×
  • Compétences & RH
  • Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste Docs de Qualité Enquête de Satisfaction Chiffres clés Prix de L'Economiste 2019 Prix de L'Economiste 2018 Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
    Analyse

    Défense commerciale: Interminable partie d’échecs pour le gouvernement

    Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:5469 Le 08/03/2019 | Partager
    Le bois et l’acier suscitent de vives contestations
    Au cœur des grandes enquêtes du Commerce extérieur
    Protéger les producteurs, les importateurs ou le consommateur?
    defense-commerciale-069.jpg

     Des auditions publiques sont organisées par le département du Commerce extérieur. Elles permettent aux parties à une enquête de défense commerciale d’exprimer leur position. Un vrai débat contradictoire où les avocats plaident la cause de leurs clients: producteurs, exportateurs, importateurs... La dernière audition a été tenue, le 28 février 2019 à Rabat, sur les panneaux de bois revêtus (Ph. FF) 

    L’enquête en cours sur les panneaux de bois revêtus prend la tournure d’un polar. Exportateurs turcs et européens sont suspectés de troubler le marché (voir page 7). Au commencement, une demande de sauvegarde déposée fin juillet 2018 par Cema Bois de l’Atlas.

    L’entreprise se plaint «de l’accroissement massif des importations» qui auraient «dégradé ses indicateurs économiques» l’exposant ainsi «à un dommage grave». Le département du Commerce extérieur s’est lancé depuis l’été dernier dans une folle course contre la montre (cf. L’Economiste n°5463 du 28 février et n°5465 du 4 mars 2019).

    «Nous avons un an pour boucler nos investigations et prendre une décision finale», précise Saïd Maghraoui Hassani, le directeur de la politique des échanges commerciaux. L’audition publique du jeudi 28 février 2019 vient en appoint à la procédure en cours.
    Le Maroc plus que l’Union européenne, qui a une longue tradition dans les mesures de défense commerciale, use des auditions publiques à chaque fois qu’il en a l’occasion. Et ce, sur demande des parties en cause qui réclament une confrontation dans les règles de l’art. Qu’ils soient producteurs, importateurs ou exportateurs. Ce témoignage de Me Marie-Sofie Dibling démontre l’une des particularités de la pratique marocaine.

    De Bruxelles à Rabat, cette jeune avocate belgo-américaine «prend à cœur la défense de l’industrie marocaine». Avec tout de même une exception à la règle lorsque l’avocate a plaidé la cause des importateurs de céramique. Ce qui ne l’empêchera pas de revenir à ses premières amours tout en gardant un pied dans les lobbys de la Commission européenne. Cahiers scolaires, réfrigérateurs et panneaux de bois revêtus... C’est justement Me Marie-Sofie Dibling qui défend Cema Bois de l’Atlas.

    C’est au milieu des vacances d’été et à l’approche de Aïd El Kebir que les importateurs vont recevoir un coup de massue sur la tête. «Nous avons été notifiés en plein août 2018 par le département du Commerce extérieur alors que nos sociétés étaient en congé annuel.

    L’administration nous a donné jusqu’au 2 septembre 2018 pour répondre à ses demandes d’information. Nous avons bataillé pour avoir un délai supplémentaire de 15 jours», se remémore l’Association professionnelle des importateurs de bois au Maroc (Apibm). L’une de ses «chevilles ouvrières», Catherine Hotelin, est une Française du Maroc.

    Un pays où elle est  passée de jeune fiancée expatriée de 23 ans originaire du sud de l’Hexagone à une grand-mère comblée. Son statut social ne l’a pas privée de garder le sens des affaires. «Je suis par principe pour la liberté commerciale. La demande de sauvegarde déposée par Cema Bois de l’Atlas devait être rejetée», nous déclare la PDG de Robelbois. Cette entreprise créée par la famille Robel est à sa 3e génération depuis le protectorat français.

    Catherine Hotelin et sa société se retrouvent par la force des choses sur «un strapontin». La dame est à la tête d’une association farouchement opposée à l’instauration d’une taxe supplémentaire sur l’importation (voir tableau) et elle est «le plus grand client» de Cema Bois de l’Atlas. Robelbois ne veut surtout pas apparaître comme «celle qui veut la mort d’une entreprise marocaine» ou «celle qui tient un double langage» vis-à-vis de ses confrères importateurs.

    L’audition publique de fin février 2019 a permis ainsi de mieux éclaircir les positions des protagonistes, comme dans ces sombres affaires judiciaires et leurs lots de révélations. La plaignante, Cema Bois de l’Atlas, devait donc répliquer aux accusations de ses adversaires. De sa présumée incapacité à couvrir les besoins du marché local qui consomme environ 100.000 m3 par an, à ses velléités hégémoniques insistantes depuis que Mohamed Karim Lamrani était Premier ministre.

    C’est lui qui, du temps de la marocanisation début des années 1970, rachète Cema Bois de l’Atlas à des Français. L’entreprise est depuis une filiale du groupe Safari que dirige sa fille, Saida Lamrani. L’audition publique a restitué aussi l’ancienne scierie du groupe Badjoint dans son histoire datant de la fin des années 1940 et celle d’un jeune pays indépendant.

    La fonctionnaire européenne, Michaela Dodini, n’hésitera pas à bondir sur la clause de sauvegarde pour faire le lien: «Accorder cette mesure va conforter une position de monopole, pénaliser l’utilisateur final et exposer le marché au risque d’une pénurie».

    Equation économique et juridique

    La confrontation entre producteur local, importateurs et exportateurs a été aussi une bataille de power point. Dans son offensive de publicité comparative, l’entreprise italienne Saib dresse à la fin de son exposé deux images représentant, d’un côté, son catalogue, de l’autre, celui de Cema Bois de l’Atlas.

    Ce dernier est moins fourni que celui de sa concurrente qui évoque le marché marocain comme «un marché secondaire où elle s’active depuis 17 ans». Représentée au Maroc par Karim Khadiri, Saib sera applaudie par les importateurs et parmi lesquels elle compte des clients. Cet exportateur s’aligne sur la position européenne en soutenant qu’il n’y a «ni importations massives, ni brutales».

    Quant à «l’évolution imprévue des circonstances» pouvant expliquer cette hausse, elle «ne s’explique pas par les guerres régionales au Moyen-Orient et les tensions en Asie mineure». Mais les exportateurs turcs, comme Kastamonu Entegre, insistent sur «la croissance irréversible» du marché local dont «la consommation va doubler, voire tripler dans les prochaines années».

    «Si jamais la mesure de sauvegarde s’avère inadéquate, l’enquête est clôturée. Le plaignant débouté doit déposer une nouvelle requête. Un cas auquel nous n’avons jamais eu affaire», précise le département du Commerce extérieur. Sauf dans le dossier du PVC ouvert en 2009.

    source_financement_069.jpg

    La taxe sur le bois importé a été étendue à partir de 2011 aux importateurs de produits en bois finis, notamment les importateurs de meubles en kit. Le Fonds national forestier finance en grande partie le budget des Eaux et forêts qui s’élève à plus d’un milliard de DH

    L’unique producteur de ce produit, la Snep, a dû convertir quelques années après sa demande de sauvegarde en mesure antidumping contre les USA, l’UE et le Mexique (cf. L’Economiste n°3147 Le 11/11/2009). Cette demande est en cours de réexamen au Commerce extérieur. Nul doute que les membres de la Fédération marocaine de la plasturgie, comme Plastima, suivent de près ce dossier (cf. L’Economiste n°5347 du 10 septembre 2018).   

    Même scénario dans le dossier du bois où les fabricants d’ameublement et d’agencement expriment leur «préoccupation» et se déclarent «contre» l’instauration d’une mesure de défense commerciale. Ils soutiennent qu’ils emploient 2.000 salariés et réalisent un milliard de chiffre d’affaires.

    L’une des entreprises, à savoir Richbonde, évoque «la diversité et la supériorité esthétique des produits européens. Il y a des gammes non fabriquées par Cema Bois de l’Atlas. Les clauses de sauvegarde vont nous priver d’une source d’approvisionnement et nous mettre en difficulté contractuelle avec nos clients».

    La porte-voix des fabricants d’ameublement s’adresse directement au ministère durant l’audition de février dernier: «Vous allez protéger une industrie et détruire la nôtre qui doit faire face à la concurrence asiatique». Non sans rappeler que les meubles en kit sont soumis à la taxe forestière de 12%.

    Fabricant de meubles de cuisine, Abdelhafid Al Jarroudi ne cessera d’appeler les enquêteurs «à faire preuve de neutralité» tout en rendant hommage à celle des européens. Indigné par la requête dont il réclame «l’irrecevabilité», le gérant d’Intercocina et président de la Chambre de commerce, d’industrie et de service de la région de l’Oriental va jusqu’à protester en quittant l’audience avant de regagner son siège.

    Ce débat rappelle celui de l’acier où la protection douanière de Maghreb Steel suscite toujours les contestations de la Fédération des industries métallurgiques, mécaniques et électromécaniques. Son président, Tarik Aitri, a saisi début 2019 le ministre de tutelle.

    La demande de réexamen du dossier antidumping de Maghreb Steel inquiète un secteur mal en point. Sans réponse depuis un mois, la Fimme n’hésitera pas à «demander un arbitrage au chef du gouvernement» pour préserver la survie de toute une chaîne qui suffoque.

    Qui protéger, les entreprises en amont ou en aval d’un secteur? «C’est une question récurrente dans les dossiers de défense commerciale lorsque le plaignant est l’unique producteur local», précise une source ministérielle. Cette équation a nourri ainsi le débat dans le dossier du PVC (Snep), du papier A4 (Med Paper), de l’acier plat (Maghreb Steel) et des panneaux de bois revêtus.

    Pour le gouvernement, le dossier du bois est une vraie partie d’échecs qui nécessite d’arbitrer entre des intérêts divergents. Et comme dirait le Conseil de la concurrence «à maintenir aussi un équilibre concurrentiel» profitable au consommateur (cf. L’Economiste n°5461 du 26 février 2019). Gouverner, c’est prévoir.

    Le dossier de l’acier plat que produit Maghreb Steel démontre que ce n’est pas toujours évident. L’exécutif a pu dans d’autres dossiers, comme celui du fer à béton, du fil machine et du papier en bobine, couper la poire en deux en accordant un contingent aux transformateurs des matières importées. Mais des opérateurs continuent à se plaindre de difficultés menaçant leur pérennité.

    Faiçal FAQUIHI

    • SUIVEZ-NOUS:

    • Assabah
    • Atlantic Radio
    • Eco-Medias
    • Ecoprint
    • Esjc