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    Dossier Spécial

    Economie: Ce qu’on sait et ce qu’on avait envie d’oublier…

    Par Nadia SALAH | Edition N°:4900 Le 17/11/2016 | Partager
    Une richesse multipliée par 17 pour chacun des Marocains, qui sont trois fois plus nombreux qu’en 1960
    Mais le rythme fut plus lent que la moyenne mondiale
    Trop de politique et pas assez d’éducation?

    Les Marocains ne font rien comme tout le monde. Contrairement aux indépendances asiatiques et chez le voisin algérien, peu ou pas de guerre et pas d’affrontements civils. Et pas non plus de réécriture de l’histoire, ou pas grand-chose.
    Parfois, des transitions longues sont aménagées entre Rabat et Madrid ou Paris pour gérer l’indépendance. On trouve ces longues périodes chez les banques, dans la production et distribution d’énergie, pour les phosphates… Si les terres agricoles sont vite reprises, il faudra une quinzaine d’années pour que la marocanisation, industrielle et commerciale,  soit mise en place en deux phases: on avait omis les hydrocarbures dans la première loi.
    Quand la transition fut trop rapide, elle ne fut pas heureuse comme en agriculture ou dans les assurances.
    Pas ou peu de violence à la sortie du Protectorat signifie que l’appareil productif a traversé la phase délicate de l’indépendance, avec un minimum de destruction.

    Contextes incertains

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    De 1965 à 2015, l’impact des sècheresses sur la croissance économique a eu tendance à se réduire, tout en restant important.  C’est l’effet du développement industriel et touristique. Mais à partir de 2008, on voit nettement une tendance à la baisse du taux de croissance, tendance baissière qui surpasse les effets des bonnes ou mauvaises pluies. C’est le plus stratégique des enjeux de la gouvernance publique aujourd’hui: élever la rentabilité des investissements

    La mémoire dit que les années 60 furent belles. Pourtant, ces années-là sont mauvaises. Le chômage augmente, les indices industriels passent trop souvent en négatif, les recettes fiscales régressent, l’Etat y perd les moyens de ses ambitions…
    Même si cette période n’a pas encore été étudiée de manière neutre, on peut avancer deux explications possibles à cette situation paradoxale.
    D’abord, le Protectorat a certes respecté les racines marocaines, mais les deux puissances coloniales n’ont pas investi ailleurs que dans les infrastructures liées à l’économie, pure et dure. En particulier, pas de scolarisation massive pour les enfants. Rien à voir avec les écoles au Vietnam ou en Algérie. Donc peu, très peu de compétences humaines en 1960, alors qu’il en fallait partout, tout de suite. Là est une des raisons de la chute économique du Royaume.
    Ensuite, il y a une explication qui ne fera pas consensus car elle est politique. Contrairement aux Français qui ont fait une révolution pour chasser leur roi, les Marocains ont fait la leur pour qu’il revienne.  Pour autant, le champ politique n’était pas apaisé: les années 60 et une bonne partie des années 70 ont été une période de conflits entre le Trône et les partis politiques, essentiellement ceux du courant socialiste,  plus 2 fois avec les tentatives de coups d’Etat militaires.
    Il n’y a rien que l’économie déteste plus que des contextes incertains. Parce que l’Etat met alors moins d’empressement à veiller à l’application des lois du commerce et à garantir la sécurité juridique des biens.
    Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir aligné les avantages pour les investissements (voir encadré). Le système des codes durera jusqu’à la fin des années 1980, tués par le Programme d’ajustement structurel  (PAS) et l’adhésion au libéralisme. Ils reviennent aujourd’hui pour compléter le dispositif des «écosystèmes» de Moulay Hafid Elalamy, le businessman qui fut président de la CGEM puis ministre de l’Industrie et des activités annexes.
    Il faut se souvenir que les années 60 et 70 furent celles de l’étatisation économique, appuyée sur l’idéologie socialiste, voire communiste.  Le Maroc n’est pas allé jusqu’à «l’industrie industrialisante» qui fut le drame de l’Algérie.

    Descente de filière

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    Othman Benjelloun (à gauche) et Abdellatif Jouahri (lunettes), ici en octobre 2016. Ils faisaient partie du comité de 4 experts dont s’est entouré Hassan II en 1982-83 quand il fallut choisir entre rompre avec la communauté financière internationale ou rester en appliquant le PAS. Quelques années avant, Jouahri avait rédigé le premier rapport sur le secteur public. Avec une très grande liberté de ton et d’esprit, il a relevé les manquements de gestion. Les deux hommes seront rivaux lors de la privatisation de la BMCE, remportée par Benjelloun. Celui-ci succèdera à Jouahri à la tête de l’association bancaire, GPBM. L’un puis l’autre, l’un avec l’autre ont largement construit le système financier dans lequel vit le Maroc aujourd’hui. Un système assez sûr et fiable pour pouvoir sortir de ses frontières, cas unique dans le monde en développement.
    De Jouahri, le sourcilleux grand serviteur de l’Etat, comme de Mohamed Berrada, celui qui installa le libéralisme, et de Fathallah Oualalou, le socialiste rigoureux qui produisit des excédents budgétaires, l’Histoire – avec un H majuscule –  devra retenir qu’ils furent les trois plus grands ministres des Finances du Royaume du Maroc (Ph. Jarfi)

    Mais il y a quand même goûté avec une stratégie de «remontée de filière», dont la seule réussite fut une… descente de filière, celle des phosphates. Rien comme tout le monde, on vous l’avait dit!
    La mise en valeur des phosphates porte ses premiers fruits dès le milieu des années 60, avec Maroc phosphore. Le développement des ressources naturelles était d’ailleurs la première ligne du premier plan en 1960.
    Ils se succèdent, en trois ou cinq ans. Au fur et à mesure que l’économie se diversifie, ils cessent de parler du privé, puis deviennent de simples catalogues. Le pire est sans doute celui du début des années 1980, pas même capable de voir venir le crash des finances.
    En parallèle d’autres stratégies voient le jour. A citer dans l’ordre chronologique, la création d’une panoplie d’entreprises publiques, la marocanisation en 1973-74, la substitution aux importations qui débouche sur les remontées de filières, la régionalisation et la fermeture des frontières. Et qui débouche aussi sur la faillite de l’Etat via les finances publiques.
    Le redressement dura 20 ans, dix ans de Programme d’ajustement structurel, avec perte de souveraineté mais renégociation des dettes, plus dix autres d’hésitations, sans vision agricole ou industrielle.
    En revanche, il y avait une vraie vision financière, qui fut menée de manière remarquable, jusque et y compris dans la pétaudière où avait été abandonné le secteur des assurances dans les années 1970-80.
    Les visions, on les retrouve  mais en plus nombreuses sous le règne de Mohammed VI. Elles s’appellent Emergence I et II puis Ecosystème pour l’industrie. Celle du tourisme, née à quatre mains (Adil Douiri et Amyn Alami), fait des bonds incroyables jusqu’à ce que les gouvernements d’Abbas El Fassi et Benkirane lui coupent les ailes. On ne sait toujours pas pourquoi.
    Incroyables aussi la percée dans l’aéronautique et l’espace automobile qui se construit autour de TangerMed. Si inattendu que l’Egypte exigea des vérifications internationales avant d’admettre qu’on construit des voitures au Maroc. Et d’en importer.
    Paradoxalement, ces succès se heurtent la tête contre le mur des ressources humaines: insuffisantes en nombre quand le Maroc accélère et insuffisantes en qualité tout le temps.
    En 60 ans, le Maroc ne ressemble en rien à ce qu’il était au moment de l’indépendance. Le système économique nourrit, éduque et soigne 17 fois mieux, trois fois plus de gens qu’en 1956. C’est remarquable. Mais c’est en dessous de la progression moyenne mondiale.
    Décidément, les Marocains ne font rien comme tout le monde.

                                                                           

    Maroc-Corée: on était pareil

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    La Corée du Sud a abordé les années 60  en ayant subi une guerre civile, l’occupation de son territoire, la destruction de ses entreprises… C’est l’endroit au monde où la guerre froide s’est transformée en guerre chaude: deux millions de morts. A ce moment-là, les Sud-Coréens étaient 25 millions, chacun d’eux avait un PIB de 155,6 dollars par tête. Le régime politique est dictature qui ne se terminera qu’en 1980, après l’assassinat du général-président.
    Le Maroc est tout l’inverse. Il se sort de la colonisation sans dégâts physiques. Les Marocains sont un peu plus de 12 millions, ils disposent qu’un PIB de 164,8 dollars par tête soit 6% de plus (bien lire «de plus») que les Coréens. Et quoiqu’on pense des «Années de plomb» marocaines, elles n’ont pas grand-chose de commun avec celles du général Park Chung-hee.
    Soixante ans plus tard,  Maroc et Corée ne sont plus du tout dans la même catégorie. Le PIB de chaque Marocain est de 2.871 dollars presque dix fois moins (bien lire «dix fois moins») qu’en Corée où le PIB par tête est de 27.221 dollars/hab. La population coréenne stagne à 50,6 millions d’habitants. La population marocaine, 33,4 millions, a recommencé à augmenter rapidement au cours de ces six dernières années.
    Les politiques de développement par la puissance publique ayant été pratiquées par Séoul comme par Rabat, il ne reste qu’une explication: l’éducation.

                                                                           

    Comment on a fait faillite

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    Ministre des Finances après Jouahri et en pleine tourmente, Mohamed Berrada (ici en 2015), à la fois universitaire et entrepreneur, sans expérience de politicien, a fait que le Maroc a changé de monde et viré vers le libéralisme. Avec la bénédiction de Hassan II, lui-même reconverti.  Deux ans avant, Azzedine Guessous et Hassan Abouyoub avaient mis en train la réforme commerciale, nerf de l’allocation des ressources en se heurtant, parfois durement, aux rentes de situations (Ph. Bziouat)

    Certes, en droit, les pays et les Etats ne font jamais faillite. On appelle cela les «finances souveraines»: risque zéro. Sauf que ce n’est pas vrai sur le terrain.
    Quand le Maroc fait faillite en 1983, il avait pourtant essayé tous les contrôles possibles, du plus doux au plus autoritaire et spoliateur. C’est d’ailleurs un miracle  –  la prégnance de la foi musulmane? – qu’il ne soit pas tombé dans les ornières de gaspillages et de corruption dans lesquelles se débat aujourd’hui le Venezuela, par exemple.
    Rabat tomba en faillite dix ans après la Turquie, l’Argentine, la Tanzanie… Avec les mêmes causes: mauvaise allocation des ressources, en raison de l’encadrement et de l’étatisation. Un exemple entre mille autres: les chaussettes de 1980 ne tenaient pas, se déchiraient vite et coûtaient aussi cher que celle de 2016, parce qu’il n’y avait aucune raison que les producteurs soignent leur fabrication: ils étaient protégés de la concurrence, sûr de trouver des crédits bon marché même si la gestion de l’entreprise était déplorable… Les ressources allaient vers les producteurs peu efficients et manquaient pour les meilleurs. C’est aussi simple que cela, mais difficile à concevoir quand la politique économique est dominée par des dogmes idéologiques. Le Maroc est retombé dans le même travers,  mais à l’autre bout de la gamme idéologique. Tout au long des années 1990, le dogme libéral a exclu toute intervention agricole et industrielle étatique. D’où le retard de ses deux secteurs, notamment face au développement financier.

                                                                           

    Des codes en or massif

    Le premier code date de 1959, bien moins paperassier que les suivants: un projet à déposer à la Commission des investissements.  Ce n’est que bien plus tard qu’on exigera jusqu’à 7 exemplaires d’un même dossier, exigence allant de pair avec une baisse des avantages. Pour le premier code, celui de 1959, il y avait un guichet unique. La BNDE (Banque nationale pour le développement économique, aujourd’hui disparue après faillite) pouvait offrir les études  en plus du financement à long terme à 4,5% de taux d’intérêt. On pouvait aussi avoir des prêts spécialisés chez des banques publiques: BMCE pour les importations et exportations, CIH pour les bâtiments ou le tourisme, Banque populaire pour les commerçants et artisans et la Caisse nationale de crédit agricole pour le secteur primaire et l’agro-industrie. Le tout à des taux administrés, sans rapport avec le risque encouru ni le prix de l’argent: il n’y avait pas de marché financier, tout se faisait par réglementation.  Pour faire bonne mesure, on avait ajouté un moratoire de 3 à 5 ans, un apport personnel limité à 10% de l’investissement. On pouvait ôter de l’impôt des «provisions en vue d’investissement», obtenir une garantie de stabilité fiscale d’impôt (taux, assiette…) pour 10 ans. Plus quelques primes, de-ci de-là. L’investisseur pouvait négocier le prix de l’électricité, avoir des terrains gratuits auprès des municipalités (plus puissantes qu’aujourd’hui). Il y avait des «garanties d’investissements» (protections) avec les USA, le Benelux et la RFA (l’Allemagne de l’Ouest) mais, curieusement ni avec la France, ni pour l’Espagne. Dès ce moment, des conventions de non-double imposition furent signées. La première est très surprenante: ce fut la Suède. Les archives n’étant pas librement accessibles (sont-elles encore conservées?), on ne cannaît pas les résultats de telles largesses. Sans doute très faibles puisque le taux de croissance du PIB est resté très bas.

                                                                           

     

     

     

     

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