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    Culture

    Eugène Delacroix au Maroc: D’un orient fantasmé vers un orient de lumière

    Par Amine BOUSHABA | Edition N°:5588 Le 09/09/2019 | Partager
    Un colloque international organisé par l’Académie du Royaume du Maroc
    Le Maroc, une source d’inspiration inépuisable pour l’artiste
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    Eugène Delacroix (Charenton-Saint-Maurice, 1798 - Paris, 1863); Le Sultan du Maroc. Moulay Abd-er-Rahman, sultan du Maroc, sortant de son palais de Meknès, entouré de sa garde et de ses principaux officiers.
    Huile sur toile/1845. 340 x 377 cm  (Ph.Musée des Augustins, Toulouse)

    Une cascade de saveurs, de senteurs, de couleurs. Des hommes et des femmes dignes, des visages nobles, des cérémonials royaux, des costumes, des bijoux… une terre hospitalière, baignée de lumière, gorgée de soleil… C’est une alchimie instantanée, qui opère, une rencontre miraculeuse.

    En débarquant à Tanger un certain 24 janvier 1823, Delacroix est frappé dans son cœur et son esprit. Une rencontre qui sera déterminante et qui va lui procurer, jusqu'à la fin de sa vie, une source inépuisable de sujets. Le Maroc fut pour Delacroix une révélation, celle du «sublime vivant qui court ici dans les rues et qui vous assassine de sa réalité», comme il l'écrit à son ami Jean Baptiste Pierret.

    «A chaque pas, il y a des tableaux tout faits qui feraient la fortune et la gloire de vingt générations de peintres. Vous vous croyez à Rome ou à Athènes moins l'atticisme (...). Un gredin qui raccommode une empeigne pour quelques sous a l'habit et la tournure de Brutus ou de Caton ... » décrira-t-il.

    Une rencontre miraculeuse

    C’est cette relation particulière que nouera l’artiste avec le Royaume Chérifien que vise à mettre en exergue le colloque organisé par l’Académie du royaume du Maroc, du 11 au 13 septembre, à Rabat. L’évènement  propose dans une démarche pluridisciplinaire de faire découvrir l’œuvre et la personnalité d’Eugène Delacroix à un moment crucial de l’Histoire du Maroc, dans le jeu complexe des représentations. Il vise à souligner son extraordinaire apport à la création artistique et littéraire, son œuvre ayant marqué toute une lignée de peintres, d’écrivains et de critiques d’art. Il aura ainsi exercé une fascination particulière sur Baudelaire et influencé en profondeur l’art contemporain.

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    Eugène Delacroix (Charenton-Saint-Maurice, 1798 - Paris, 1863)
    Choc de cavaliers arabes; Huile sur toile/1843-1844. 81,3 x 99,1 cm
    (Ph.The Walters Art Museum, Baltimore)

    « La palette marocaine d’Eugène Delacroix (1832-1863)», invite une multitude d’experts nationaux et internationaux pour une série d’échanges et de réflexions dans un jeu de regards croisés, pour mieux comprendre l’artiste et son temps. «Delacroix au Maroc, une aventure moderne?», présenté par Dominique De-Font-Réaulx, conservateur général au Musée du Louvre à Paris, «Delacroix au Maroc, le contexte des années 1830», présenté par Mohamed Kenbib, professeur émérite à l’Université Mohammed V, Rabat, «Le voyage de Delacroix au Maroc, de l’anecdote à la découverte de la lumière» par l’écrivain et philosophe Moulime Laaroussi ou encore «Delacroix: écrire le Maghreb en 1832» présenté par Michelle Hannoosh, professeur au Département des Langues et Littératures Romanes à l’Université de Michigan, USA. Sont autant de thèmes qui seront abordés lors du colloque qui réunira artistes, fondations, conservateurs de musées, galeristes, professeurs et chercheurs universitaires, étudiants des beaux arts et spécialistes d’horizons divers. L’aventure marocaine de Delacroix sera déterminante à plusieurs égards.

    Car de ce que l’artiste rapportera de son périple au pays du soleil couchant, comme croquis, esquisses et notes, vont naître une centaine d’œuvres décrivant non pas un Orient fantasmé, comme nombre d’artistes de son époque, mais une réalité vécue. Pour Dominique De-Font-Réaulx: «La puissance évocatrice de la rencontre, intime et artistique, de Delacroix avec le Maroc ne tient pas à d’éventuels récits de voyages tumultueux, à la manière d’Alexandre Dumas ou de Théophile Gautier.

    Au-delà de la magie de l’Orient une «antiquité préservée»

    La séduction que les œuvres de Delacroix exécutées au Maroc, ou conçues sa vie durant, en mémoire de son séjour au royaume chérifien, ne cesse d’exercer, naît de la façon singulière, sensible, créative, dont il a vécu ces quelques mois». L’artiste subjugué rencontrera au-delà de la magie de l’Orient «une Antiquité préservée, exaltée par la dignité des habitants qu’il croisait et celle de paysages et d’architectures qui rompaient avec ceux qu’il avait pu observer auparavant».

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    Eugène Delacroix (Charenton-Saint-Maurice, 1798 - Paris, 1863)
    Comédiens ambulants; Aquarelle 1833 . 24,8 × 18,4 cm
    (Ph. The Los Angeles County Museum of Art, Los Angeles)

    Dans une lettre du 29 février 1832, l’artiste parle de «sublime vivant et frappant qui court ici dans rues… Il y a des tableaux tout faits». Pour Moulime Laaroussi, ce voyage changera radicalement chez l’artiste, ainsi que ceux qui le suivront, la perception de l’Orient dans cet occident du XIXe siècle: «Quand Eugène Delacroix a effectué le voyage au Maroc, il venait à la recherche de l’anecdote orientaliste. Les costumes, la brillance des couleurs la chaleur de l’éclairage, les paysages humains et peut-être les harems. Il voulait voir si ce qu’il lisait dans les livres de Lord Byron, surtout dans Don Juan, était réel ou fantastique. Il avait déjà réalisé son œuvre orientaliste Sardanapale tirée directement du livre du même titre de l’écrivain romantique anglais. Mais une fois au Maroc, la brillance des bijoux et des armes, les satins, la blancheur des burnous allaient lui révéler une grande découverte qui bouleversera sa pratique picturale et celle de ses contemporains en France et en Europe et ouvrir la voie à l’impressionnisme. Il découvre l’ombre».

    C’est ainsi que Delacroix, durant son séjour qui durera 6 mois et qui le mènera de Tanger à Meknès, va s’empresser de tout décrire, de tout noter, de tout dessiner. Il réalisa ainsi des milliers de croquis qu’il repassera à l’aquarelle. Il va également acquérir des dizaines d’objets: instruments de musiques,  tissus, faïences, armes, cuirs, vêtements, coffres…comme autant de moyens de conserver vivaces les impressions éprouvées pendant son séjour.

                                                                                          

    Le père de la peinture moderne

    «Nombreux sont les artistes épris de l’Orient qui se sont souvenus de la palette marocaine de Delacroix, parmi lesquels Fromentin, Renoir ou Benjamin-Constant », confirme Christine Peltre, la présidente du Comité français d’Histoire de l’Art, qui se propose  d’explorer ces affinités, lors de son intervention au colloque.

    En effet l’influence du maître sur les artistes des générations suivantes,  se poursuivra jusqu'au début du XXe siècle. Peu d'artistes ont eu une influence aussi étendue, puisque son empreinte peut être attestée  jusque dans les formes abstraites de Matisse ou Kandinsky, voire dans l'expressivité de Van Gogh et Gauguin. Certains attribuent à Delacroix la libération de la couleur et des techniques des carcans de la tradition picturale. Il a ouvert de nouveaux horizons stylistiques dans la peinture.

    Son recours à des traits de pinceau énergiques et expressifs, son étude des effets d'optique de la couleur ainsi que ses compositions osées et exotiques ont inspiré tant les Impressionnistes, que les Post-Impressionnistes, les Symbolistes voire les Fauves. Edouard Manet copiera  plusieurs tableaux de Delacroix, dont «la Barque de Dante».

    Le peintre Paul Signac, publiera en 1911, un essai «De Delacroix au néo-impressionnisme» dans lequel il fait de Delacroix le père et l'inventeur des techniques par divisionnisme de la couleur propre à l'Impressionnisme. De nombreux peintres vont se réclamer de Delacroix, parmi les plus importants Paul Cézanne, qui peindra une « Apothéose de Delacroix ».

    Quant à  Picasso, il réalisera dans les années 1950 une série de peintures et dessins à partir «Des femmes d'Alger dans leur appartement». Cette influence sur les générations suivantes fait de Delacroix unanimement l’ un des pères de l'art moderne.

                                                                                          

    Eugène Delacroix: Voyage en terre marocaine

    Eugène Delacroix a 34 ans lorsqu’il débarque à Tanger le 2 janvier 1832 pour la première fois. Il accompagne le comte de Mornay dans sa mission diplomatique auprès du Sultan chérifien Moulay Abd-er-Rahman. Le Roi Louis-Philippe 1er entend faire porter un message au souverain alaouite et rassurer les Britanniques, au moment où la France s’impose en Algérie.

    L’objectif premier est politique. Il s’agit d’obtenir la neutralité du Maroc et l’arrêt des aides militaires marocaines. Mais le comte de Mornay souhaite être accompagné d’un attaché qui pourrait apporter un autre regard, littéraire et artistique. Les ambassades françaises depuis l’expédition en Egypte du général Bonaparte, partent avec des écrivains, des artistes et des savants afin de rapporter écrits et dessins de leur périple. Le peintre, plutôt casanier, a accepté l’entreprise après le désistement d’Eugène Isabey. Muni de ses feuillets et de ses carnets et à ses frais, il entreprend de découvrir cet «orient».

    Pendant les six mois que dure sa mission il parcourt le pays de Tanger à Meknès, pour finalement repartir de Tanger le 10 juin 1832 et regagner la France après un bref passage par Oran et Alger. Imprégné de représentations orientalistes, Eugène Delacroix découvre un Maroc, extraordinairement divers et se montre curieux de la vie des habitants, des couleurs et du rythme des formes. Il peint et dessine en même temps qu’il écrit.

    De retour en France et jusqu’à sa mort en 1863, Eugène Delacroix exploite les croquis et les esquisses qu’il a saisis sur le vif à l’aquarelle, à la mine de plomb ou à l’encre lors de son voyage. Il s’appuie sur les objets qu’il a collectés et qui, comme ses écrits et ses dessins, constituent autant de points d’ancrage pour pouvoir peindre plus tard, exploitant le pittoresque, non pas dans une simple convocation de la mémoire, mais en retenant l’essentiel des choses vues et observées, restituées dans un mouvement d’imagination créatrice. Ce voyage au Maroc a permis à Eugène Delacroix dans un effort renouvelé de composition et avec des couleurs éclatantes d’ouvrir autant de fenêtres sur ce monde «oriental» qu’il revisite.

    Amine Boushaba

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