Analyse

Sauvons nos ksours, sauvons nos oasis!

Par Sabrina BELHOUARI | Edition N°:5312 Le 11/07/2018 | Partager
Des 662 ksours et kasbahs répertoriés dans les années 90 à Errachidia, il n’en reste que 140
La modernité a fait éclater la structure sociale des ksours, et conduit à l’abandon des oasis
La rénovation permettra d’utiliser ce stock de logement comme
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Mustapha Tilioua, directeur du Centre Tarik Ibn Ziad, attire l’attention sur la nécessité de baser les projets de réhabilitation des ksours sur un diagnostic participatif et consensuel qui tienne compte des modes de fonctionnement des agglomérations oasiennes actuelles (Ph. M.T.)

Le Centre Tarik Ibn Zyad a contribué à plusieurs programmes de réhabilitation de ksours et kasbah dans le Drâa-Tafilalet, à travers des études notamment. Dans toutes ses interventions, le centre met l’accent sur le lien vital entre la conservation des ksours et la viabilité des oasis.
 
- L’Economiste: Quel est le constat général concernant l’état des ksours dans les milieux oasiens?
- Mustapha Tilioua
: Ces dernières années, des ksour entiers ont disparu dans la région Drâa-Tafilalet. Dans la région Tafilalet -province d’errachidia- un inventaire réalisé par les autorités locales dans les années 90 du siècle dernier avait compté environ 662 ksours et kasbahs. Aujourd’hui, il n’en reste que 140. Les structures collectives locales n’ont pas été suffisamment fortes pour empêcher l’éclatement des ksours et la disparition d’importantes superficies de terres irriguées qui s’en est suivie. L’urbanisation moderne s’est faite à l’extérieur des murailles, généralement le long des routes et des voies d’accès, entraînant l’abandon et la ruine de nombreux habitats traditionnels et la disparition d’un patrimoine culturel inestimable. Ce patrimoine souffre de dégradation et sa durabilité est fortement menacée y compris dans ses fondements communautaires, culturels, socio-économiques et environnementaux, mettant en péril la qualité de vie de ses habitants dont la majorité est déjà en situation de pauvreté.
 
- Comment expliquer le lien entre l’état des ksours et la situation des communautés qui y vivent d’une part et l’état des oasis d’autre part? 
- L’architecture des ksours est la matérialisation dans l’espace des rapports sociaux de la société traditionnelle oasienne qui les a inventés. Contrairement à l’idée qu’on se fait de la dégradation des architectures présahariennes, la terre, matériau périssable, n’est pas directement responsable de ce délabrement. Les constructions en terre ont, partout, résisté aux intempéries parce qu’elles étaient convenablement entretenues. Les terrasses étaient réparées à la suite de grandes pluies, les murs renforcés, les enduits renouvelés et les systèmes d’évacuation et de drainage des eaux usées et pluviales hors des bâtiments étaient toujours en bon état. En réalité, les ksours, comme toutes les architectures traditionnelles en terre, partout où les oasis existent dans le monde, souffrent des conséquences des modifications et des mutations profondes et brutales qu’ont subies les sociétés traditionnelles à la suite de la diffusion d’un modèle urbain occidental. De ce fait, la sauvegarde du patrimoine urbain traditionnel de la région Drâa-Tafilalet et des oasis présahariennes est une responsabilité nationale dans la mesure où ce patrimoine chargé d’histoire et de civilisation constitue une des grandes manifestations de retour et d’attachement à l’identité culturelle et une véritable source de richesse indispensablement utile pour la revitalisation et la renaissance des oasis en voie de dégradation.

- Pourquoi est-il important de réhabiliter ce patrimoine qui est le ksar?
- La remarquable beauté de ce patrimoine et la qualité de son paysage sont des potentialités culturelles et touristiques de première importance en matière de développement économique et social. La rénovation et la restructuration de l’habitat traditionnel des ksours permettront à moindre coût d’utiliser ou de réutiliser un stock important de logement, de lutter efficacement contre l’abandon dû à l’exode d’un nombre important des populations vers les villes. 
L’habitat des ksours est également adapté aux besoins d’un nombre important de populations sur le plan économique, social et culturel ainsi que sur le plan de l’esthétique et du confort. Il mérite que des efforts soient faits pour l’intégrer dans le contexte urbain moderne. Le ksar est un élément de base de la culture traditionnelle vers lequel doivent se pencher tous ceux qui sont soucieux de rechercher l’authenticité culturelle du peuple marocain. Enfin, la réhabilitation des ksours maintient la cohésion sociale à travers l’amélioration des conditions de vie, la lutte contre la pauvreté et l’exclusion, et en évitant les ghettos et la périphérisation.

- Quelle est la principale difficulté dans les opérations de réhabilitation des ksours?
- D’après mon expérience (études, accompagnement social, coordination des projets..), je trouve que des mesures d’accompagnement social des projets de réhabilitation des ksours sont nécessaires et devraient être basées sur un diagnostic participatif et consensuel et une analyse coopérative approfondie des structures et des modes de fonctionnement des agglomérations oasiennes actuelles. Les décisions qui viennent d’en haut sans consultation préalable des populations sur terrain ont à maintes reprises montré leurs limites. Quand il s’agit de l’application de ces mesures et la mise en œuvre de ces programmes, elles sont souvent accueillies avec une certaine réticence et une certaine méfiance par ces populations. Il est tout aussi important de réconcilier les intérêts de l’Etat avec ceux des individus et de la collectivité pour espérer s’assurer une implication effective des populations dans un programme et avoir leur participation dans la réussite de telles actions.

 

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