Economie

Boussaïd limogé

Par Nadia SALAH | Edition N°:5327 Le 02/08/2018 | Partager
L’homme n’a pas démérité
Le ministre a manqué d’imagination et d’audace pour reconstruire les finances publiques
De dévotes et dramatiques cachoteries
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La remise en ordre des finances publiques qu'a tenté Boussaïd n'est pas suffisante pour déterminer une croissance nécessaire dans l'état actuel du Maroc (Ph. L'Economiste)

Il n’est pas certain que Mohamed Boussaid, ministre de l’Economie et des Finances, limogé sur ordre royal, et après consultation avec le Chef de gouvernement, connaissait le sort qui l’attendait en sortant des cérémonies de la Fête du Trône.  Les motifs, hors les références aux procédures, sont laissés dans le vague. L’expression «reddition des comptes» peut avoir de nombreux sens différents.

En tout cas, pas plus que lors du limogeage de son aîné de dix ans, Mohammed Hassad, l’homme n’a pas démérité.

Quelques fake news

On notera que très rapidement des commentaires tentent d’occuper l’espace médiatique pour dire que les critiques du boycott sont à l’origine du départ de Boussaïd. Il n’en est rien, évidemment. C’est une nouvelle série de fake news, avec une distribution bien organisée.

Alors que s’est-il passé? Il ne s’agit pas vraiment de programmes désordonnés ou pas faits, ou pas assez surveillés, qui sont reprochés. En fait, depuis deux-trois ans, les messages se multipliaient: BAM, Cour des Comptes, Haut-Commissariat au Plan, Banque mondiale, OCDE, la CGEM…, sans compter la presse, tous ont posé ce même objectif : rendre la dépense publique plus efficace, ramener la confiance chez les investisseurs, payer les dettes de l’Etat aux fournisseurs.

On voyait bien que le passif de Benkirane serait lourd. Que l’Etat, puis la Nation toute entière aurait à en subir les contrecoups  très durs de l’inclusion politique des islamistes: endettement au plafond, avec des cachoteries sur les dettes des entreprises publiques, pour passer la barre des contrôles internationaux, petits maquillages des déficits pour des raisons honorables. De dévotes dissimulations en quelque sorte.

Mais, par derrière il y a la ruine de 8.000 entreprises chaque année, la croissance du chômage, la TVA non-remboursée…  Les politiques industrielles donnent peu de résultats et surtout ne soutiennent pas les PME-PMI, par manque d’argent public, alors qu’on brûle des milliards en subvention sur le gaz butane. L’emploi s’est gravement dégradé, et il est devenu très rare. Les familles souffrent et le pouvoir d’achat baisse.

En fait ces observations en apparence dispersées vont toutes dans le même sens: reconstruire les finances publiques, avec un seul objectif: fabriquer des vrais emplois.

                                                                     

Un cadre pas comme les autres

C’est typiquement le «bon élève» qui vient d’être limogé. Celui qui était bon à l’école, brillant dans les grandes écoles, diplômé avant ses 25 ans, (Polytechnique et Ecole des Ponts et chaussées, plus quelques autres formations d’économie, en France, en compétition avec ce qui se faisait de meilleur à l’époque).

Multi-expériences

Il entre dans la banque pour accompagner les investisseurs, tâte de l’industrie pure et dure (avec moins de succès). C’est là qu’il est aspiré par les deux trouveurs de talents que furent Abdelaziz Meziane-Belfkih et Mohamed Kabbaj. Parce qu’il était trop jeune pour être nommé officiellement «directeur des études» au Ministère des travaux publics, il dirigera ce département «par intérim».

Un consensus s’était dessiné, dès les années 1990 pour faire circuler les meilleurs cadres de la  fonction publique entre trois départements-clefs: Intérieur, Finances et Equipement. Boussaid a fait partie de cette petite troupe qui a servi à désenclaver les grandes fonctions de l’Etat. Y compris dans les cabinets ministériels.

Après avoir longtemps hésité, il se résout, par raisonnement plus que par «émotion politique» à entrer avec le bout de l’orteil dans le monde partisan: la marche démocratique du Maroc allait bientôt sonner le glas politique des technocrates.  Encore une fois, Boussaid était bien trop jeune pour envisager une retraite.

La politique du bout de l’orteil

Le parti où les grands technocrates se sont retrouvés est le RNI, qui s’affranchit, autant que faire se peut, des vieux gènes clientélistes de sa naissance. Ce que, par contraste, le PAM n’a toujours pas réussi, n’a pas eu envie, de faire.
Même ultra rapides et discrètes, les expériences de cabinet aident à faire le pas vers la politique.

Le Premier ministre Jettou  confie à Mohamed Boussaid son premier poste ministériel: ministre chargé de la modernisation du secteur public. Un rêve récurrent au Maroc de transformer le pays grâce à une douce et autoritaire politique de l’Etat. Cela n’avait pas marché avant. Cela ne marchera pas davantage cette fois, malgré la qualité des acteurs. Le dossier retournera donc à la gestion de la fonction publique, autant dire pas de gestion du tout pour la principale des dépenses de la nation.

Ayant gagné les élections, l’Istiqlalien Abbas El Fassi garde Boussaïd et lui donne le Tourisme et l’Artisanat: dur, dur car on est en pleine crise mondiale. Il ne va pas jusqu’au bout, car il est quasiment réquisitionné comme Wali, à Agadir, où les problèmes n’étaient pas si graves, puis à Casablanca où les conseils des élus se terminaient, physiquement, en pugilat. Youtube n’existait pas encore.

Et Boussaïd fait ce qu’il sait remarquablement faire, il rétablit l’autorité et la dignité de l’Etat, organise l’ordre et les procédures pour que les élus puissent travailler. Même ses ennemis ont regretté son départ pour les Finances, avec Benkirane II.
On pensait que les désordres de finances publiques pouvaient se résoudre avec des remises en ordre, comme à Casablanca. Hélas non.

 

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