mobiliser enseignants et parents sur dix chantiers où s’édifiera progressivement une école plus efficace et plus juste.
    Les dix chantiers à adresser, absolument

    1- La résistance intellectuelle doit deve­nir la priorité de l’éducation. On doit armer tous les élèves au questionnement et à la critique, tout en leur transmettant un patri­moine scientifique et culturel solide. Tel est le premier engagement de l’école.

    2- L’importance décisive de l’école maternelle et primaire n’est évidemment plus à démontrer, encore faut-il diminuer les effectifs de façon significative, imposer une formation spécialisée pour les ensei­gnants de maternelle et de CP, faire enfin de la maîtrise des langages une priorité abso­lue, notamment en matière de vocabulaire et de grammaire.

    3- Rien ne sera possible sans une transformation totale de la formation des maîtres. Il faut d’urgence retirer cette res­ponsabilité à l’université pour la confier à des formateurs qui ont une véritable expérience de la classe. Exiger de chacun des futurs maîtres une solide maîtrise des langues, et une réelle culture scientifique et littéraire. Imposer enfin une formation continue de qualité, en la liant à la promo­tion professionnelle.

    4- L’autonomisation des établissements est une idée juste, encore faut-il qu’elle ne mette pas en cause le socle commun des connaissances. Il faudra donner aux chefs d’établissements le pouvoir de recrutement et d’organisation pédagogique, mais surtout faire des écoles et collèges des lieux de for­mation et de culture ouverts à l’ensemble de la communauté éducative.

    5- Si l’échec des enfants fragiles est injustement programmé en son sein, à quoi sert l’école publique? Au redoublement systématique ou à la complaisance du pas­sage automatique, il faut substituer la dif­férenciation pédagogique, en donnant aux maîtres la possibilité de dresser le profil de leurs élèves dans les apprentissages fonda­mentaux, afin de remédier avec pertinence aux lacunes de chacun.

    6- L’apprentissage de la compréhension des textes doit être placé au coeur de toutes les disciplines. Des textes de fiction aux textes scientifiques, tous les élèves devront savoir équilibrer la liberté d’interpréter et le respect du texte et de l’auteur.

    7- L’orientation par défaut doit être ban­nie définitivement du collège. Ceci implique de rééquilibrer la tête et la main: on traitera donc avec la même exigence et… la même admiration les résultats du labeur intellec­tuel et du labeur manuel. Le montage d’un circuit électrique devra peser le même poids que l’analyse d’un texte littéraire.

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    Les écoles maternelle et primaire sont d’une importance décisive dans le parcours des élèves. Alain Bentolila prône une formation spécialisée pour les enseignants de ces niveaux. Pour l’expert, la préparation des maîtres ne devrait pas être confiée aux universités, mais à des formateurs expérimentés (Ph. Jarfi)

    8- Un pacte entre parents et enseignants devra créer une continuité culturelle et… pédagogique entre la maison et l’école. Il convient de rendre notamment obligatoires des entretiens individuels réguliers avec trace écrite et de mettre en oeuvre de véri­tables conseils d’école.

    9- La technologie devra être mise au ser­vice d’une école humaniste en se méfiant de «l’éblouissement» du numérique. Les tablettes, à elles seules, ne résoudront pas l’échec scolaire mais, si elles sont utilisées avec pertinence, elles permettront aux ensei­gnants de prendre en compte les élèves les plus fragiles grâce à des banques de données organisées.

    10- Il faudrait rassembler sur un même territoire tous les partenaires de l’éducation autour d’un même projet: prévenir et lutter contre l’illettrisme. Région, ville, académie, département et… parents, chacun gardera sa propre mission et ses responsabilités spéci­fiques, mais tous oeuvreront dans un même élan afin que les différentes populations en difficulté aient accès au patrimoine linguis­tique et culturel du Maroc.
    L’élan individuel et collectif auquel on doit appeler aujourd’hui portera l’espoir d’une école qui n’a encore jamais existé. Une école sans laquelle les petits maro­cains seront condamnés demain à errer sans mémoire dans un désert culturel, à la merci du premier tentateur, du premier donneur d’ordre.

     

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