Economie

Santé: L’énorme coût de la non-prévention

Par Ali ABJIOU | Edition N°:5388 Le 08/11/2018 | Partager
L’obésité pèse pour 24 milliards de DH, 11 milliards de DH pour le diabète
La politique de prévention à revoir, à peine 320 millions de DH prévus dans la loi de finances
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En matière de politique sanitaire, les priorités du Maroc nécessitent de sérieux ajustements. Tel est le constat relevé lors de la 1re  édition du Congrès méditerranéen de psychiatrie qui s’est tenu à Tanger le week-end dernier, et dont les sujets abordés ont touché tous les aspects de la santé.

Selon le docteur Jaâfar Heikel, professeur de médecine et expert en management sanitaire, «le coût de l’obésité atteindrait les 24 milliards de DH, 50% de plus que le budget actuel du ministère de la Santé. Le diabète à lui seul coûterait à l’Etat 11 milliards de DH, alors que la carence en micro-nutriments (vitamines et minéraux) grèverait de 5% le PIB».

Des chiffres qui font froid dans le dos. «Or, si le Maroc entreprenait un programme, une opération de prévention primaire, l’incidence des véritables fléaux pourrait être réduite de 80%. Mais c’est loin d’être le cas», martèle Dr Heikel.

En effet, seuls 2% du budget du ministère de la Santé est accordé à la prévention des risques sanitaires, soit un peu plus de 320 millions de DH dans le cadre de la loi de finances 2019.  L’effort de prévention s’est intéressé de manière historique aux maladies transmissibles, qui étaient autrefois très présentes comme l’admet le Dr Heikel.

Or, aujourd’hui, seul un quart des décès est dû à ces maladies, le reste concerne les maladies non transmissibles, une tendance qui s’est inversé tout au long des 25 dernières années. Le Maroc a pendant longtemps bataillé pour lutter contre des maladies infectieuses et transmissibles en mettant en place des politiques de prévention comme la vaccination obligatoire qui ont donné leurs fruits, mais actuellement, le panorama est en train d’évoluer avec une nette augmentation des affections non transmissibles dont certaines dues à l’addiction.

Dans ce cas, le Maroc se caractérise par une absence de programme national de lutte contre les addictions, à l’exception de quelques actions isolées comme en matière de lutte contre l’addiction aux opiacés. Outre les risques réels sur la santé, ces addictions et ces risques pèsent de manière forte sur les caisses de l’Etat. Pour le tabagisme, une addiction à part entière, il coûte à l’Etat 50% de dépenses en plus que ce qu’il rapporte comme taxes.

En matière de lutte contre le tabagisme, le Maroc a complètement raté le coche, selon Heikel et ce malgré l’arsenal législatif mis en place, comme la loi 15-91 qui n’a pas été mise en vigueur et qui attend ses décrets d’application, d’après ce dernier. Et selon une enquête menée récemment, 87% des fumeurs déclarent ne pas connaître cette loi, du côté des non-fumeurs, c’est presque le même nombre avec 85%.

Le résultat est que 75% des décès au Maroc des suites du cancer du poumon sont dus au tabac avec l’une des prévalences les plus élevées dans la zone Mena. Il faut aller  au-delà du coût financier et clinique et parler du coût social du tabagisme. Toutes les politiques publiques, y compris celle de la France avec l’augmentation du prix de la cigarette comme celle que se prépare à mettre en place le gouvernement ont eu peu d’effet sur la consommation et la santé de la population.

La  hausse des prix en tant que telle n’est pas une bonne politique, elle peut contribuer à la réduction de la consommation, mais ce n’est pas le vrai remède. Pour Heikel, les solutions passent par une nouvelle vision de la régulation plus innovante et imaginative avec des interventions plus ciblées.

Un exemple nous vient du Canada où une étude propose de manière originale une licence tabac sur les lieux publics qui serait similaire à la licence des débits de boissons. Heikel plaide pour des idées qui iraient au-delà du paradigme de l’arrêt de fumer comme la mise en place de nouvelles méthodes pour aider à réduire les risques ou les taxes soda.

Au Maroc, l’ obésité est un véritable risque pour la santé d’une bonne partie de la société marocaine. Un Marocain sur cinq est obèse et un enfant sur dix de moins de dix ans est en surpoids. Nous sommes loin des chiffres alarmants de pays comme les Etats-Unis, mais nous sommes sur la bonne voie. L’une des principales conséquences est le diabète qui est intimement lié à l’obésité et au surpoids et qui coûte au contribuable la bagatelle de 11 milliards de DH par an.

Le docteur Heikel accompagné de plusieurs autres médecins et chercheurs a pris alors son bâton de pèlerin et tapé à la porte des différents groupes parlementaires, toutes nuances politiques confondues. «Nous avons démontré qu’il est important de réduire les facteurs de risque, en particulier le sucre et avons demandé à instaurer une taxe sur les boissons sucrées, les sodas», explique ce dernier vu le niveau de consommation actuel et les risques sur les plus jeunes.

«L’année dernière, l’idée n’avait pas réussi à accrocher, indique Heikel, surtout du côté du ministère des Finances». Cette année grâce à une forte mobilisation, le projet a passé l’étape des commissions pour intégrer la future loi des finances.

L’objectif est de taxer les boissons dès qu’elles dépassent un certain seuil de sucre de manière progressive sur différents paliers. Les fonds ainsi récoltés devront être utilisés pour l’éducation et la prévention contre les maladies chroniques et les maladies métaboliques. Une initiative qu’ils comptent renouveler l’année prochaine en ce qui concerne le tabac.

Les «cigarettes» sans fumée cherchent leur place

«Fumercrée une dépendance et provoque des maladies graves». Aussi étonnant soit-il, c’est Daniele Rees, responsable communication interne auprès de Philip Morris International (PMI), fabricant de tabac, qui parle. Elle s’exprimait lors du Congrès méditerranéen de psychiatrie tenu la semaine dernière à Tanger. Pour Rees, le nombre de fumeurs a atteint le milliard et il n’est pas près de baisser, selon l’OMS et ce malgré les politiques de lutte et de prévention. Pour PMI, il s’agit de changer le fusil d’épaule et de laisser tomber les méthodes de consommation traditionnelles, en l’occurrence le tabac brûlé et d’aller vers d’autres moins nocives, si l’on en croit les études comme le tabac chauffé. Pour PMI, la nicotine n’est pas la source des effets nocifs du tabac, mais plutôt les cendres issues de la combustion qui seraient responsables. PMI s’est fixé comme défi d’aller vers des produits de substitution qui chaufferaient au lieu de brûler le tabac. Doit-on s’attendre à une commercialisation rapide de ces produits au Maroc? «Tout dépendra de la réglementation», précise Rees et surtout de la communication avec les clients.

Ali ABJIOU

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