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    Economie

    Flexibilité du dirham: Compétitivité-prix vs inflation importée

    Par Abashi SHAMAMBA | Edition N°:4979 Le 13/03/2017 | Partager
    Deux objectifs parfois contradictoires qu’il va falloir concilier
    Dans dix ans, le monde fonctionnera avec la triade «dollar-euro-yuan»
    Malgré ses imperfections, on n’a pas trouvé d’alternative à la mondialisation
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    Christian de Boissieu: Le réajustement du régime de change du dirham imposera aux autorités monétaires de rester sur une ligne de crête entre le maintien de la compétitivité-prix des entreprises et la surveillance de l’inflation importée (Ph. L’Economiste)

    Christian de Boissieu est Professeur émérite à l’Université de Paris I (Panthéon Sorbonne), au Collège d’Europe (Bruges) et à l’Université catholique de Lille. Il est membre du Collège de l’Autorité des marchés financiers. Il a été président du Conseil d’analyse économique auprès du Premier ministre français de 2003 à 2012. De Boissieu siège également au Conseil d’administration du groupe BMCE Bank of Africa.

    - L’Economiste: Le réaménagement du régime de change du dirham peut-il accroître l’agilité de nos entreprises sur les marchés extérieurs?
    - Christian de Boissieu: Le taux de change est un point d’ancrage essentiel pour toute politique économique; c’est vrai pour le Maroc comme ailleurs. Quand j’évalue dans le rétroviseur la politique de change pilotée par Bank Al-Maghrib, j’ai globalement le sentiment d’une politique raisonnable et pragmatique.
    Pas de dévaluation compétitive, pas de changements brutaux, un pragmatisme croissant et de bon aloi, la volonté d’ancrer et de stabiliser les anticipations à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.
    La formule de l’ancrage du dirham au panier de devises permet aussi une certaine souplesse. Alors qu’au plan mondial les changes flottent, le Maroc pratique un taux de change stable mais ajustable de temps à autre. Il faut rester sur une ligne de crête entre des objectifs parfois contradictoires: se soucier de la compétitivité-prix des entreprises sans alimenter pour autant l’inflation à l’intérieur via l’inflation importée. Les mêmes entreprises qui réclameraient un coup de pouce grâce à une flexibilité accrue du change pourraient en même temps avoir tendance à se plaindre du coût pour elles de la couverture (via par exemple des instruments dérivés) de risques de change en augmentation. Difficile de prétendre seulement à des évolutions favorables…

    - Plusieurs économistes avaient prédit l’émergence du yuan dans les réserves de change des banques centrales. Mais le dollar reste largement devant…
    - Oui, les chiffres indiquent effectivement la présence d’inerties tenant aux habitudes, mais aussi à la persistance du rôle économique et géopolitique des Etats-Unis. Le dollar représente encore 60% des réserves de change des banques centrales dans le monde, avec un recul tendanciel, mais très lent depuis 20 ans. L’euro est deuxième avec 20%, une part de marché qui n’a guère chuté malgré la crise grave que traverse la zone euro depuis 2010. Jusqu’à présent, nous avons donc eu une crise de la zone euro sans crise de l’euro en tant que monnaie de réserve, sans perte d’image et de crédibilité pour la monnaie européenne. Mais ce «découplage» ne pourra pas durer éternellement; c’est pourquoi il faut consolider la zone euro et la doter d’une gouvernance économique et politique appropriée.
    Les autres devises remplissent aujourd’hui un rôle marginal. Le yen et la livre sterling ne sont plus vraiment des monnaies mondiales, malgré, pour la livre, le poids de la City. Quant au yuan chinois, il ne peut pas prétendre rivaliser avec le dollar et l’euro, malgré la place croissante de la Chine, de son économie et de sa finance, tant qu’il n’est pas pleinement convertible. Pour qu’il le soit, il faudra attendre entre 5 et 10 ans à partir de maintenant, le temps que la Chine fasse un certain nombre de réformes structurelles.
    Les marchés de matières premières industrielles ou  agricoles, les marchés financiers, sont loin d’en avoir fini avec le dollar. Dans dix ans, le monde fonctionnera sur la triade monétaire dollar/euro/yuan; le dollar sera de plus en plus concurrencé et même «contesté», sans être rapidement remplacé.

    - L’affrontement commercial entre les Etats-Unis et la Chine vous paraît-il inévitable?
    - Il ne fait à mon avis que commencer. Il concerne presque tous les aspects, dont bien sûr le commerce et la monnaie. Je suis inquiet de la montée du protectionnisme avec Trump, du Brexit, de la faiblesse de l’OMC et de la remise en cause du multilatéralisme,… car il n’y a rien de plus contagieux! La mondialisation n’est certainement pas parfaite. Elle se fracasse sur deux écueils graves: la montée des inégalités à l’intérieur des  pays et l’absence de système de régulation et de gouvernance approprié. Ce n’est pas une raison pour dérouler à l’envers, via une démondialisation, le film dominant depuis 40 ans. Car la fermeture et le protectionnisme, s’ils peuvent donner à certains l’impression (voire l’illusion…) de mieux maîtriser à court terme leur destin, se révèlent sur le long terme un scénario perdant-perdant. On l’a bien vu dans les années 1930…

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    En 2016, le déficit du compte courant a augmenté de 1,7 point de pourcentage du PIB comparé au niveau de 2015. Il s’agit là d’une inversion de la tendance après plusieurs années de recul. Mais la situation reste tenable, assurent les autorités monétaires, d’autant plus que le matelas des réserves de change est confortable (plus de 7 mois d’importations). La très forte demande en biens d’équipement à l’import (+28%), des produits alimentaires, notamment des céréales (+25%), ainsi que la baisse des cours des phosphates et dérivés à l’export (-12%) expliquent cette situation

    - Quel sera le prochain terrain de cette confrontation?
    La «guerre des monnaies» est le volet monétaire des conflits commerciaux. C’est une situation dans laquelle chaque pays essaie de dévaluer ou de déprécier sa monnaie vis-à-vis des autres pour se donner un avantage compétitif via le taux de change. A court terme, au moins l’une des monnaies dans le monde doit monter, car toutes les monnaies ne peuvent pas baisser en même temps. Il faut être deux pour danser le tango… A long terme, la «guerre des monnaies», configuration non coopérative, est perdante pour tous.
    Aujourd’hui, le Japon est un acteur majeur de cette «guerre», puisque sa banque centrale lâche tout pour faire chuter le yen… Certains pays émergents suivent la même pente. Dans la zone euro, la BCE a depuis juin 2014 accentué sa politique expansive, avec comme résultat (et non pas comme objectif) un recul de l’euro vis-à-vis du dollar de près de 20% depuis cette date. Mais il s’agit d’un juste retour des choses après des années de surévaluation de l’euro… La BCE n’est pas dans une logique de «guerre des monnaies».
    Je rappelle aussi que depuis le vote du Brexit, la livre sterling a perdu 20% par rapport au dollar. Le président Trump montre une certaine incohérence en matière monétaire.
    D’un côté, son programme de relance «keynésien» (eh oui !) va creuser le déficit budgétaire américain, accélérer la remontée déjà amorcée des taux d’intérêt aux Etats-Unis et pousser le taux de change du dollar vers le haut. De l’autre côté, le même Trump souhaite un dollar moins cher, dénonce ce qu’il appelle la sous-évaluation de l’euro en agressant  Angela Merkel, qui de toute façon n’y est pas pour grand-chose… Les nouveaux relèvements de taux attendus du côté de la Fed en 2017-2018 vont mettre certains pays émergents à nouveau en difficulté, provoquant des sorties de capitaux de chez eux.

    Vingt-cinq ans après, l’euro reste une valeur sûre

    IL ne vous aura pas échappé que l’appartenance à l’euro est l’un des thèmes de la campagne présidentielle en France. Quoi qu’il en soit, je fais le pari que l’euro, 2e devise mondiale, va survivre à la crise actuelle et même se développer, et que la France va rester dans la zone euro qui, de toute façon, ne pourrait pas fonctionner sans elle. Cela dit, le statu quo n’est pas une option. Il nous faut avancer, tirer ensemble les leçons de la crise de la zone euro en faisant des sauts qualitatifs en matière de gouvernance économique et politique (mise en place d’un budget, d’un Parlement et d’un ministre des Finances de la zone euro, renforcement de la coordination des politiques budgétaires et fiscales, etc.).
    Le Brexit est à la fois un défi pour tous et une opportunité pour les 19 pays de la zone euro d’aller vers plus d’intégration et de coopération entre eux. Même si les négociations liées à ce Brexit vont être compliquées, elles ne doivent en aucune manière nous détourner d’avancées décisives dans cette Europe qui est déjà, en fait, à géométrie variable.

    Propos recueillis par
    Abashi SHAMAMBA

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