Tribune

Entreprise: Faut-il repenser la décision?

Par Ilham Tahri | Edition N°:5404 Le 04/12/2018 | Partager

Ilham Tahri est administrateur indépendant (Ph. IT)

L’entreprise que nous héritons du protectorat s’est développée sur la base d’un management scientifique empreint de libéralisme, qui pose la maximisation du profit comme but unique de l’entreprise, liant l’intérêt du salarié, celui de la firme et de la société tout entière, à celui financier de l’actionnaire.

Porté au Maroc par l’idéal d’harmonie par le calcul qui a longtemps inspiré la mathématique arabe, le management scientifique, progressivement étendu à la gouvernance de la chose publique, a instauré la gouvernance par les nombres comme un mode de gouvernement d’autant plus incontestable qu’il véhicule le projet «d’une société dont les règles procèdent d’une source impersonnelle et non pas de la volonté des puissants».

Pourtant, ce modèle s’essouffle: «peu structurées, de taille modeste et faiblement internationalisées, les entreprises marocaines s’avèrent globalement peu dynamiques et innovantes»; «une bonne proportion de PME ne concrétise jamais son  potentiel de croissance, et une bonne partie disparaît de façon précoce».

Au final, c’est l’économie tout entière qui en est affectée: le marché se rétrécit, le taux de croissance s’infléchit, la croissance crée moins d’emploi. Dans ce contexte, l’agent, réduit à exécuter des tâches partielles et prédéfinies, est aliéné à une gestion mécaniste dont il devient un rouage. Étranger au langage et à la culture qui le gouvernent, il s’installe dans des représentations passéistes, blâmant l’entreprise et condamnant le progrès, adoptant des croyances néfastes qui contaminent toute la société.

Tout se passe comme si l’actionnaire ou le dirigeant poursuivait le mythe d’une omniscience qui déclasserait le travailleur, et creuserait un fossé d’ignorance entre les savoirs sociaux et ceux qu’il maîtriserait.

«Les catégories dogmatiques du passé constituent une réserve enfouie de sens, toujours susceptible de revenir au jour et d’y produire de nouveaux effets normatifs»: la gestion de l’entreprise renvoie alors vers le système dual installé par le protectorat français, qui conduisait selon El Kahlaoui à «extraire les richesses de l’économie traditionnelle vers une économie moderne bénéficiant aux habitants des quartiers européens».

Manipulant des informations univoques et non interprétables, refusant de capter tout signal de l’environnement qui n’entrerait pas dans son référentiel, la logique financière fabrique un univers de croyances  statique entièrement déterminé par le calcul, au risque de déclencher dans l’urgence des mesures inadaptées et des réactions disproportionnées.

La conséquence en est que le hiatus se creuse entre l’entreprise moderne et les réalités d’un environnement dont elle occulte la dynamique, la contingence et la complexité. Sans remettre en cause l’apport des méthodes et outils du management scientifique, il semble crucial aujourd’hui de renouveler le regard qui préside à la décision.

Invitant à la conversion du regard, Daniel Kahneman pose la théorie descriptive comme alternative à la théorie normative prévalante, révélant la «tendance à traiter subjectivement l’information», réfutant la norme selon laquelle seuls les choix observables des agents économiques sont à considérer, préconisant que le système de management «tende à voir ce qu’il s’attend à voir mais s’avère aussi capable de répondre efficacement aux surprises».

De l’abstraction à la description, la décision se réfère à une situation concrète dont elle formule et construit subjectivement les choix: ce sont les capacités individuelles portées par chacun qui lui permettent de réfléchir la situation pour donner sens et puissance à la décision.

Du calcul à la justification, la décision remplace l’homo economicus de la théorie classique "par un humain plus complexe, plus aléatoire, plus difficile à comprendre et à étudier, mais aussi plus réaliste». La rationalité de la décision en est limitée, mais cette limite peut être «pensée positivement comme marque de cette capacité de jugement» qui prête à la décision sa pertinence.

De l’optimisation à la satisfaction, la décision constitue alors un moyen "de satisfaire les désirs du sujet étant données ses croyances». Dès lors que jouent préférences et croyances, la firme devient comme l'a décrit March une «coalition politique dont le dirigeant est l’arbitre».

Assumant l’entreprise comme «organisation complexe, constituée de groupes aux intérêts divers», «toujours en évolution et ancrée dans la biosphère et la société», la décision reflète mieux les enjeux d’un «nous» qui s’ouvre sur ses marges.

Riche des savoirs dont la société est porteuse, elle mobilise «les constructions mentales qui rationalisent les institutions, s’adaptent aux institutions, permettent aux institutions de s’adapter» et fait jouer la boucle d’interaction entre les croyances sociales et les règles formelles qu’elle institue, pour contribuer à forger les «croyances motivées, réalistes et durables» aptes à servir les attentes du sujet collectif.

Ne se réduisant plus à la recherche de moyens rationnels pour atteindre des buts clairement définis, la décision brosse au moyen des ressources signifiantes de l’entreprise, situées, appropriées et interprétées, l’idée d’œuvre qui inspire à l’acteur les significations passées, présentes et futures, chacun construisant dans et avec l’entreprise les savoirs qui sont les siens par le biais des interactions qu'il peut développer avec autrui.

Continûment porteuse de «variables dynamiques nécessitant l’acquisition de nouvelles croyances», la «décision est aussi toujours et inévitablement un pari sur un avenir incertain». Elle conduit à l’innovation, indissociable de la croissance de long terme à laquelle Philippe Aghion la corrèle. C’est l’innovation, sous forme de progrès technique ou sous forme d’imitation, qui permet aux entreprises de se développer, ou qui ouvre aux jeunes pousses l’entrée dans la compétition.

Manifestation de solidarité, alors que l’organisation se fait réticulaire et le contenu du travail mouvant, la décision s’appuie sur un pouvoir organisé articulant une autorité verticale compétente, apte à augmenter les capacités des acteurs, et une relation horizontale dense, apte à favoriser la qualité des interactions.

«L’ajustement horizontal des intérêts particuliers dépend alors, comme l’affirme Alain Soupiot, de la stabilité verticale de la chose publique». L’entreprise tributaire de l’articulation des deux plans ne peut résumer sa vocation à l’enrichissement de l’actionnaire, mais inclut des buts tels le développement des capacités des salariés, la réduction des inégalités, celle de l’impact environnemental.

C’est une loi marocaine qui doit être envisagée, réconciliant liberté d’entreprendre et enjeux collectifs, favorisant «la montée en puissance du couple capital humain innovation», garantissant à l’entreprise les conditions favorables à sa croissance, «une éducation de qualité, un marché du travail dynamique, un marché des biens et services concurrentiel», offrant au travailleur les possibilités de son épanouissement à hauteur de son potentiel, et aux parties prenantes les bénéfices à hauteur de leur participation.

Coup de pouce

Valorisant l’initiative individuelle, toujours déjà socialisée, participant d’un savoir inclusif, la décision fait jouer les incitations pour susciter le sentiment d’adhésion de chacun en fonction des coûts et bénéfices liés à sa participation à la coalition que constitue l’entreprise: c’est la notion de coup de pouce, que Richard Thaler théorise, grâce à laquelle les individus sont capables à la fois d’intérêt personnel calculateur, mais aussi de coopération et de générosité.

 

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