Tribune

La protection du fer à béton coûte-t-elle trop cher?

Par Adnane LAMDOUAR | Edition N°:5388 Le 08/11/2018 | Partager

Ingénieur de l’école Centrale de Paris, Adnane Lamdouar est PDG de MACZ Group, fondé en 1988. Research assistant pour la Banque mondiale, il est aussi titulaire d’un Master of Science Stanford University en recherche opérationnelle et ancien élève de Kenneth Arrow, prix Nobel d’Economie, et de Georges Dantzig, mathématicien auteur de l’Algorithme du Simplex (Ph. Privée)

Une nouvelle enquête est annoncée pour examiner la reconduction des mesures de sauvegarde sur les importations de fer à béton et de fil machine. Le BTP emploie 976.000 personnes, 9% de la population active, et réalise une valeur ajoutée  de 51 milliards de DH (source http://www.cfcim.org/fiches-marches/btp). Les emplois sont proportionnels à la valeur ajoutée.

Le marché local du ciment est de 15 millions de tonnes à plus de 1.000 DH/tonne et le marché du fer à béton est de 1,5 million de tonnes à plus de 7.000 DH/tonne (prix de septembre 2018) soit un CA de 25 milliards de DH. C'est un coût direct pour le BTP. A mon sens, les prix locaux sont élevés grâce au lobbying efficace des associations, ASM et APC, sous la protection bienveillante du ministère de tutelle (voir ci-dessous les prix internationaux).

Le droit de douane additionnel de protection de 550 DH pour un marché de 1,5 million de tonnes représente à lui seul un volant de 825 millions de DH pour les aciéries. Beaucoup pensent que les prix du fer à béton sont plus élevés que ce que donnerait la seule protection douanière. Certains croient à une entente, ce qui n’est pas démontré, puisque le Conseil de la concurrence ne fonctionne pas.

En plus du droit additionnel au titre de la protection douanière, il existe une taxe de consommation intérieure (TIC) de 100 DH/tonne pesant sur la production locale et sur les importations de fer à béton. Soit une recette douanière pour l’Etat de 150 millions de DH au titre de la TIC (sur 1,5 million de tonnes) plus 250 millions d’IS (à 30%) sur la marge de protection de 825 millions de DH des producteurs soit au total 400 millions. On peut considérer que 950 millions de DH sont donc récoltables, partagés entre l’Etat et les producteurs in fine, payés par le consommateur.

Comparons les prix. Le prix international du ciment est de 500 DH/tonne et le prix international du fer à béton est de 5.500 DH/tonne ce qui donnerait une facture d’importation de 15 milliards de DH. Avec la protection, nous aurions donc créé un surcoût de 9,5  milliards de DH pesant sur le secteur d’aval, le BTP  marocain et forcément sur ses clients, particuliers, entreprises et Etat. Quoi qu’il en soit, la question doit être publiquement posée, car il y a des effets en chaîne. Ce qui est la règle quand on décide de telles mesures. On l’a mondialement observé quand Trump a décidé de protéger certaines industries américaines contre l’intérêt de leurs clients en aval.

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Adnane Lamdouar a été décoré par le Souverain en 2013, lors des Assises de l’industrie. Son entreprise et lui-même sont titulaires de plusieurs brevets d’invention et ont introduit une quinzaine de procédés au Maroc

Il est facile de calculer que le Maroc perd 11.600 emplois en raison des conséquences immobilières de la surtaxation des fers à bétons. Ce qui donnerait, si les opérateurs sont en règle, 300 millions de DH de cotisation. Mis à part le côté éthique et moral, mis à part aussi le manque à gagner en termes d’emplois et la responsabilité décevante  de l’administration, il y a un aspect de développement  industriel et technique important.

Dans les pays développés, plus de 90% du fer à béton va dans les armatures. Pour la quasi-totalité des ouvrages BTP, les armatures sont réalisées en usine puis livrées sur chantier pour être posées et vérifiées avant la coulée du béton. C’est une évolution inévitable et profitable en tout point au secteur BTP et au pays. C’est la même évolution que celle de la production du béton livrée aujourd’hui par les camions «toupie» même  pour les plus petits chantiers, mais avec une qualité et une sécurité normalisées et garanties.

L’état de l’activité des armatures au Maroc et l’oligopole des fers, favorisés par les pouvoirs publics, gêne le  développement de l’industrie de l’armature. Nous avons malheureusement le cas réel d’une entreprise de 250 personnes, fournissant des grands comptes comme l’OCP, la ligne LGV, divers grands chantiers plus de grosses opérations comme le port de Cotonou... Elle a dû fermer ses portes suite à l’augmentation brutale des prix des fers, à cause de la protection.

En conclusion, il faut bien préciser que la responsabilité de cette situation incombe en premier lieu aux pouvoirs publics et à la politique du gouvernement en termes de gestion du commerce extérieur.

L’ampleur du manque à gagner, surtout en termes d’emplois, méritent que l’on applique le principe de la reddition des comptes. Cette situation questionne le modèle de développement, la répartition des richesses, le rôle des «champions nationaux», questionnement demandé jusqu’au sommet de l’Etat.

Un simple rituel?

Depuis 2013, suite aux réclamations des sidérurgistes inquiets de l’augmentation des importations (en réalité ce n’est que 65.000 tonnes importées en 2012 sur un marché de 1,5 million de tonnes, soit  4% du marché!), un droit d’importation de 550 DH par tonne a été instauré sur les importations de fer à béton avec  un contingent à  l’importation en exonération de ce droit additionnel pour une période de 3 ans. Cette mesure de protection a été prolongée en 2016 pour une nouvelle période de 3 ans et en août 2018, une enquête  vient d’être lancée pour décider d’une nouvelle prolongation de ces mesures. C’est devenu une sorte de «rituel triennal» qui ne se justifie pas, mais à laquelle l’administration de tutelle apporte son concours.

                                                                        

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Environ 90% du contingent est attribué chaque année à deux opérateurs, SMM Socodam – Groupe Safari et Rivera Métal – Groupe Meski, plus un troisième en 2018, Longométal Armatures-Groupe Sonasid, bénéficiant de 9% du contingent. A noter que les deux derniers sont à la fois producteurs et importateurs. Ils sont les plus actifs dans la demande de protection (Source: Ministère de l’Industrie, du Commerce, de l’Economie numérique).
Globalement depuis l’instauration des mesures de protection, quelque 152 millions de DH ont été prélevés sur le marché au profit des opérateurs, si l’on considère que les droits de douane ont été répercutés entièrement.

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