Tribune

Fin de la gratuité dans les universités françaises: Une chance pour les universités marocaines?

Par Hamid BOUCHIKHI | Edition N°:5399 Le 27/11/2018 | Partager

Pprofesseur de management et entrepreneuriat, directeur du centre Impact entrepreneurship Essec, France (Ph. H.B.)

L’annonce récente par le Premier ministre Edouard Philippe de la fin de la gratuité de l’enseignement supérieur public pour les étudiants extra-européens a provoqué une forte vague d’indignation sur les réseaux sociaux au Maroc. D’aucuns, y compris parmi des commentateurs français,  y voient une mesure discriminatoire tacite contre les étudiants originaires du Maghreb et de l’Afrique dont on pense qu’ils ont moins de moyens financiers que leurs homologues asiatiques.

Ayant pleinement profité d’un enseignement public gratuit de qualité au Maroc et en France, l’auteur de ces lignes ne peut pas se réjouir de la fin de la gratuité. Il ne peut pas non plus ignorer que l’éducation a un coût et que la gratuité, tant au Maroc qu’en France, a contraint le développement des universités des deux pays. On ne peut pas non plus reprocher au gouvernement d’un pays de réserver l’accès gratuit à un service public à la communauté qui le finance par l’impôt.

Au lieu de disserter sur les intentions réelles du gouvernement français et déplorer les conséquences pour les étudiants marocains, il serait plus utile de renverser la perspective et questionner la situation où un pays, le Maroc, s’en remet à un autre pays, la France, pour la formation de ses élites.

Si la décision du gouvernement français suscite tant d’émoi, c’est parce que, bon an mal an, près de 40.000 bacheliers marocains préfèrent les écoles et universités françaises à leurs homologues marocaines. La fuite des cerveaux commence au moment de la première inscription puisque la plupart de ceux qui partent faire des études à l’étranger s’y installent après la fin de leurs études.

Les responsables marocains devraient considérer l’instauration de frais de scolarité dans les universités françaises comme une opportunité de réorienter le flux vers les établissements nationaux, à condition de donner à ces établissements les moyens d’augmenter sérieusement la qualité de leur offre pédagogique et de leurs activités de recherche.

Ceci devrait passer par l’abolition, au Maroc aussi, de la gratuité universelle de l’enseignement supérieur public.  J’entends déjà les objections offusquées à cette idée et prie le lecteur de suspendre son jugement pour un tout petit instant, le temps de lire mes arguments.

Chaque année, 40.000 Marocains s’inscrivent dans des établissements français. Si l’on considère que la durée moyenne des études est de cinq ans, cela donne une population étudiante marocaine de 200.000 sur les campus français. Comme un étudiant marocain a besoin d’un budget de 10.000 euros pour subvenir à ses besoins, la dépense totale des étudiants marocains en France représente 2 milliards d’euros par an.

Considérons que l’instauration de frais de scolarité ajoute 3.000 euros par an par étudiant en moyenne, c’est-à-dire 600 millions d’euros. Ainsi donc les étudiants marocains et leurs familles dépenseraient, en France, une manne de 2,6 milliards d’euros par an(1). Ce chiffre est à rapprocher du budget global du département de l’Enseignement supérieur et de la Recherche qui tourne autour d’un milliard d’euros.

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Si la décision du gouvernement français suscite tant d’émoi, c’est parce que, bon an mal an, près de 40.000 bacheliers marocains préfèrent les écoles et universités françaises à leurs homologues marocaines (Ph. AFP)

Le défi pour les responsables du système universitaire marocain consiste à capter une bonne part de la richesse transférée par les familles en France pour l’investir dans la mise à niveau des établissements nationaux.

Pour continuer à accueillir les jeunes issus de familles modestes, la fin de la gratuité totale pourrait s’accompagner de l’adoption de schémas plus équitables de financement des études. Le premier qui vient naturellement  à l’esprit est de lier le montant des frais de scolarité aux ressources réelles de la famille et d’exonérer entièrement les jeunes dont les parents ont un revenu annuel inférieur à un montant donné. La condition de ressources, pour équitable qu’elle soit, risque d’être difficile en pratique en raison de la difficulté, au Maroc, d’établir avec une certaine certitude le niveau de revenu des familles.

La mise en place d’un mécanisme de prêt remboursable, abondé ou garanti par l’Etat, permettrait de contourner l’obstacle de l’attestation de ressources. Ce système fonctionne au Royaume-Uni et a permis aux universités britanniques d’accéder à des ressources significatives et stables.

Au Royaume-Uni, les étudiants ont automatiquement le droit d’emprunter, sans condition de ressources, la totalité des frais de scolarité pour financer l’acquisition d’un diplôme de niveau bachelor, soit un montant de 9.000 livres sterling par an. Le remboursement du prêt intervient après la fin des études, avec un différé correspondant à la recherche d’un emploi. Le prêt n’est remboursé que si le jeune trouve un travail rémunéré à un niveau de salaire supérieur à un plancher. La mensualité de remboursement, prélevée à la source par l’employeur, ne peut excéder un pourcentage du salaire de l’intéressé. Dans un tel système, tout le monde peut accéder à l’université et les jeunes voient qu’ils investissent dans leur éducation, ce qui contribue à les responsabiliser.

Les deux schémas de financement envisagés ici ne sont probablement pas les seuls possibles. L’important, pour les responsables marocains de l’enseignement supérieur, est de se saisir de l’instauration de frais de scolarité en France pour ouvrir un débat public sur la gratuité totale et mettre en place les conditions d’une réduction significative du nombre de jeunes Marocains qui se sentent, à tort ou à raison, dans l’obligation d’aller étudier à l’étranger.

Le gouvernement qui voudrait ouvrir ce débat public se heurterait à une levée de boucliers mais cela ne devrait pas l’en dissuader. Le tabou de la gratuité a sérieusement nui au service public de l’enseignement, et de la santé aussi, et a installé une situation où des flux financiers énormes vont vers des opérateurs privés contraignant le plus grand nombre de Marocains à fréquenter un service public dégradé qui les renvoie, tous les jours, à leur condition aggravant ainsi la fracture sociale.

Frais de scolarité, attractivité… une corrélation à vérifier

De nombreux critiques du gouvernement français contestent le lien entre frais de scolarité et amélioration de l’attractivité des universités. Les économistes savent que la gratuité va généralement avec une perception de faible qualité. Dans l’enseignement supérieur, les universités américaines et britanniques sont les plus attractives et les plus chères. Ceci dit, les frais d’inscription ne peuvent impacter la qualité que si les ressources nouvelles sont directement injectées dans les budgets des établissements d’accueil et ne se perdent pas dans un autre tiroir du budget de l’Etat.

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(1) Le lecteur est prié d’excuser le caractère approximatif de ces chiffres et de n’en retenir que les ordres de grandeur. Même si on divise le total par deux, la dépense totale des étudiants marocains à l’étranger reste légèrement supérieure au budget de l’enseignement supérieur et de la recherche.

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