Dossier Spécial

Le classement Doing Business voile la réalité

Par Franck FAGNON | Edition N°:5401 Le 29/11/2018 | Partager
Pas de réelle amélioration sur le terrain sur le règlement de l’insolvabilité, relève Euler Hermes
Compter 3 ans et demi pour le traitement pour un taux de recouvrement inférieur à 30%
Surconcentration des difficultés d’entreprise dans le commerce de détail et l’équipement de la maison
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Le bond du Maroc sur le règlement de l’insolvabilité dans le Doing Business 2019 se justifie essentiellement par le vote de la loi sur les entreprises en difficulté. Les autres aspects que sont le temps de traitement de l’insolvabilité, le coût d’une procédure et le taux de recouvrement de la créance n’ont que peu progressé, relève Stéphane Colliac, économiste sénior Euler Hermes (Ph. SC)

- L’Economiste: Le Maroc a gagné 63 places sur le règlement de l’insolvabilité dans le Doing Business 2019. Relevez-vous cette amélioration sur le terrain?

- Stéphane Colliac: Disons-le immédiatement, on n’observe pas de réelle traduction dans les faits. Les défaillances d’entreprises ont baissé de 5,5% sur les 10 premiers mois de l’année selon les données d’Inforisk, mais cette baisse a surtout eu lieu sur le premier trimestre, c’est-à-dire avant le vote de la loi sur les entreprises en difficulté. C’est cette loi et uniquement elle qui justifie cette remontée du Maroc dans le classement. Pour le moment, les autres aspects que sont le temps de traitement de l’insolvabilité (3 ans et demi), le coût d’une procédure (18% de la valeur de la créance) et le taux de recouvrement de la créance (28,5%) n’ont que peu progressé. De plus, nous pensons que les défaillances d’entreprises vont à nouveau augmenter avec le ralentissement de la croissance survenu dès le 2e trimestre. A notre sens, cela devrait impliquer un accroissement de 4% des défaillances d’entreprises l’année prochaine.

- Le commerce mondial résiste plutôt bien aux menaces en provenance notamment des Etats-Unis. Qu’en est-il des impayés et des faillites?
- Le commerce mondial continue en effet à croître plus vite que l’économie mondiale, de 3,8% en volume cette année, alors que la croissance mondiale devrait péniblement atteindre 3,2%. Mais attention à ne pas conclure trop vite à l’innocuité du protectionnisme. Le protectionnisme croissant implique qu’on préfère exporter depuis chez soi, plutôt que de produire dans un autre pays. En témoigne la baisse des investissements directs à l’étranger dans le monde en 2017 (-23%).
Quant aux défaillances d’entreprises, il semble que le pain blanc ait déjà été mangé. On ne peut que constater que la tendance baissière a été rompue en 2017 (+6%). Mais là où le rebond de 2017 avait été conditionné par l’envolée des défaillances en Chine (+74%), 2018 porte un message plus problématique pour le Maroc: l’indice des défaillances pour un exportateur marocain (calculé au regard des défaillances dans les pays clients du Maroc) se stabilise en 2018 après avoir diminué de 44% entre 2013 et 2017. Le problème c’est que ces défaillances à l’exportation restent encore supérieures de +80% par rapport à leur niveau de 2007.

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Un peu d’accalmie sur le front des défaillances d’entreprises. Les faillites devraient baisser de 8% en 2018. Mais la baisse serait de courte durée puisque Euler Hermes prévoit une nouvelle dégradation dès 2019

- Dans quelles régions les entreprises doivent-elles encore rester méfiantes?
- L’information majeure de 2018 c’est que l’Europe de l’Ouest connaît un coup d’arrêt. Après une baisse de 5% en 2017, les défaillances s’y stabilisent en 2018. Ceci cache à l’évidence des disparités nationales, mais les deux principaux débouchés du Maroc en Europe n’échappent pas forcément à la règle. En Espagne, les défaillances restent près de 4 fois supérieures à leur niveau de 2007, tandis qu’en France, les défaillances de sociétés sont de près de +33% supérieures au point bas connu en 2007.
La diversification géographique vers les marchés émergents peut également comporter son lot de déconvenues. La défaillance d’entreprises est évidemment un risque. En Inde, client bien identifié du phosphate marocain, les créances douteuses atteignent 10% des prêts octroyés par le système bancaire local. Mais les scories ne se limitent pas à la défaillance. C’est le débouché qui peut disparaître. Des pays en difficulté peuvent subitement prendre un virage protectionniste, comme par exemple l’Egypte, vers laquelle les exportations automobiles marocaines se sont soudainement effondrées depuis début 2017.

Propos recueillis par Franck FAGNON

                                                                                

Le coût du Brexit

Une absence d’accord in fine sera très préjudiciable, car il faut bien comprendre que le coût d’un Brexit sans accord ne se limiterait pas à des tarifs douaniers plus élevés. La dépréciation de la livre et son impact sur l’inflation affecteraient la consommation des ménages et l’investissement privé au Royaume-Uni, doublant la perte qui aurait été liée aux seuls tarifs douaniers. Tout compris, les exportations allemandes diminueraient de 8 milliards d’euros, celles des Pays-Bas de 4 milliards et de la France de 3 milliards. Pour le Maroc, les effets du Brexit ont déjà été quantifiables. Comme d’autres, il a vu ses exportations vers le Royaume-Uni passer de 700 millions de dollars en 2014 à 523 millions en 2017.

A l’évidence, cette perte a eu pour première cause la dépréciation de la livre, que le Maroc a subie au même titre que les pays européens en raison de la stabilité du dirham contre l’euro. En cas de Brexit sans accord, nous considérons que les exportations du Maroc diminueraient de près de 100 millions d’euros supplémentaires.

Cela dit, il y a 70% de probabilité pour qu’un accord intervienne. Mais le chemin du succès est semé d’embûches. Celles-ci sont autant de pertes potentielles pour les entreprises que nous assurons, car elles ont eu pour impact principal de réduire la dépense des ménages. C’est ainsi que les défaillances d’entreprises ont rebondi de 5% cette année et devraient continuer de croître en 2019 (+6%), avec une surconcentration des difficultés dans le commerce de détail et l’équipement de la maison, deux secteurs que nous avons dégradés de 2 à 3 (dans une échelle qui va de 1 à 4).

Au-delà de ces risques sectoriels, nous n’avons pas modifié notre évaluation pays (AA1, la meilleure qui soit) et ne projetons pas de le faire. A notre sens, il faut savoir raison garder. Certes, le Brexit fait porter le risque de barrières significatives au commerce, et nous considérons que cela affecte les opportunités d’affaires avec le Royaume-Uni, avec une croissance qui a décroché de la moyenne européenne à partir de 2016. Mais le Royaume-Uni reste un débouché conséquent pour nombre de pays et le restera probablement à l’avenir. La différence c’est que le risque de défaillances devrait continuer d’augmenter, une bonne raison de se couvrir davantage contre le risque d’impayés.

 

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