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    Reportage

    Sur le littoral Aglou-Mirleft, beaucoup de béton, peu d’écologie

    Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:5535 Le 14/06/2019 | Partager
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    Pas encore de réseau d'assainissement liquide sur le littoral entre Aglou et Mirleft (Ph. J.M.)

    Entre Aglou et Mirleft, sur le littoral de Tiznit, les complexes touristiques et résidentiels poussent à vue d’œil. Cela crée de l’emploi, mais qu'en est-il  du respect de l’environnement? Non adaptés à l’architecture locale, le ciment, le sable et l’acier priment. Une loi protégeant le littoral existe depuis 2015. A quand son application?

    Face à l’océan, au long de la route maritime, les enseignes s’enchaînent rivalisant d’ingéniosité pour épater les clients potentiels: Aglou Center, Aglou Beach, Mimid Beach, Diour El Janoub, Club Evasion, Green Wave Ecolodge, le Nid d’aigle, un thé au bout du monde…, et d’autres complexes touristiques, hôteliers et résidentiels qui poussent à vue d’œil. Nous sommes dans la province de Tiznit, sur le littoral entre Aglou et Mirleft: les promoteurs immobiliers ont compris l’attrait de cette côte atlantique, où la mer et la montagne se côtoient, au climat tempéré, tout à fait propice à un tourisme écologique et balnéaire.

    Rien qu’entre la commune rurale (CR) Tnine Aglou et celle d’Arbaa Sahel, soit une vingtaine de kilomètres, pas moins d’une trentaine de projets touristiques ont pris forme ces 15 dernières années, d’autres sont en cours de réalisation. En termes d’investissements touristiques sur ce littoral, la province de Tiznit (217.000 habitants, région Souss Massa) n’a rien à envier à sa voisine d’Agadir-Ida Outanane. Deux projets ont particulièrement attiré l’attention sur ce rivage, par leur coût d’investissement et leur densité: le premier, Aglou Center (CR Tnine Aglou), un complexe de villas bâti sur 15 ha (achevé en 2006), porté par deux promoteurs marocains, d’un investissement de 150 millions de DH.

    Le second, Club Evasion (CR Arbaa Sahel), un complexe de 220 villas bâti sur 14 ha, porté par Jean-Claude Rolland, un promoteur français, pour un coût d'investissement de 200 millions de DH. Ce dernier, tombé sous le charme du sud atlantique, avant même ce projet, a construit d’abord à Mirleft un lot de villas à moins d’une centaine de mètres de la mer, dans le chic quartier des Amicales.

    Un autre complexe, les Palmeraies d’Aglou, porté par l’Amicale Omrane El Khair et Ste Anti-Atlantique d’un coût de 60 millions de DH, vient d’être achevé et ses villas mises en vente. Une bonne partie de ces complexes résidentiels et touristiques est dotée de piscines et de salles de sports, de hammam, de spa…, ils vantent leur proximité à la mer et à la montagne, et leur emplacement «pied dans l’eau», faisant miroiter une panoplie d’activités sportives: natation, pêche, quad, randonnées pédestres, parapente, surf, équitation…

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    Ces constructions ne risquent-elles pas de défigurer le paysage maritime et impacter négativement l’environnement et l’écosystème marin (Ph. J.M.)

    Impact sur l’environnement

    L’engouement des promoteurs pour cette partie du littoral atlantique a démarré dès les années 2000 lorsque les habitants des deux communes rurales d’Aglou et d’Arbaa Sahel, des pêcheurs sans autre ressource économique que ce que rapporte la mer (aux hommes la pêche, aux femmes le ramassage des mollusques, particulièrement les moules) ont commencé à brader leurs terres à des prix dérisoires.

    «Mon père et mon oncle avaient vendu la leur, 1 ha et des poussières, à 10 DH le m², et c’est le cas pour tous les autres. Ces constructions permettent de recruter une main-d’œuvre locale, pendant et après l’achèvement des travaux. Nombreux sont ceux qui ont abandonné la pêche artisanale pour se convertir au jardinage. Mais à part cela, elles n’ont entraîné aucun développement durable au plan local», se plaint Abdellah Aarab, président de l’association Amoud et directeur du Festival Tigri slow fish.

    Rendez-vous annuel depuis 2012, ce dernier est spécialement conçu pour susciter une animation autour du poisson, et sensibiliser sur le danger qui guette cette richesse maritime craignant sa surexploitation, et, surtout, sa pollution. Lors de chaque marée haute, la mer, souillée par les jets irresponsables des hommes, régurgite en effet ses saletés sur le rivage: bidons, sacs et bouteilles de plastique, et autres déchets liés à la pêche artisanale et en bateau.

    Ce qui irrite en plus la population locale n’est pas seulement d’avoir sacrifié ses terres, mais aussi que les pêcheurs, les premiers concernés, n’ont à aucun moment été consultés pour donner leur point de vue sur ces constructions balnéaires. «Ils n'ont pas leur mot à dire, pour savoir, au moins, dans quelle mesure elles respecteraient l’environnement de ce littoral dont ils tirent leur principal revenu», s’étonne Aarab.

    C’est la grande question: toutes ces constructions ne risquent-elles pas de défigurer le paysage maritime et impacter négativement l’environnement et l’écosystème marin? Certes, tout dossier de construction sur ce littoral, pour obtenir une autorisation, se doit au préalable de faire une étude d’impact sur l’environnement et le soumettre pour examen devant une commission de la wilaya d’Agadir, d’autant que cette zone n’est pas encore raccordée au réseau local d’assainissement liquide.

    La crainte d’une dégradation de ce littoral n’est pas à écarter. Inquiétude partagée par tous les riverains du littoral marocain, de Tanger à Dakhla. Une législation (loi n°81-12) relative au littoral existe. Elle a été publiée au Bulletin officiel en 2015, mais elle n’est pas encore opérationnelle faute de décrets d’application.

    Elle essaie de limiter les ardeurs des spéculateurs immobiliers en leur imposant quelques principes de base: toute construction, stipule-t-elle, se devra de respecter les principes et règles fondamentaux pour une gestion intégrée et durable du littoral en vue de sa protection, de sa mise en valeur et de sa conservation.

    L’objectif est «la préservation de l’équilibre des écosystèmes côtiers, de la diversité biologique, et la lutte contre la pollution et la dégradation du littoral.» Cette loi appelle de même à la mise en œuvre d’une «planification à travers un plan national du littoral et des schémas régionaux littoraux en parfaite harmonie avec les documents d’aménagement du territoire».

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    Quelques constructions, un pied de nez à l'environnement littoral (Ph. J.M.)

    Béton omniprésent

     Première remarque d’ordre esthétique: lorsque l'on emprunte la route maritime allant d’Aglou à Mirleft, l’écrasante majorité des constructions hôtelières et touristiques sont en béton, alignées face à l’océan, à quelques mètres de la vague. Mises à part quelques-unes, c’est la pierre, le ciment, le sable et l’acier qui priment, matériaux non adaptés à l’architecture locale.

    Encore moins aux engagements internationaux du Maroc relatifs à la préservation du littoral. Ce béton est un pied de nez à l’environnement maritime. Si sur le littoral de Dakhla par exemple, nombre de promoteurs ont délaissé ces matériaux classiques pour s’orienter vers l’écologique, particulièrement le bois, la pierre est surtout utilisée pour supporter la fondation, peu, sur ce littoral de Tiznit, ont compris l’utilité de ce matériau écologique. «C’est une grave atteinte à l’environnement local», alerte Lahcen Boumahdi, ex-élu local à la commune de Tiznit et membre du conseil provincial du tourisme de la ville.

    «Dans un pays qui se dirige vers l’énergie éolienne, il faudra imposer dans le cahier des charges ce matériau écologique», enchaîne Mehdi Choufani, propriétaire sur le même littoral de Green Wave Ecolodge. C’est d’ailleurs l’un des rares promoteurs dans la région à avoir saisi le bien-fondé d’une construction non bétonnée, plus respectueuse de l’environnement et moins énergivore: 12 bungalows, 2 grands chalets, un restaurant, le tout en bois. Il s’agit d’une construction «légère», dans le jargon des architectes, en symbiose avec la nature et l’environnement. 

    Le Maroc dispose de 3.500 km de côtes, martèle, pour sa part, Rachid Haouch, architecte, urbaniste et paysagiste, «et il n’existe pas encore une loi pour les protéger. La loi sur le littoral est encore non appliquée, et j’imagine que cela n’arrange personne qu’elle le soit», s’inquiète-t-il. Et de donner l’exemple de la loi française sur le littoral qu’il estime «draconienne» à ce propos: «les autorisations de construire sur le littoral sont assujetties à des conditions strictes: des constructions légères,

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    Lors de chaque marée haute, la mer, souillée par les jets irresponsables des hommes, régurgite ses saletés (Ph. J.M.)

    en bois, ou mobiles déboulonnables. Avec droit d’accès du public au rivage», explique-t-il.

    Deuxième remarque: tout au long de cette zone, d’Aglou et au-delà, jusqu’à Mirleft (34 km), il n’existe pas encore de réseau d’assainissement liquide. A la commune rurale de Mirleft elle-même (8.000 habitants, province de Sidi Ifni), pourtant réputée mondialement par son climat doux et ses plages immenses labellisées Pavillon bleu, les travaux d’assainissement viennent à peine d’être lancés. L’absence de ce réseau, avec ces constructions, constitue-t-il une menace pour la nappe phréatique, l’océan et sa richesse halieutique?

    La réponse est oui, «si le promoteur n’installe pas sa propre station de traitement et d’épuration des eaux usées. Or c’est une condition imposée dans tout dossier d’investissement», selon Najib Tsouli, ingénieur. Lesquelles eaux sont utilisées pour l’arrosage des espaces verts, «après avoir subi un traitement microbiologique, elles sont très bénéfiques pour le végétal», précise-t-il.

    Mieux: certains complexes, comme Aglou Center, ont improvisé leur propre station de dessalement de l’eau des puits, – en attendant la grande station en voie de construction sur cette zone atlantique –, l’eau des puits, saumâtre, est inadaptée à la consommation. Une autre règle fondamentale sur le littoral, pas toujours respectée: assurer le libre accès du public au rivage de la mer. Et même si ce rivage n’est pas difficile d’accès, il est, par endroits, caché à la vue du promeneur par ses constructions.

    Des complexes dans la vague écolo

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    Quelques promoteurs ont saisi le bien-fondé d’une construction non bétonnée, plus respectueuse de l’environnement et moins énergivore (Ph. J.M.)

    Nombre d’investisseurs sur ce littoral entre Aglou et Mirleft sont eux-mêmes conscients de la non-adaptation des constructions en béton à l’environnement marin: rentré du Canada après y avoir vécu pendant 40 ans, Guelli Mohammed Mimid est tombé sous le charme de cette côte atlantique. Il achète en 2007 un terrain de 4.700 m² (avec gros œuvres) appartenant à Club Evasion, il y construit 14 unités (chambres et suites), un restaurant, et tous les équipements annexes (piscine, hammam, spa…), un investissement de 1,3 million d’euros. Ouvert en 2011, l’établissement Mimid Beach Resort séduit par la finesse de sa décoration, et même s’il est bâti en dur, la touche écologique n’est pas absente, l’utilisation du bois y est prégnante. «Oui, plusieurs de ces complexes touristiques dénaturent cet environnement maritime, j’en conviens, par le matériau utilisé, la décoration et l’esthétique choisies, aggravés encore par le manque d’espaces verts. Mais pas tous, il y en a qui ont réussi leur ouvrage, l’intégrant parfaitement à la nature littorale, Aglou Paradise et Club Evasion ne déçoivent pas», nuance Mimid.

                                                                                      

    La loi en attente des décrets d’application

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    L’écrasante majorité des constructions hôtelières et touristiques sont en béton, alignées face à l’océan, à quelques mètres de la vague (Ph. J.M.)

    Publiée au BO le 15 octobre 2015, la loi (81-12) sur le littoral a suscité beaucoup d’espoir, et pour cause. Long de 3.500 km, le littoral marocain est l’objet d’une intense dégradation, de l’avis des pouvoirs publics eux-mêmes: forte urbanisation sur les côtes (60% de la population), rejets directs domestiques et industriels (70% des unités hôtelières et 90% des unités industrielles sont concentrées dans des villes côtières), et destruction systématique du cordon dunaire.

    Par ce dispositif législatif, le Maroc voulait d’abord se mettre au diapason des recommandations internationales en matière de protection du littoral: conférences des Nations unies sur l’environnement et le développement de Rio (1992) et de Rio+20. Sommet mondial sur le développement durable de Johannesburg de 2002.

    Protocole relatif à la gestion intégrée des zones côtières (GIZC) de la Méditerranée, que le Maroc a ratifié en septembre 2012. Cette loi relative au littoral appelle à l’établissement d’un plan national du littoral (qui intègre la dimension de sa protection dans les politiques sectorielles, notamment dans les domaines de l'industrie, du tourisme, de l'habitat et des travaux d'infrastructure).

    L’adoption de schémas régionaux littoraux en harmonie avec les documents d’aménagement du territoire. Elle pose aussi le principe d’interdiction de porter atteinte à l'état naturel du rivage de la mer. Elle institue également une zone non constructible, adjacente au littoral, d’une largeur de 100 m, calculée à partir de la limite terrestre de ce littoral, ainsi qu’une zone de retrait des infrastructures de transport d’une largeur de 2.000 m.

    Quatre ans après l’adoption de cette loi, les décrets d’application se font attendre, ce qui inquiète la société civile. Dans plusieurs ateliers organisés sur le sujet, des témoignages d’acteurs associatifs des régions côtières du Royaume n’ont de cesse de dénoncer la destruction du littoral marocain par des projets immobiliers ou touristiques.

    Jaouad MDIDECH

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