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    Culture

    Livre: Un Radeau plus politique qu’il n’y paraît

    Par Nadia SALAH | Edition N°:5484 Le 29/03/2019 | Partager
    Un prof de prépa à Meknès, Aziz Bouachma, travaille ses observations sociales avec une méthode surprenante
    Il dit comment se construit l’apathie sociale
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    Edité chez La Croisée des Chemins, il n’y a pas de faute de frappe dans ce titre. Aziz Bouachma parle bien de gens médusés, apathiques, acceptant toutes les offenses et injustices. Ce roman fait partie de la rentrée littéraire de printemps (Cf. L’Economiste du lundi 18 mars 2019)

    D’abord, il faut lire correctement le titre qu’on a sous les yeux. Ce n’est pas le Radeau de la Méduse. C’est le radeau DES médusES : le radeau des désemparés, des interloqués, des pétrifiés….

    Puis, il ne faut pas se laisser agacer par les accumulations d’adjectifs et d’adverbes. Leur utilité viendra.

    Ensuite il ne faut pas s’attendre à une histoire de naufrage,  quoique…

    Enfin, rien n’interdit de lire ce livre avec l’œil politique, car c’est un vrai livre politique. Et puissant.

    L’auteur, Aziz Bouachma est un professeur agrégé, enseignant à Meknès aux prépas aux grandes écoles d’ingénieurs à Meknès. Sa spécialité est le français-philo. Ce malheureux regroupement est finalement une chance pour l’auteur: il sait en même temps voir et dire. Mieux que voir: il détaille avec ses neurones de philosophe, pas seulement avec les yeux.

    On dira que c’est une énième  longue dissertation sur les pauvres et les malheureux du Maroc. On aura raison et tort.

    Oui, il y a les mauvais flics corrompus, les mauvais caïds abusifs, les élus analphabètes et voraces… A croire qu’on ne peut pas être édité sans cette litanie à la marocaine. Mais l’auteur n’en fait pas trop. Il laisse passer quelques contre-exemples parmi de brutales dénonciations.

    Les adjectifs en surnombre, si agaçants dans les premières pages, deviennent une sorte de matière molle et douce. Ils glissent encore  pour être gluants et paralysants. Ils faisaient, ils font partie du style comme de l’histoire. Une méthode à montrer aux classes de français. Dans le livre elle sert à à fabriquer de l’apathie sociale, une clef politique au Maroc.

    L’histoire, qui n’est pas un vrai naufrage, est pourtant une série de naufrages humains, certains épouvantables. L’histoire commence sur la trame du suicide de Bouazizi en Tunisie mais à Meknès, pas de «révolution du jasmin». L’affaire reste intime: les adjectifs doux et mous enveloppent les haines, étouffent les valeurs. 

    Chaque pointe de violence est rattrapée par le souci muet  de ne rien faire qui puisse rendre la situation pire qu’elle n’est. Attention rien à voir avec un pamphlet ou un tract politique: ici s’invente l’apathie sociale.

    L’astuce de l’auteur est justement d’éviter de fabriquer deux camps ennemis: trop facile. Ce faisant il nous laisse indéterminé jusqu’à la fin, où il se garde bien de donner une clef. Il préfère déboucher sur un rêve cauchemardesque. On n’est pas prof de philo pour rien.

    Pour tout cela c’est un vrai livre politique sur des «vrais gens». On peut parfaitement penser que le «Radeau des Médusés» est une rude dénonciation des comportements de classes. Néanmoins, on n’était pas habitué à ce que le malheur des pauvres soit aussi bien analysé.

    C’est de cette façon que l’auteur construit le système de valeurs de chacun de ses personnages. Il en décrit les complémentarités et les oppositions.  Il restitue ainsi tout un monde où l’on reconnait chacun, le tout enduit d’une religiosité sans foi.
    Le Radeau n’est pas politiquement correct mais il est politiquement très fort. Comme le tableau de Géricault.

                                                                               

    Une vieille affaire, très politique

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    La frégate La Méduse, est «taillée pour les bordées au plus près du vent», manoeuvre fort dangereuse. Mais elle était commandée par un noble aviné, qui n’avait plus navigué depuis 20 ans. L’affaire tourna ensuite à la bataille politique. Dessin de J.J. Baugean.

    Alors que la France de la Restauration (1815-1830) était revenue à la promotion par le «sang» , c'est-à-dire la position sociale de la famille et non pas, comme sous Napoléon ou comme le voulait la République, par le mérite de la personne. L’incompétence du capitaine, descendant de  la noblesse et constamment aviné,  aboutit au naufrage, près des côtes  de l’actuelle Mauritanie.

    Leur commandant, sauvé parmi les premiers, refuse de leur porter secours  Les survivants construisent le célèbre radeau (qui ne ressemble guère au tableau de Géricault). Les petites gens, parmi lesquelles des savants, furent abandonnées. Seulement 5 personnes parviendront vivantes à Saint Louis. Deux de ces survivants publient leur aventure ce qui, via la presse, entraîne l’indignation publique.

    Le commandant passe alors en cour martiale, reçoit une condamnation légère, qui fut critiquée. Mais il est aussi privé de toutes ses décorations, dans une séance que le contre-amiral, son propre chef, a voulu retentissante, pour compenser la honte d’une condamnation très faible.

    La toile de fond de cette affaire n’est pas anodine. C’est le combat entre les royalistes, les bonapartistes –tenants de l’empereur Napoléon- et les républicains. Comme à Meknès, chacun a son système de valeur. L’histoire ne s’arrête pas là. Outre les livres sur des versions différentes (le libraire casablancais  Livre-moi» en propose plusieurs), le peintre romantique Géricault provoque une énorme controverse l’année suivante. 

    Le tableau est interprété comme l’image du mépris que les classes dirigeantes portent aux autres classes. Malgré la force des polémiques, la Restauration, Louis XVII et Charles X, durera encore 10 ans, jusqu’à la révolution de  Juillet en 1848. Ces coexistences de valeurs parfaitement intégrées -sauf chez le héros- constituent la trame du livre d’Aziz Bouachma.

    N.S.

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