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L’Entreprise comme la Nature:Un pas conscient vers le développement durable Par Navi Radjou

Par Navi Radjou | Edition N°:5403 Le 03/12/2018 | Partager
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Auteur de «La société consciente: Réinventer la consommation, le travail et nos modes de vie», Ravi Radjou est conseiller en innovation et leadership, basé à la Silicon Valley. Ce théoricien de l’innovation frugale défend les vertus inclusives du «jugaad», cette capacité à l’indienne d’improviser et de trouver une solution efficace à un problème avec peu de ressources. 

Le biologiste Edward Owen Wilson partageait avec Sylvia Earle, biologiste marine renommée et militante passionnée par la protection des océans, son inquiétude: les humains sont en train de «laisser la nature nous filer entre les doigts». Elle lui répond alors que sa plus grande préoccupation était que la «nature laisse la race humaine lui filer entre les doigts». Sylvia Earle craignait qu’à la vitesse à laquelle nous épuisons nos ressources naturelles et polluons notre atmosphère et nos océans, la Terre ne soit plus accueillante pour l’espèce humaine dès la fin de ce siècle.
Comment empêcher la sixième extinction de masse? L'accord de Paris, qui vise à réduire le réchauffement climatique, est un bon début. Mais la volonté politique ne peut rien à elle toute seule. Le secteur privé, qui représente 60 % du PIB mondial et est la cause principale du réchauffement climatique (100 entreprises seules causent 71 % des émissions de gaz à effet de serre), doit prendre les devants en matière de changement climatique et faciliter le développement durable. Mais pour être efficace dans cette position, les entreprises ont besoin d’une prise de conscience radicale - de «Entreprise contre Nature» à «Entreprise comme Nature» - afin d’apprendre à collaborer avec la nature de manière symbiotique.

Nourrir une croissance économique débridée

Depuis la révolution industrielle jusqu’à l’aube de ce siècle, les entreprises ont maintenu une relation d’exploitation avec la Nature, qu’elles percevaient comme un élément sauvage à dominer et des ressources à exploiter afin de nourrir une croissance économique débridée. Aujourd’hui, les entreprises se heurtent au tarissement des ressources naturelles (sols, eau) au point de menacer leur rentabilité. Elles affrontent aussi la pression des gouvernements et des consommateurs éco-conscients qui veulent freiner leurs émissions de gaz à effet de serre et réduire leurs déchets qui provoquent autant la pollution de l’air que la destruction de la biodiversité de nos océans.
Lorsqu’elles prennent conscience de leur interdépendance avec la Nature, les entreprises adoptent un esprit «d'Entreprise avec Nature», se battant pour la protéger et la préserver, car c’est dans leur intérêt de le faire. De plus en plus de firmes passent aux énergies renouvelables, utilisent plus efficacement peu de ressources et recyclent des déchets à travers leurs chaînes de valeur. Cette posture de non détérioration de l’environnement, quoique noble, demeure ancrée dans la croyance dualiste que l’entrepreneuriat et la Nature sont des choses distinctes.

10 millions de fois plus mature et sage que les entreprises

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Utilisant la nature comme source d’innovation, la bioéconomie entend réinventer tous les systèmes agriculturels et industriels (énergie, nourriture, construction, pharmacie, textile) afin de produire des aliments, des médicaments et d’autres bioproduits pour plus de monde en utilisant moins de ressources et produisant moins de gaz à effet de serre (Ph. Sparknews)

Nous n’avons malheureusement plus de temps. Cette année, le «jour du dépassement» a eu lieu le 1er août; c’est la date à partir de laquelle notre consommation a outrepassé les ressources que la planète est capable de régénérer. Cela a été la première fois qu’il est arrivé aussi tôt. En mai dernier, les niveaux de CO2 dans l’atmosphère ont dépassé les 410 ppm, le taux le plus élevé de l’Histoire de l’humanité, ce qui pourrait avoir des effets catastrophiques sur la santé des individus.
Alors, comment les entreprises peuvent-elles se reconnecter à la Nature à un niveau existentiel? En apprenant à penser, ressentir et agir comme la Nature le fait. La Terre a 4,5 milliards d’années. Les entreprises n’existent que depuis 400 ans. Donc, la Nature est 10 millions de fois plus mature et sage que les entreprises et peut leur enseigner des choses sur comment fonctionner de façon durable. Plutôt que d’engager de coûteux consultants, les PDG ont besoin d’approcher humblement la Nature comme un «gourou» (maître) dans la gestion de leurs entreprises et apprendre à le faire comme le ferait la Nature elle-même.
Une fois que les entreprises incarnent cette conscience écologique, elles gagneront une perspective intégrale (en réalisant que l’Entreprise et la Nature sont intrinsèquement liées) et opéreront comme un BAN (Business As Nature). Un BAN est une entreprise qui va de l’avant avec un esprit de profit, un coeur social et une âme écologique. Quel est le modus operandi d’un BAN? Dans son brillant TED talk «Comment les arbres se parlent entre eux», Suzanne Simard, une chercheuse en écologie forestière de l’Université de Columbia, montre que la Nature est généreuse et coopérative. Deux qualités dissociées du monde égocentrique et impitoyable des affaires. En forêt, les arbres partagent généreusement les nutriments et les informations avec les autres arbres via un réseau de champignons telluriques. Et si nous redessinions les entreprises afin qu’elles opèrent de manière bienveillante comme une forêt?
Heureusement, cela arrive déjà. Interface, le premier producteur mondial de tapis modulables, construit une «Fabrique comme une forêt» en Australie. Cette usine remplace l'écosystème local mais continue à offrir à ses voisins les mêmes services d’écosystème comme de l’air propre, de l’eau, de la capture de CO2 et un cycle nutritif. Dans le parc éco-industriel de Kalundborg, au Danemark, des usines  voisines s’échangent des détritus, de l’énergie et de l’eau dans le cadre d’un système intégré. Ce modèle collaboratif s’appelle symbiose industrielle.

Réinventer tous les systèmes

Si tous les industriels copiaient Interface et Kalundborg, s’ils reconstruisaient leurs usines - la plus grande source d’aliénation sociale, d’épuisement des ressources et de pollution industrielle des 200 dernières années-de façon à ce qu’elles opèrent généreusement et coopérativement -, ils érigeraient un nouveau modèle en matière de durabilité à suivre pour toutes les entreprises.
Et si l’économie d’un pays entier fonctionnait comme un BAN? C’est la promesse de la bioéconomie, un nouveau paradigme visant à transformer l’économie entière sur le modèle de la Nature. La bioéconomie veut arrêter d’utiliser des ressources fossiles tarissables comme premiers fournisseurs d’énergie et de création de valeur, et entend optimiser l’utilisation des ressources biologiques et des écosystèmes. Utilisant la nature comme source d’innovation, la bioéconomie entend réinventer tous les systèmes agriculturels et industriels (énergie, nourriture, construction, pharmacie, textile) afin de produire des aliments, des médicaments et d’autres bioproduits pour plus de monde en utilisant moins de ressources et produisant moins de gaz à effet de serre. L’Allemagne, la France, la Chine, la Finlande et les régions côtières américaines ont pris les devants à échelle mondiale en bioéconomie avec des politiques cohérentes, des investissements massifs dans l’innovation verte et en facilitant les partenariats entre le secteur public et le secteur privé.
L’impact de l’Humanité sur la Terre est tellement significatif que les scientifiques croient que nous entrons dans une nouvelle ère géologique — l'Anthropocène. De façon alarmante, cette ère pourrait être d’une durée courte car nous détruisons notre environnement plus vite qu’il ne se régénère. Si nous voulons survivre et prospérer, nous avons besoin d’une prise de conscience. Nous devons réaliser que «Nous sommes la Nature». Nous devons devenir des humbles étudiants de la Nature, apprendre dans ses 4,5 milliards d’années de sagesse et réinventer notre économie, notre société et nos personnes. Les entreprises peuvent donner l’exemple.

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