Economie

Emploi des jeunes: «Le chômage n’atteindra pas un niveau explosif»

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5228 Le 13/03/2018 | Partager
Créer de l’emploi, un devoir de solidarité nationale
L’Etat amené à ouvrir plus de postes dans le public
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Youssef Courbage, directeur de recherche à l’Institut National d’Etudes Démographiques de Paris: «Avec moins de jeunes, et pas encore trop de vieux, il est possible d’avoir une augmentation du taux d’épargne nationale et de l’investissement… Toutefois, l’investissement est aujourd’hui assez mal orienté au Maroc» (Ph. L’Economiste)

Sauf miracle économique, le Maroc ne pourra pas réaliser, dans les prochaines années, une croissance suffisamment élevée pour absorber les arrivées sur le marché du travail. L’an dernier, 135.000 nouveaux actifs se sont portés candidats à l’emploi. Or, seuls 86.000 postes ont été créés, dont 29.000 non rémunérés, soit le tiers. La part des personnes en âge de travailler est actuellement à son maximum historique.

Ce qui accroît la pression sur le marché. Les jeunes sont ceux qui souffrent le plus de cette situation. Parmi les 15-24 ans, 27,5% ne sont ni à l’école, ni en formation, ni en entreprise, et 26,5% sont au chômage. La part de ceux travaillant sans être rémunérés est de près de 40% chez les 15-29 ans. Malgré ce cadre noir, Youssef Courbage, directeur de recherche à l’Institut national d’études démographiques de Paris, privilégie un scénario plutôt optimiste.

- L’Economiste: Compte tenu de la situation économique et des évolutions démographiques du Maroc, à quels scénarios peut-on s’attendre pour le chômage des jeunes?
- Youssef Courbage:
Je pense qu’il ne faut pas trop noircir le tableau. Je crois que l’humanité ne se pose que les problèmes qu’elle peut résoudre, et il y aura toujours des accommodements. L’immigration internationale, même si elle est aujourd’hui en veilleuse, devrait reprendre. Les économies européennes et des pays du Golfe, qui sont les principaux clients de l’immigration marocaine, pourraient connaître une relance dans les prochaines années. La France, par exemple, s’attend cette année à un taux de croissance de 2%, ce qui était inimaginable il y a peu de temps. Cela représente des opportunités de travail à saisir. L’Espagne, pour sa part, est déjà en train de recruter des travailleuses marocaines pour la cueillette des fraises.
Je n’aime pas l’expression du traitement social du chômage, mais je pense que l’Etat devrait créer un peu plus d’emplois qu’il ne peut le faire aujourd’hui. Surtout dans des secteurs indispensables, comme l’enseignement et la santé. En définitive, il n’y aura pas de solution unique.

- Le taux ne devrait donc pas s’aggraver?
- Ces éléments laissent penser que l’on n’atteindra pas un taux explosif. Et puis, avec un chômage des jeunes de 26,5% nous sommes loin des niveaux enregistrés dans certains pays, comme l’Italie, où il est de près de 33%. D’autant plus que la part des jeunes dans la population globale  tend à reculer d’année en année. Les comportements démographiques, notamment la natalité, sont à la baisse. Avec moins de jeunes, et pas encore trop de vieux, il est possible d’avoir une augmentation du taux d’épargne nationale et de l’investissement. Toutefois, l’investissement est aujourd’hui assez mal orienté au Maroc. Théoriquement, le pays aurait dû privilégier des activités créatrices d’emplois, car le travail est relativement peu coûteux par rapport au capital.

- Vous appelez à une solidarité nationale pour l’emploi. Dans quel sens?
- Au moment de la crise de 1929, Keynes a proposé une solution  que tous les économistes de l’époque avaient trouvé stupide. Il a recommandé de donner du travail aux chômeurs, même des postes avec peu de productivité et de valeur ajoutée, genre creuser des trous pour ensuite les reboucher, et de faire fonctionner la planche à billets.  En recevant des salaires, cette population peut consommer et relancer ainsi l’économie. N’est-ce pas un devoir national que de créer des emplois pour dégonfler le chômage?

Se décomplexer par rapport à l’informel!

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«Le développement économique, au Maroc ou ailleurs, ne sera pas un long fleuve tranquille. Il faudra accepter de passer par des réalités qui dérangent», pense Youssef Courbage. Par conséquent, il faudra tolérer l’informel, considéré comme «une solution de survie», qui existe partout, même en Europe occidentale. «Evidemment, c’est mieux de disposer d’une économie lisse où tout tourne parfaitement et où les travailleurs sont protégés. Mais une personne sans rien peut facilement se transformer en receleur de drogue ou se faire recruter par Daech!», estime-t-il. Au lendemain du printemps arabe, certains observateurs avaient, d’ailleurs, avancé que le Maroc s’en était sorti, entre autres, grâce à la politique du «laisser-faire» en matière d’informel.

Propos recueillis par Ahlam NAZIH

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